Etre et Sexuation - 5
 
Accueil
Contact
Textes
Entretiens
Critique
Mensuel
Vidéos
Nos ouvrages
Nouveautés
Liens

 

Mehdi Belhaj Kacem - Etre et Sexuation

Cinquième journée





Il est grand temps de nous mesurer à une autre grande scène primitive de la philosophie, avant la freudienne, avec laquelle seul Lacan aura fait dialoguer avec ampleur : la scène hégélienne.

Plus précisément : proto-hégélienne. Disons avec superbe : une petite réécriture « lakacémienne » de la scène primitive hégélienne.

On sait que cette scène est celle de la lutte de pur prestige pour la reconnaissance, qui constitue le donné politique originaire d'existence des Maîtres et des esclaves. Je ne récapitule pas cette dialectique, bien connue de tous, et qui a produit, via notamment la traduction marxiste, les effets historiques que l'on sait. Je poserai seulement ici la question dont il est tout de même stupéfiant qu'on ne l'ait pas posée avant à la grandiose construction de Hegel : qu'en est-il de ce type d'esclave particulier qu'est (originairement et originellement) la femme?

On verra que, de notre capacité à répondre de manière convaincante à la question, dépend non seulement une élucidation inédite de l'Origine dont nous procédons, mais aussi un éclairage aveuglant des apories apparemment insurmontables à quoi se heurte l'idée même d'émancipation sous le nihilisme démocratique.

Qu'en est-il, par exemple, de la dialectique du Maître et de l'esclave quand il se parodie dans des pratiques sexuelles, nommément le sado-masochisme toujours plus pratiqué de nos jours? Hegel avait inconsciemment apporté un début de réponse, en avançant que la femme était l'ironie de la communauté. Il eut été moins inconscient, lui qui fut la conscience absolue, de nous édifier sur la manière dont la dialectique du Maître et de l'esclave se modalise dans la relation des sexes.

Ce n'est pas là de sa faute. Aussi « historiciste » que lui, nous tenons, -respectueusement «contre » notre Maître, Badiou- que l'Histoire produit comme telle des vérités. Par exemple, la jouissance comme problème philosophique (et non antiphilosophique) ne pouvait surgir qu'à l'orée du vingtième siècle, avec Freud. Laisser la jouissance en dehors de la philosophie, avec Badiou (« la philosophie n'a rien à faire avec la jouissance », répète-t-il souvent, par exemple contre Zizek), c'est risquer d'en laisser la pensée à la religion. Là est l’enjeu crucial de toute mon entreprise, bien au-delà de la seule question sexuelle.


                                                                                          §§§


La lutte pour le pur prestige est ce qui constitue chez Hegel l'origine de l'homme proprement dite. L'homme ne lutte plus pour la simple nourriture, ou éventuellement pour une possession sexuelle circonstanciée, mais pour la reconnaissance pure par ses pairs. Ici, il faut tout de même rappeler que c'est que naît « l'universalisme » : négativement, par la guerre (et le viol, et la torture, etc.)1. La candeur de nos « anti-universalistes », notamment ceux des « sexualités minoritaires » (comme s'il y avait encore des sexualités minoritaires dans le nihilisme démocratique...), c'est de croire que nous pouvons revenir en deçà de cette universalisation originaire, et originairement violente. Je mettrai en pièces, dans le séminaire qui succédera à celui-ci2, tous les arguments qui croient candidement pouvoir revenir « avant » cette violence anthropologisante. Mais j'insisterai sans cesse sur l'originarité violente, voire atroce, de l'existence même de l'universel dans l'animalité humaine. Savoir : de la condition négative de l'universalisation de l'espèce en Sujet : dans le temps, comme Histoire, dans l'espace, comme « mondialisation » technologique.  

C'est par le désir de désir, comme l'a formulé Kojève, ne tombant pas dans l'oreille sourde de Lacan, c'est-à-dire le désir de reconnaissance universelle, que des César ou des Napoléon exemplifient l'Origine sans cesse répétée de l'humain. Pourtant ce ne peut être de la position « homme », comme je vais le montrer ici, que s’origine l’existence typiquement anthropologique d’un « désir de désir », comme le soutenait Kojève sur sa solide lecture de Hegel.

