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Devises sur Aristote Taoufik Ben Barka
Nous avons choisi, à L'Antiscolastique, d'être aussi anonymes que possible : nos noms, autant que possible, ne marquant que les noeuds de pulsation et de circulation de la pensée. J'ai signalé tôt à MBK le contresens probable que faisait Badiou sur la notion de lieu, qui pouvait bien être le nom du vide chez Aristote le physicien. Contresens fécond, me rétorqua Mehdi, enchaînant sur des raisonnements que je transcris ici à ma façon, et qui me semblent encore ouvrir à la discussion passionnante qu'engage Rémy Bac dans sa lettre-réponse(NDA : et, finalement, de la réponse à la réponse de M.B.K.... l'Antiscolastique au quart de tour!). A suivre en tout cas.
Tout ceci, et le reste que je vous épargne, m'en bouchait sévèrement le coin, jusqu'à ce que de premières puces viennent m'agacer le tympan : dans ses commentaires sur les autres philosophes, notamment Spinoza et Aristote, que je me fais fort, non pas de réfuter, -fidèle aux philosophies de l'affirmation, je trouve vaine en soi la procédure réfutatrice : ce qui est intéressant dans une réfutation est ce qu'elle affirme, et à réfuter, comme je m'apprête, une réfutation, l'intérêt est, en détectant la mauvaise foi, de prononcer des reliefs inédits-, non pas, donc, de réfuter, mais de remettre sur d'autres pieds, et sur des chemins nous menant autre part, les dispositifs philosophiques qui, nous précédant, nous nourrirent.
Ainsi, que réfute Badiou chez Aristote?
Qu'Aristote veuille "forclore le vide", lui interdire droit de cité dans l'ontologie. Tout dépend alors de quoi on parle : j'ai signalé que Badiou n'était pas des plus nets sur son concept de nature : équilibre entre présentation et représentation, c'est-à-dire : assomption du vide. Et je persiste à croire qu'il y a une petite erreur de formulation quand il dit que c'est la nature qui est sans trou, -je persiste à penser qu'il s'agit de la présentation sans représentation, du réel tel que notre représentation, structurée par le compte-pour-un, le normalise en y discriminant les multiples les uns des autres-.
Or il est difficile de ne pas voir que le concept de physique d'Aristote -et Badiou ne commente rien d'autre que la Physique d'Aristote, peut-être le livre de philosophie le plus important qui fut jamais- veut cerner celui que nous serrons avec des concepts comme présentation, réel, -et voisins de ceux que nous appellerons substance, ou percept. Le percept n'étant pas la réel, la matière, la physique, la présentation eux-mêmes, mais plutôt ce qui les saisit, l'évidence sensible, l'intuition kantienne...son pli dans la subjectivité.
Quoiqu'il en soit, si le réel est sans trou, difficile de ne pas voir que les réfutations détaillées du concept de "vide" chez les présocratiques, par Aristote...
Sur quoi vous faites retour assez en détail dans votre Society.
Il est bon de le rappeler, pour que j'évite de me redire là-dessus. Convoquons seulement ce qui amènera de l'eau à notre moulin En effet, je disais nommément : si, par exemple chez Empédocle, Aristote réfute le vide, c'est qu'on était encore dans l'indistinction du physique et du métaphysique, chez les présocratiques : chez Empédocle par exemple, la théorie du vide est une théorie des pores : il affirme donc que c'est dans les corps, les corps organiques, donc dans la physique, la matière, la présentation enfin, le réel en un mot... que le vide existe.
Aristote ne fait rien de moins, mais guère plus, que réfuter cette existence , exactement comme pourrait le faire Badiou de ses propres mains. Le vide n'est pas un existant : il est la représentation minimale de ce qui existe, la condition première pour se représenter ce qui se présente, en l'isolant. Le vide est l'être , mais pas l'étant. Un Agamben, qui nous propose à tout bout de champ de renoncer à la pensée de l'être et de l'étant, donc du vide et du multiple, sous la forme de la relation, devrait y jeter un oeil plus avisé qu'il n'a fait : ça lui éviterait bien des apories sur le concept de puissance.
Classiquement(c'est-à-dire : Aristote), une puissance, c'est ce qui passe de l'être indéterminé à l'existence déterminée, du potentiel flottant à l'actualisation impactuelle.
Dans notre ontologie, c'est ce qui passe de l'assomption(du verbe assumer, comme "on" sait, mais "on" n'est pas tout le monde, je pédagogise donc, pour les bonnes bouches néophytes), de l'assomption du vide, dis-je, comme représentation minimale de "ma propre" présentation, le fait que je sois là et pas ailleurs, et ceci à condition de ne pas être tout cela, à l'avènement du multiple.
