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DROGUES ET TRANSCENDANTAL (1)
Fabien Tarby
« La drogue donne à l'inconscient l'immanence et le plan que la psychanalyse n'a cessé de rater » (Deleuze et Guattari, MP, 348)
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L'écriture stupéfiante est de fragments, d'intuitions non nécessairement accomplies. Le filant d'une étoile y croisera la nébuleuse inconsciente, d'extases en révérences. Quelque chose se passe, alors, qui n'appartient pas plus au masculin de la philosophie qu'au féminin de la poésie.
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L'écriture stupéfiante est à peu près semblable, en philosophie, au surréalisme poétique. Mais le philosophe n'est pas le poète. Le stupéfiant est d'abord poétique. C'est pourquoi l'écriture stupéfiante montre mieux encore, en philosophie, les ravages des délices de la drogue. Parce que la philosophie n'est jamais prête à perdre le contrôle de soi-même.
« Toutes les drogues concernent d'abord les vitesses, et les modifications de vitesses. »
(MP, 346)
Mais il convient de ne surtout pas confondre l'état subjectif de celui qui prête son cas à la philosophie avec sa résultante, le texte même, la matrice d'une nouvelle entente. Grave erreur. A peu près semblable, en littérature, à la confusion dénoncée par Proust. Le moi social de l'écrivain n'est pas le moi de l'oeuvre. De même, en philosophie, l'écriture stupéfiante n'est pas intrinséquement liée au rapport personnel qu'entretient l'auteur, en tant qu'animal humain, physique et affectif, avec les stupéfiants. Tandis que Freud consommait de la cocaïne ; tandis que Sartre faisait usage de quelques psychotropes, rien dans leur oeuvre ne manifeste directement la présence désordonnée de ces habitudes. De même que les plus alcooliques des écrivains peuvent ne jamais écrire sur l'alcool – voyez F.Scott Fitzgerald et Edgar Allan Poe. Inversement, Nietzsche est évidemment le philosophe stupéfiant par excellence. Et la drogue n'a rien à voir en cela. Plutôt la maladie et l'amorce de la folie.
L'écriture stupéfiante doit être traitée comme le reste : anonymement, en-deça ou au-delà de celui ou de celle qui a prêté son cas à ce qui le dépasse. Elle est une direction possible, dans l'écriture philosophique, de part l'oscillation éternelle de la philosophie entre la fiction de savoir et la fiction d'art ; une direction dont on doit dire qu'elle pulvérise l'art jusque dans le moindre atome de savoir.
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Nul ne comprendra ce que c'est, ça, la drogue - ou plutôt les drogues, selon la diversité de leurs effets, les speedantes, les kaléidoscopiques, et les opiaçantes – qui s'en tiendra à la question de la jouissance quêtée, du paradis artificiel à tout prix voulu. Le drogué veut-il jouir ? Ce n'est pas même certain, sinon selon l'approximation d'une psychologie sanitaire et sociale. L'idée est superficielle pour autant qu'elle ne rend pas encore compte de ce que peut bien être, pour les uns et les autres, le désir d'atteindre à la jouissance. Possible que le drogué aime à jouir. Mais il est le mieux placé pour savoir que la jouissance est barrée dans l'expérience de la drogue comme ailleurs, et qu'il y aura un prix à payer, proportionnel aux intensités affectives heureuse, et dont la forme peut varier selon le produit, mais qui est tôt ou tard inévitable : paranoïa mentale ou de synesthésie, errance ou sentiment de perdition de soi, épuisement fatal, mélancolies des descentes ou montagnes russes de la maniaco-depression. Le drogué connaît le prix inévitable. Et, en un sens, l'accepte. S'il réitère l'expérience (avant la dépendance, en tout cas), c'est donc qu'il tient la drogue pour autre chose qu'une pure partie de plaisir, et qu'un aspect de son être et de sa personnalité acquiesce à l'expérience en sa totalité. Totalité qui n'est pas sans moralisme masochiste, s'il faut payer le prix fort. C'est peut-être qu'il aime l'ascenseur vers le septième Ciel et, tout à la fois, vers l'échafaud. Qu'aimera donc le drogué ?