Que, dans le nihilisme démocratique, ce désir de reconnaissance se soit « vidé » de façon parodique et « warholienne », -tout le monde, dans le nihilisme démocratique, est appelé à « connaître son heure de gloire », les « singularités quelconques » de Giorgio Agamben et ce que Jean-Luc Nancy appelle quelque part le « mensonge de la médiocrité »- ne dit rien contre cette vérité éternelle, tout au contraire. Comme j'y insiste souvent, jamais peut-être nos sociétés n'auront été aussi « hégéliennes ». Le devenir-parodique de la lutte anthropogénétique pour la reconnaissance ne dit rien contre la vérité de celle-ci, puisque je démontre à tout instant comme la parodie demeure incessamment vérité de cela dont elle est la parodie.

Se fait reconnaître, dans la scène hégélienne, le Maître guerrier qui ne recule pas devant la mort, qui démontre à tous que la mort n'est pour lui rien, tandis que celui qui le lui cède, devient esclave par là en s'incorporant la mort : en la mimant. Au lieu d'aller au bout de la lutte, l'homme qui perd se roule par terre, joue le mort tout en restant vivant, et devient esclave par là. Cette incorporation ironique de la Mort, aussi déplaisant que cela sonne à nos oreilles de chochottes démocratiques, n'est pas du tout étrangère à l'incorporation masochiste de la jouissance que Deleuze nous aura décrite, de l'aveu même de Lacan, avec un génie phénoménologique qui fait défaut même aux meilleurs psychanalystes.

Pour la parodie, je n'enfonce pas le clou pour l'instant.

Que peut être la femme dans le procès de reconnaissance originaire? Avant de remonter au fin fond de l'Origine, on dira que dans le « simple » rapport social originaire homme-femme dans toutes les cultures, la femme est un certain type d'esclave qui lutte proprement pour sa reconnaissance par le Maître, mais en tant que personne, corporalité, désirée pour elle-même, et non pas immédiatement pour le travail que le Maître exige inconditionnellement de l'esclave après la reddition de ce dernier. Les travaux spécifiquement féminins, domestiques et maternels, participent bien entendu de cette dialectique; mais pas de la même façon que l'esclave « proprement dit ». Le paradoxe de la femme, c’est qu’elle ne lutte pas : immédiatement perdante, immédiatement esclave, elle va, contrairement à l’esclave considéré comme simple sous-homme par le Maître, comme instrument vivant, être « tout de suite », ou presque, reconnue dans son humanité. Ce qui s’appellera l’amour.

La nature du reste tout à fait spécifique de ce travail peut entrer dans le « chantage originaire » qu'exerce la femme pour la reconnaissance spécifique qu'elle demande au Maître qui l'asservit. Et c'est cette spécificité de la reconnaissance qu'on va historiquement appeler : l'amour. Elle ne vient pas de l'esclave hégélien proprement dit.

La femme, originairement, n’essaie pas de lutter : comme l’esclave, mais à la scène de la guerre « pour la reconnaissance » près : elle est immédiatement « perdante », étant « biologiquement » incapable, comme dans le duel uomo a uomo, de se battre à égalité, elle trouve son compte dans l’asservissement domestique. C’est qu’elle n’a tout simplement pas le choix. Elle y est bien obligée, puisqu’il n’y a que là, dans la scène domestique, qu’elle puisse espérer livrer la lutte qui n’a, pour elle, même pas eu lieu pour qu’elle soit ce qu’on a fait d’elle : une esclave. Et elle le trouve d’autant plus qu’à la différence de l’esclave hégélien elle est désirée pour elle-même, en tant à la fois qu’objet et qu’humain malgré tout. Par exemple, on sait que dans la Grèce antique les « rapports sexuels » entre Maîtres et esclaves masculins (pubères, dans la plupart des cas des esclaves) étaient « unilatéraux » et circonstanciés : il s’agissait d’assouvir un simple désir d’objet.