Donc : la lecture la plus serrée d'Aristote confirme bien que c'est dans le règne physique, donc, dans "notre" métaphysique, le réel, voire la nature, si on la déplace de l'intrication badiousienne présentation-représentation à la présentation seule , qui est seule à être sans trou, -c'est dans le réel physique qu'Aristote réfute qu'il y ait où que ce soit trou, vide existant-.
Et ici Badiou commet ce que j'appelle un forfait amphibolique. Amphibolie signifie à peu près qu'on fourre un sens arbitraire ou douteux sous un concept donné, ou qu'on fait emploi d'un concept sans référent existant : il y aurait beaucoup à dire du reste là-dessus...
Mais vous l'avez déjà dit, dans votre Esthétique du Chaos.
De fait, je resserre sur nos moutons, bon berger du vide qui, à être l'être qui permet à toute chose d'exister, n'existe ni ne se présente lui-même jamais. L'amphibolie commise par Badiou c'est que le synonyme conceptuel du vide chez Aristote, quand il traite du seul règne physique, donc de la présentation, c'est : le lieu. C'est à partir de là qu'il nous met tout sens dessus dessous. La définition que donne Aristote du vide c'est : "le lieu où rien n'est". Ici, trahissant l'accoutumé de notre exposé, je citerai assez largement Badiou, en intercalant mes commentaires : "Le concept aristotélicien de la situation naturelle est le lieu."
Si donc la nature est l'équilibre parfait, normal, entre présentation -réel perçu du multiple pur- et représentation -qui assigne tel multiple à sa région, donc à son lieu : si vous dites que je suis un corps, vous dites que je suis non seulement à ma place, mais dans un lieu : car je pourrai me déplacer d'ici, et si je change de place, je suis toujours néanmoins dans un lieu. Ce qui veut dire aussi, et Aristote le dit, qu'il n'y a pas de lieu du lieu : le lieu n' existe pas. Il est le concept obligatoirement rapporté à une présentation, un corps ou une chose, pour "être" ce qu'il est : toujours le lieu d'un corps, toujours le lieu d'une chose, toujours préposé à quelque existant . "Le lieu n'existe pas, il est ce dont tout existant s'enveloppe, étant affecté à un site naturel."
En quoi le lieu est-il donc pure représentation ? En ce qu'il diffère de l'endroit. Je suis à mon endroit, vous à la vôtre : pour qu'ils fusionnent, il faudrait que vous me mangiez, ou que je vous mange. Le réel, c'est que nous ne soyons pas à la même place. Par contre, le lieu est cette représentation arbitraire où je peux aussi bien dire : mon lieu, c'est ma place, et ce n'est pas la vôtre, nous ne sommes pas dans le même lieu, que dire : nous sommes dans ce lieu, cette pièce ou cette maison. Nous faisons ensemble de tout ce que cette place contient d'éléments, nos corps compris, sous-ensembles de ce lieu. Il n'y a pas de lieu du lieu veut dire : il n'y a pas un vide qui viendrait quelque part à exister sans qu'il se prépose à une présentation réelle. Le vide est l'imprésenté qui fait que toute présentation est possible comme telle, à savoir : comptable pour une. Eh bien le lieu aristotélicien -qui est le lieu tout court, de même que l'idée platonicienne-, c'est tout itou.
"Mais la naturalité du lieu est d'être le site vers quoi se meut le corps -l'étant- dont le lieu est le lieu."
Naturalité, chez Badiou, on voit ce que ça veut dire : présentation et représentation. Or le lieu est bien cette représentation minimale, par quoi je ne pourrais me rendre intelligible autre chose que le chaos confus des sens, le déchaînement des mutiplicités inconsistantes, si "je" ne les comptais pour unes(en fait, elles se comptent pour unes elles-mêmes, sans nul besoin de subjectivité constituante). Annonçons que c'est ce que je baptise répétition, automatus , "ce qui se meut par soi". Je répète toujours cette représentation minimale qui assigne chaque corps, non seulement à sa place, dans le réel, mais à son lieu : ce qui me permet de continuer à en appréhender l'existence singulière, quand bien même elle se meut. Le corps n'a pas à se mouvoir vers son lieu, ainsi que Badiou l'ouït : il est toujours-déjà et toujours-encore son être-lieu, toujours dans un lieu, jamais à la même place. Le lieu, c'est sa capacité même à changer de place; son être-lieu, sa puissance de mouvement, sa dunamis , et bien plus : puisque le lieu, contrairement à la place réelle du corps, est une puissance qui a aussi la puissance de se partager, qui est la puissance même de la représentation. Vous et moi ne sommes pas à la même place réelle, mais pour peu que nous décidions, par exemple politiquement, d'agir selon un lieu commun , comme on définit les deux camps sur un échiquier, pour nous rallier au nôtre, notre puissance sera d'autant plus grande, du fait que nous combattrons dans le même sens. Le lieu est la puissance du passage à la représentation, le dédoublement de l'endroit réel où nous sommes par l'exponentiation de notre répétition, dans l'espace et le temps, et de notre libre association : on peut découper autant de lieux qu'on veut, selon toutes les configurations qui nous conviennent le mieux.