Dans la drogue, la jouissance n'est pas barrée de la même manière que dans des conditions normales, où les obstacles et symptômes sont névrotiques, où l'impossibilité de la jouissance s'entend à partir d'une quelconque dissociation irréductible entre ''moi'' et ''moi'', corps et langage, etc. Il est en effet évident que la drogue est du côté de la psychose, qu'elle est matière psychotique, instrument à psychose. Le barré de la jouissance n'y est pas semblable à l'expérience de la Spaltung, de l'impossibilité de coïncider ou de fusionner, dans l'éternel dialectique du sujet et de l'objet, et de la réplique dans le sujet même de cette dialectique. Les ruminations intérieures. Bien qu'une telle expérience puisse apparaître dans le trip, c'est sauvagement et directement que le sujet la vivra, jusqu'au sentiment de devenir fou, d'être un autre ou possédé, la consommant en se dévorant lui-même, corps et âme pour ainsi dire.

Devenir l'innocent X de Bacon, peut-être.
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« Ce qui permet de décrire un agencement Drogue, quelles que soient les différences, c'est une ligne de causalité perceptive qui fait que 1) l'imperceptible est perçu, 2) la perception est moléculaire, 3) le désir investit directement la perception et le perçu. »
Milles Plateaux, 346.
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On sait que la philosophie, au moins jusqu'à cette époque, a pu se révéler particulièrement inapte à prendre en considération des éléments de pensée qui ont une importance anthropologique cruciale. Du féminin, exemplairement. Mais tout aussi bien la question de la drogue n'a pas semblé pouvoir constituer un objet philosophique. Il fallut Deleuze, tandis que les écrivains, à proprement parler, avaient bien entendu, depuis longtemps, compris qu'en elle, la drogue, se jouait quelque chose d'essentiel dans la compréhension du psychologique tout autant que de l'esthétique (Baudelaire, Rimbaud, Thomas De Quincey). Ce qu'a compris Deleuze, c'est que ce n'était rien comprendre à la drogue que de la considérer comme une aberration, une pathologie, un cas particulier, etc. Et ce n'est pas seulement ne rien comprendre à la drogue ; c'est ne rien comprendre à la question transcendantale. La drogue est inséparable de cette question, l'une des plus profondes de la philosophie. Et comprendre la drogue, c'est comprendre le seul transcendantal qui soit.
Chaque lecteur de Deleuze, en effet, qui ait en même temps une quelconque expérience de la drogue, verra sans difficulté qu'il y a en effet résonance profonde entre le fond de sa doctrine de l'être, le chaos virtuel, et les distorsions imposées par l'usage des stupéfiants à la naturalité de notre psychisme. ''Distorsions'' est encore une manière de mal s'exprimer, comme si on déformait par la drogue le fonctionnement alpha ou naturel, sain, etc., de notre conscience. Alors qu'il nous faut saisir une méthode en inverse : la drogue révèle ce qui est, tandis que la sobre conscience, détournée de ce que Deleuze nomme parfois le ''réel caché'' vit dans l'illusion du ''réel dominant'', dont tout le travail consiste à fuir le chaos. En ce sens, comme l'art et la philosophie – et la science -, la drogue est une chaoïde offerte à l'homme.
J'avais écrit : « Tout point est lignes, directions et vitesses. Le point est un abstrait, dont la possibilité même réside dans l'actualisation forcenée du virtuel. Voyez-vous des points partout ? Et accessoirement des vitesses ? C'est que le réel dominant règne par l'opinion et la construction sociale et que le réel caché ne vous ait pas donné sans risque ni réflexion. Aussi bien, l'expérience de la drogue vous l'enseignera – à vos risques et périls -, qu'il y a derrière tout point lignes, directions, vitesses et connexions, disjonctions, et elle ne diffère pas en son essence du processus schizophrénique ; là où il y avait habitudes lisses, et comptines quotidiennes, ça advient, et c'est profondément bouleversant, le sentiment de voir enfin, d'entendre enfin, de penser enfin, d'être ainsi traversé par toute chose, en même temps que déversé dans l'infini. » (Matérialismes d'aujourd'hui, 46)
Et l'on peut dire qu'il s'agit pour nous de reprendre et de prolonger cette affaire dans le cadre plutôt ludique des mensuels de l'Antiscolastique.