C’est aussi d’un désir d’objet qu’il s’agit, bien entendu, dans le cas de la femme. Mais qui ne se réduit pas à cela. Bien avant Lacan et son objet a, la femme, d’une part, est désirée par le mâle non pas simplement comme une possession physique et animale, mais bien, au même titre que l’esclave, comme une propriété inaliénable, comme symbolisation de sa victoire dans la Lutte et du jeter-l’éponge de la Concurrence. Seulement, en plus du travail qu’elle accomplit domestiquement, elle a ceci de « plus » que l’esclave, y compris l’esclave prostitutionnel, qu’elle enfante : c’est elle qui va assurer la perpétuation du Maître. Par où, encore, se creuse l'abîme qui fonde, en l'« effondant », la dialectique hégélienne.

On peut parier dès lors que quelque chose comme l’« amour » naît sous condition de la nécessité de « trier sur le volet » la femme qui sera la Mère des enfants du Maître.

Et celui-ci, conscient du désir de ses pairs, les autres Maîtres, va sourdement redoubler la lutte pour la reconnaissance en désirant celle des femmes qui est la plus désirée par les autres Maîtres eux-mêmes. Comme le dira beaucoup plus tard Lacan dans le séminaire dix-huit3, avec le tact exquis dont il pouvait faire preuve, il suffit de regarder sa femme pour savoir ce que vaut un homme.

Le désir de désir naît donc bien par la méditation de la Femme. Et même, je vais le montrer, par elle tout court. On peut même ajouter : c'est bien parce que le désir, pour elle, n'existe pas au sens de la position masculine, puisqu'elle est rigoureusement identique à sa jouissance, qu'elle réplique à l'appropriation violente que fait l'homme d'elle, à son désir comme « viol originaire », par le désir de ce désir.

Voici donc notre contribution à la scène primitive hégélienne : c'est pour la position femme que la notion de désir du désir prend sens et réalité, et par elle : en s'universalisant ensuite. Sans position féminine dans l’anthropodicée, pas de désir du désir.

Là où le processus de « désir du désir » reste inconscient au Maître, il devient pleinement conscient dans la position « femme ». Elle est peut-être inconsciente du fait qu'elle a « refoulé » l'identité originaire désir=jouissance, c'est-à-dire qu'elle a un inconscient (mais c’est aussi pourquoi c’est dans sa position, et non dans celle de l’homme, que Freud a pu « découvrir » l’inconscient); elle est, par contre, parfaitement consciente de vivre dans le désir du désir de l'autre. Au sens le plus « hégélien » du terme : de la participation directe à « l'esprit du monde », l'anthropogenèse. La femme voit qu’elle est l’enjeu d’une multitude de désirs; plus elle concentre sur elle-même de désirs masculins variés et haut placés, plus elle ex-siste en tant que « Femme » et fait monter les enchères à proportion. Du désir de désir, elle est, elle, pleinement consciente.

Une misogynie mal placée en rabattrait en signalant que l'hystérique n'est consciente que de ça. Mais c’est précisément cette conscience « pleine » qui reste enfouie pendant des millénaires dans l’Histoire : qui demeure l’inconscient historique. Et le « féminisme » à la fois libère la femme dans le Droit, mais échoue, contre les fantasmes « durs » du MLF ou mollement « démocrates » des « Ni putes ni soumises », à ôter les stigmates de la « soumission féminine » dans la visibilité : d'un côté la star de cinéma, de Marylin à Belluci, porte cette reconnaissance de sa féminité « classique » à une ampleur universelle jamais atteinte jusque-là, de l'autre la pornographie « sacralise » industriellement la prostituée, sans que nul de nos féministes gentiment « démocrates » n'y trouve sérieusement à redire. Elles veulent bien le déplorer (et se défouler par compensation sur le « voile » islamique), mais elles savent qu'elles ne peuvent rien y faire. Ici appert la schize historique du Droit, de l'événement retombant en répétition, et de cette répétition figée en Droit ramenant même à la puissance n ce qui devait être « dépassé » : la femme comme uniquement objet du désir de l'homme, qu'il s'agisse de Marylin ou Monica, ou d'une actrice de cinéma pour adultes. A la conscience vouée à désirer le désir universel, avec des moyens technologiques inouïs, littéralisant de la façon la plus triviale l'universel dont il s'agit.