"Tout lieu est celui d'un corps, et ce qui l'atteste est que ce corps, si on l'écarte de son lieu, tend à y retourner."
Ici on ne voit pas trop où il veut en venir, ni même ce qu'il a réellement compris du texte aristotélicien; laissons le doute planer. Je n'arrive pas à savoir si c'est de la mauvaise foi ou de la mécompréhension. La vraie entente du lieu c'est, comme le disait à peu près l'ami Margel : tout corps tend à tout instant à quitter son lieu, à en décoller, et pourtant sans cesse, toujours-encore, il reste attaché, collé à son lieu. On peut quitter sa place, l'endroit où l'on est; on ne peut jamais déserter son lieu, quand bien même nous pousserait-il des ailes : auquel cas notre lieu serait telle portion de ciel. Le lieu, c'est Jacques-la-fatale : on y est avant que d'y être entré, on y reste alors qu'on croyait en être sorti. Le lieu est la puissance de mobilité du corps, la puissance de se répéter lui-même : à la fois celle d'outrepasser l'endroit où il est, de franchir la représentation de l'espace où il est, qu'est le lieu, et en même temps le lieu est la puissance de représentation qui enveloppe, contient toujours le corps réel, et toujours plus vaste que lui.
Je crois que la méprise la plus profonde de Badiou est celle-ci : que chez Aristote le corps soit, jamais, séparé de son lieu. Car pas du tout. De même que le vide au sens soustractiviste n'a pas d' existence , puisqu'il est représentation pure, il n'est pas un absolu , ce qui est le cas du lieu aussi. Le lieu est toujours lieu d'un corps, notamment ceux susceptibles de mouvement, et le vide est toujours inclus à tel ensemble donné, à tel multiple présenté. "L'errance universelle du vide" ne veut pas dire que le vide soit un arrière-fond omniprésent, total et absolu : mais qu'il est la loi première de la représentation sur la présentation, son irruption originaire, sans laquelle la présentation serait chaos indiscerné de différences entremêlables à merci, sans distinctions possibles.
Le lieu aristotélicien n'est donc rien d'autre que cet être-universellement-inclus du vide, la représentation nécessaire du vide pour que tout corps présenté se présente en effet. Qu'est-ce qu'un lieu, et pourquoi est-il le lieu de votre puissance? Dans l'ordre de la présentation, du percept, du donné sensible, du réel, -le lieu vous comprend, vous enveloppe, vous contient. Il n'est donc que représentation. Je n'ai pas de percept du vide. J'ai le percept de la chose singulière, du multiple compté-pour-un; le vide est la condition de cette singularité, de cette discrimination de tel existant en regard de tout le reste de l'étant. Pour que l'étant soit tel étant et pas un autre, je fais abstraction de tout l'être, et c'est en quoi son nom propre efficient, c'est le vide. Mais à ce compte, le lieu ne peut être que représentation. Il n'est de fait que cela. Quoique je le prépose à une présentation, je ne peux lui-même le présenter; de même que le vide. J'entre donc dans la représentation par le lieu, ou le vide. Et dans cet ordre où je suis entré, celui de la réprésentation, c'est moi qui désormais vais envelopper, m'approprier, m'introjecter le lieu, en franchissant incessamment les limites de l'endroit qui est le mien, sur tous les modes disponibles, de la marche à pied à la télécommunication de pointe, ou à l'observation cosmique. Il n'y a pas une microseconde de votre vie où vous n'aurez déjà changé de lieu, remodifié votre place par la puissance de votre être-lieu, répété votre puissance d'avoir lieu, encore et encore, Round and Round. Si le vide est bien la première représentation, en même temps que le nom propre de l'être, il faut en tirer le ver du nez soustractiviste : c'est dans la représentation, jamais dans le réel, que nous rencontrons de l'être comme tel. A dire vrai ce n'est pas le fond exact de ma pensée : l'être, c'est par l'affect et uniquement lui que nous nous l'insufflons.
C'est pourquoi rien n'existe, et que tout co-existe, comme le vit Nancy. La relation d'appartenance universelle se fait sur ce "point d'être" qui est le vide, loi d'espacement d'un réel, ou d'une nature, elle sans trou. L'espacement des corps ne nous est pas donné, c'est nous qui le donnons, par la représentation qui trie sur le volet, incessamment .
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