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Si la position deleuzienne sur cette question des drogues, qui pourrait sembler n'avoir rien affaire avec la haute spéculation philosophique, débouche sur une sorte d'illumination ontologique – que je transcris ainsi : « Tout point est lignes, directions et vitesses »– alors cette ''illumination'' doit être évaluée pour elle-même. Que vaut-elle ? Et l'on voit assez vite qu'une telle proposition, qu'un tel fond ontologique - ce physicalisme de la géométrie philosophique – se heurterait, par exemple, aux propres intuitions de Badiou. Le point n'existe pas plus chez Badiou que chez Deleuze. Mais son inexistence est tout autre. Elle est – très approximativement – exprimée dans le fait que tout point est à son tour un espace, et tout espace lui-même un point. Nul besoin, pour Badiou, de nier ou reconfigurer le point dans des dispositifs philosophiquement physicalistes. La topologie non seulement suffit mais ne quitte pas le domaine proprement ontologique ; tandis que Deleuze brouillerait gravement la question puisqu'une physique de l'être confond les plans ontique et ontologique. En ce sens, là, du reste, Badiou est plus fidèle à Heidegger que Deleuze.
Nous y reviendrons...
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Comme la drogue est aux confluences de la métaphysique (qu'est-ce que c'est le réel ?), de la politique (pourrait-on accepter une société de drogués ? A quoi ressemblerait une telle société ? A un asile d'aliéné ? Mais d'abord droguée à quoi, cette société ?...), et du psychologique (qu'est-ce que je suis, qu'est-ce que je fais de moi ?), en parler court toujours le risque de rabattre l'une de ses dimensions sur une autre. Le judiciaire, évidemment, nie d'emblée les perspectives psychologiques et métaphysiques au nom de la maintenance de l'ordre social. A cette droite parfaitement intégrée dans l'ordre politique général mondial, l'on peut opposer la gauche radicale du romantisme stupéfiant, les rimbaldiens de l'affaire, les mystiques de la chose pour lesquelles l'importance de l'expérience métaphysique l'emporte sur la question politique. Chamanisme ; et il vrai qu'il fut un temps de l'humanité, comme en témoigne les sociétés primitives, où le numineux, le religieux, l'artistique et la transe stupéfiante étaient inséparables.
 
L'art et le religieux ne sont-il pas hallucinogène dans leur structure même ? Quoique de deux manières différentes puisque la ''vérité absente'' du religieux se donne dans un délire de l'interprétation qui fait exister à tout prix la transcendance en place et lieu du vide, de son absence. La vision des saintes vierges est des plus logiques, chez les plus déterminés, puisqu'elle ne fait que prolonger, dans l'immédiateté sensorielle, le délire de l'intelligence interprétative et de la sensibilité croyante. Puisqu'il faut que ce qui n'existe pas existe...
Tandis que l'art ne (se) ment pas. L'art ne peut se mentir puisque c'est dans la pure immanence de ce qu'il nous donne à voir, à entendre, etc., dans l'effectivité de l'oeuvre même, qu'il hallucine l'affectif, le sensible, et même l'intelligible. L'hallucination de transcendance est une illusion : Dieu plutôt que l'être vide, et tous ses saints plutôt que les structures. L'hallucination d'immanence (l'art) est pour sa part cette capacité à déstructurer la stricte réalité (justement parce que le réel, au sens lacanien, est l'impossible, et libère ainsi la possibilité de le prendre autrement qu'ainsi – sans jamais pour autant le saisir). Il en résulte des variations infinies par substitutions d'un étant en un autre. La métaphore est déjà une hallucination, ne l'oublions pas. Puis la possibilité de toutes sortes d'articulations entre les positions et les substitutions qui invente une autre structure du monde, à la fois intelligible et sensible, dont la possibilité est plus profonde que l'effectivité plate de la réalité. Finalement, comme toute chose, l'art est possibilisé par l'écart entre la réalité et le réel lacanien. Plus j'hallucine la réalité, plus je montre quelque chose de l'écart entre la réalité et le réel, et plus cette hallucination se fait passe de l'impasse, passe du réel, puisqu'elle indique, précisément, dans l'acte même de ce qu'elle montre ou fait entendre, que la réalité n'est pas encore le réel.
(à suivre)
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