Dit encore autrement, et jusqu’à Sartre qui maintient la question de l’amour et du sexe dans le clivage sujet/objet (d’où son dialogue de sourds avec la psychanalyse), l’homme, quand bien même « désire-t-il le désir », mais plus tard, on va le voir, que la femme, l’homme désire dans la femme, comme en toute chose, un objet : non seulement comme possession physique animale, mais aussi et surtout comme épouse et comme Mère, comme « butin de chasse » à brandir aux yeux de la concurrence. C'est même pourquoi la Mère devient bien plus tard (ou alors très tôt, avec les grecs au moins...) l'objet de désir forclos de l'inconscient masculin.

La révolution féministe a à la fois des effets fondamentaux, c’est-à-dire enfin le Droit de toute femme d’échapper à ce statut « avilissant », et en même temps (c’est de ce paradoxe profond que l’aspect « philosophie de l’Histoire » de mon travail voudrait rendre compte) cette structure se retrouve par exponentiation reconduite dans la condition moderne, au point qu’un romancier contemporain, et pas le plus imbécile (Milan Kundera), a pu écrire cette phrase assez profonde : « Les hommes sortent avec les belles femmes. Les femmes sortent avec les hommes qui sortent avec de belles femmes. »

Ce qui résume bien notre propos : au niveau du Désir, les femmes sont beaucoup plus « hégéliennes » que les hommes. Et il doit donc bien se trouver, là encore, un fondement libidinal absolu à la dialectique. Seule la femme elle-même, avant de désirer les objets matériels qui s’ensuivront d’un mariage faste, désire avant tout être désirée, et donc désire un objet, le désir lui-même, qui n’est pas un « objet » au sens strict, qui sera l’objet que bien plus tard Lacan appellera l’objet a : un objet vide (« cerné » par le vide). L’homme désir la jouissance, quel qu’en soit le prix pour les autres et les dommages collatéraux. Mais la femme, mimétiquement, se voit forcée, par la soumission où la met cette charge héroïque et dévastatrice, de désirer le désir lui-même. Comme Deleuze, en somme, mais Deleuze c’est beaucoup plus tard : si le masochisme masculin, comme pratique érotique formalisée, voulue pour elle-même (et non comme simple affect « psychologique », comme Rousseau l’exprime cependant pour la première fois dans l’Histoire venant d’un homme, à titre de pulsion érotique à part entière, au début de ses Confessions), surgit au dix-neuvième, avec Sacher, en même temps que l’hystérique, il doit se trouver une bonne raison. C’est l’homme qui fait de la jouissance un objet télique, mais c’est la femme et elle seule qui objective le Désir. S’il n’y avait eu que le Désir mâle, le désir en général serait resté ce qui vise un objet, mais jamais ne serait devenu lui-même un objet. C’est par la femme que le désir, un beau jour, est devenu un objet.

Le « désir de désir » par lequel l’homme s’anthropologise a donc un fondement que ne soupçonnaient ni Hegel ni Kojève, qui ont tant alimenté le moulin lacanien. Car aussi bien, c'est cette lutte pour un objet vide qui est l'existence de la vérité dans la clôture anthropologique. C’est elle et non pas l’homme qui doit en passer par le désir de désir avant d’obtenir une somme d’« objets » concrets (le « consumérisme » compulsif bien connu de la majorité de la gent féminine planétaire). C’est elle qui doit en passer par le désir de l’autre pour « assouvir » le « sien » : le Maître, l’homme, ne peut quant à lui être pleinement conscient qu’il désire le désire des autres, puisque plus il est Homme, c’est-à-dire Maître, et plus il est Maître, c’est-à-dire Homme, plus il obtient aveuglément tous les objets qu’il veut par la Lutte, et dispose librement de tous ces étants vivants, donc désirants, ses esclaves, dont il ne désire en aucune façon le désir, mais seulement l'instrumentation. « On ne va pas en faire un fromage », dit le Maître uniquement soucieux de démultiplier ses jouissances en instrumentalisant les autres. « Si, si », répond l'esclave féminin, « on va en faire un fromage » : puisque le symbole ultime de cette « surjouissance », c'est elle, il va maintenant falloir se battre pour ça, mettre les bouchées doubles par rapport au simple assouvissement répété : le mériter. Elle va désirer le désir maximal, désirer être davantage désirée que toute la concurrence. Sex symbol, dit-on fort à propos. On voit comme ce « saut dans l'Origine » ne fait que décrire notre immanence contemporaine la plus flagrante, -beaucoup plus flagrante que dans l'Origine elle-même, du bon vieux temps d'Hélène de Troie-.

Ce que fait le Maître, en asservissant les autres et singulièrement cet Autre qu'est la Femme, c'est d'objectiver la jouissance, mais pas encore le désir (pas consciemment, et c'est là que Freud interviendra). La femme, éberluée par ce qu’on lui fait subir, doit comprendre quelque chose qu’elle ne peut comprendre : la séparation d’un désir et d’une jouissance qui sont, pour elle, à la base strictement la même chose. Et c’est la femme subissant, comme on dit, « dans sa chair » cette violence objectivante, qui la divise en elle-même, qui objective inconsciemment le désir. Là encore, affaire de mimèsis : elle enregistre le désir du Maître, le réfléchit, et fais tout ce qu’il faut pour que ce désir aveugle de l’homme, dont elle comprend qu’elle peut en tirer bien des avantages, ne s’assouvisse pas si facilement. Il va falloir orienter à soi le désir le plus valorisant. Il va falloir que ce désir, s’il veut obtenir le nec plus ultra, traverse un chemin de croix avant de mériter le gros lot. Elle « entre dans la danse » de la lutte pour la reconnaissance, et y introduit universellement la dimension de « désir du désir », car, subissant l'objectivation adverse comme « phallus », jouissance télique « matérialisée », Symbole du désir, elle désire être désirée plus que les autres. Non seulement elle se clive de l'identité de son désir et de sa jouissance par cette violence, mais répond à l'objectivation de la jouissance côté « homme », mobile de sa violence aveugle, par l'objectivation du désir divisé qu'est cette objectivation : c’est elle qui introduit le désir du désir dans le monde. C'est ce qu'a aveuglément découvert Freud avec la notion d'un désir fondamentalement inconscient, dans les deux positions, mais tout de même grâce à la position « femme », l'hystérique fin-de-siècle.

Et on peut donc encore mettre sa main à couper que c’est dans cette position de la femme/« esclave », l’esclave qui n’est pas simplement esclave mais objet de désir pour lui-même, et la femme qui n’est pas seulement femelle animale mais enjeu d’appropriation pour les Maîtres, c’est dans cette position (clivée) que naît à proprement parler l’amour (le christianisme, idéologie d’esclaves affranchis, ne le laissera pas échapper).

Et on finit aussi par voir comme la rupture avec l’Origine (la révolution féministe) est toujours, ironiquement, un triomphe au degré n de l’Origine, aussi « mythique » soit-elle. C’est qu’en philosophie le tout est de trouver quelle est l’Origine mythique vraie, celle qui s’avère dans la répétition immanente et actuelle qu’on peut constater pour ainsi dire « de ses propres yeux ». Par exemple, la lutte hégélienne du Maître et de l’esclave n’a pour ainsi jamais eu lieu comme telle, là devant nous : elle est une pensée qui subsume le fait que l’homme et lui seul dépasse la prédation par la guerre, et donc le mobile fondamental qui l’engage à mener cette guerre, comme dit Kojève, « de pur prestige ». Puisque c’est justement dans nos « démocraties », où la femme est « libérée », que cette Femme Originelle, qui vit seulement en désirant le désir universel, l’Hystérique en grand, triomphe : renforcée par la diffusion technique, de Marylin Monroe à Monica Belluci, la Femme a maintenant les moyens de prétendre à une reconnaissance universelle du désir de tous les mâles hétérosexuels de la Terre, infiniment plus que dans les temps anciens eux-mêmes.

Le féminisme renforce donc à la fois ce qu’il « combattait », car ce contre quoi on lutte, pour un dialecticien, est toujours la scène primitive qui permet la Lutte. Et la révolution pornographique nous réserve sans doute encore des surprises : l’assomption mondiale de plus en plus visible du caractère « sacré » de Femmes qui n’auront même plus à jouer le jeu ancien de la séduction « discrète », mais ouvertement exhibitionniste : la Femme qui sera le Bien suprême dont tous les « mâles » se disputeront l’Appropriation. Et c’est une telle Femme, comme l’a seulement entrevu Lacan, qui est proprement l’agent d’« humanisation » hégélienne cachée, puisque c’est elle et non « lui » qui est proprement l’animal humain qui se surmonte comme animal en désirant le désir universel, sa propre reconnaissance universelle comme objet de désir supérieur à tous les autres. Ce qui vaut ensuite pour tous les humains, hommes compris, et dans tous les domaines, le désir de reconnaissance qui est un désir de désir, c’est de la femme qu’il est parti.

C’est en transitant par la position femme, qui rend ce qui lui a été donné en le déformant, que le désir devient réflexif, mimétique.

La première mimèsis au fondement de la sexualité, c’est celle qui se « contentait » de répéter le désir ani-mâle procréateur en volonté de jouissance surnuméraire ; et qui s’en serait volontiers tenu là. L’homme y a dédoublé son désir (de jouissance téléologiquement reproductrice) en volonté (de jouissance tout court, court-circuitée de sa finalité première en direction d’une finalité autre). C’est la jouissance qui se dédouble comme mascarade de sa propre finalité première. C’est la femme qui est désirée, instrumentalisée par cette finalité parodique. Et c’est alors elle qui « réalise » le désir par la mimèsis, qui est obligée de comprendre, en somme assez froidement, stratégiquement, -c’est de bonne guerre-, le pari qu’elle a à tirer de cette volonté surnuméraire de jouissance. Qui va faire durer autant que possible la chasse parodique, le « désir » mimétique. C’est elle qui va désirer ce désir masculin, désirer être désirée par le plus vaillant des guerriers , tout faire pour revenir à César lui-même au détriment des autres femelles instrumentalisées.

Tout ceci appert quasiment comme devoir historiquement déboucher sur une parodie de la domination féminine qui semble avoir cours chez certains insectes (la grande-mère abeille, ou fourmi, sans parler de la bonne vieille « vamp » comme parodie anthropologique de la mante religieuse). Ce n’est pas seulement, comme l’a dit Zizek, l’Origine préhistorique qui a semblé être sous haute emprise mythologique de la Mère, mais peut-être devant nous qu’est au plus fort cette emprise, avec les progrès du Droit et la revanche prise de haute lutte par les femmes sur le « viol archaïque » patriarcal. Là où l'esclave spécifiquement hégélien ne veut se faire reconnaître, historiquement, que dans son Droit, en tant que force de travail, en tant que personne civique donc humaine (ce que par ailleurs la femme, en tant qu'esclave originaire elle aussi, partage), et créé donc cette dimension humaine de la vérité humaine qu'est la vérité politique, l'esclave « lakacémienne », la femme, tout en étant donc inscrite dans cette même « dimension », est, beaucoup plus immédiatement et ancestralement que l'esclave simplement travailleur, l'agent d'humanisation de l'homme (du Maître). Lacan l'a entrevu contre Hegel et Kojève, qui y étaient indifférents : la lutte Maître/esclave excluant pour eux, explicitement, la femme (comme l’enfant et le fou). CQFR (ce qu'il fallait réfuter).


                                                                                        §§§


Il est donc loin d’être évident, comme le déduit avec son brio habituel Kojève de la phénoménologie hégélienne, que la lutte pour la reconnaissance soit celle d'un « désir du désir », d'un dédoublement du désir -certes absolument identifiable- comme étant au coeur de la spécificité anthropologique par rapport aux autres espèces mammifères, mais que Kojève nous prétend être absolument « originaire » de ce qui distingue l'homme de l'animal, la lutte de pur prestige pour la reconnaissance, et suscite ainsi l'anthropogenèse et l'Histoire proprement dites. En quoi le Maître, en engageant la lutte de pur prestige, désire-t-il le désir de l'esclave? Il désire sa « reconnaissance » ? A vrai dire, il désire surtout, éventuellement, la reconnaissance des autres Maîtres par l'exhibition la plus massive possible des corps instrumentalisés comme esclaves. Il ne désire aucune reconnaissance de l’esclave, ce qui est déjà fait, par définition, et que par là l’esclave n’existe plus comme humain depuis longtemps. Encore moins désire-t-il son désir. Désire-t-il le désir des autres Maîtres ? Non plus. Il ne désire pas spécialement être « désiré » par eux, mais, le cas échéant, respecté, jalousé, etc. De la femme, il désire, plus encore que chez les autres esclaves, l’instrumentation animale, sa « conscience » en ce qu'elle soit la conscience qui l'atteste lui comme Maître, mais qu'est-ce que tout ceci a à voir, non avec le désir (il y a effectivement désir : de lutte, de reconnaissance, de jouissance surnuméraire), mais avec le fameux « désir de désir »? Rien. Et en quoi l'esclave, de son côté, en suant du burnous pour la satisfaction du Maître, désirerait-il le désir de celui-ci? De ce désir homminivore, c’est le moins qu’on puisse dire qu’il se serait bien passé.

C'est évidemment avec la dialectique des sexes que cela se vérifie, à la fois dans le retracement de l'Origine la plus reculée, et dans l'immanence actuelle la plus plate. La femme est par excellence celle qui désire le désir; seule la part de masochisme en l'homme, bien au-delà de la seule soumission SM, comme l'a établi Deleuze, désire proprement le désir. Mais il ne désire pas proprement le désir de l’autre ; il désire, exactement, son propre désir. Il involue la « volonté de jouissance », dans laquelle l’homme « normal », l’hétéro lambda, tronque son désir animal par l’astuce répétitive, en « volonté de désir », de non-jouissance, d’intensité pleine et « féminine ». Ce n’est pas encore tout à fait être femme, même si c’est assurément le devenir –dixit Deleuze-. Il ne désire qu’une chose : être puni par Maîtresse pour ne pas jouir, seulement désirer ; pour uniquement désirer Maîtresse sans jouir. Elle désire, de son côté, ce désir, superlativement : ici comme ailleurs, la Femme totémique qu’est la Maîtresse désire être désirée, mais elle peut se payer le luxe de ne plus désirer que cela. Elle n’est plus celle qui « devra payer », dixit Adorno. Et le maso est très content de son côté, il désire, il veut le désir isolé, mais ne désire pas être désiré : il « désire », au sens de la volonté humaine, désirer, mais certainement pas être désiré. C’est ça l’entente Maîtresse/esclave mâle. Un travelo ou un transsexuel, éventuellement, sont du côté de l’être-femme : eux désirent enfin, réellement, être désirés.

C’est pour ça que, au-delà même de la dialectique libidinale, tout événement qui « surmonte » un état de faits donné, comme l'événement féministe, fait aussi bien « revenir » cela qui est surmonté dans une forme décuplée, pour ainsi dire baroque. Et c'est en ce sens qu'il faut entendre l'adjectif de « baroque » à chaque fois que je l'emploie, non en un sens « ontologique » (Leibniz), ni « esthétique », mais anthropologique : l'Origine perdue se diffracte dans sa répétition artificielle, par exemple le rut animal dans la sexualité ontologiquement perverse de l'animal humain. Dans le Droit universel, l'esclavage est aboli définitivement depuis deux siècles, ce qui ne l'empêche pas de revenir sous des formes nécessairement sournoises, et peut-être décuplées, partout sur la planète : c'est cette processualité, proprement anthropologique, qui fournit la matière « indubitable » de l'argument paresseusement « anti-progressiste » des intellectuels du fascisme démocratique.

Ainsi, l'événement féministe qui donne l'égalité législative homme-femme dans le Droit, l'émancipation, émancipe aussi bien l'assomption de l’hystérique en grand, ou même des actrices pornographiques « déifiées », donc la femme « soumise », la prostituée sacrée. L'émancipation de l'ouvrier se « fige » dans sa syndicalisation législative : l'humanité ne s'émancipe pas de la division du travail, elle re-place par « sacralisation » ceux qui voulaient « quitter leur place », leur site : le site devient norme étatique. Le féminisme, lui, involontairement a « sacralisé » la prostitution. On peut même dire que, par un tour particulièrement pervers de la processualité dialectique-anthropologique de l’événement et de la répétition, l'événement [anticipateur] est exactement cela qui contribue à sacraliser ce qui était auparavant maudit, inavouable, l'esclave, par exemple dans la figure de la « victime humanitaire » servant à la délectation négative de la mauvaise conscience occidentale, ou la prostituée technologiquement offerte à des centaines de milliers de jouissances en même temps. Cela que l'événement voulait dépasser en « surmontant la malédiction » une fois pour toutes, émanciper terminalement, est paradoxalement figé par l'inscription conquise de l'événement dans le Droit : l'ouvrier se contente de ses droits syndicaux, l'actrice pornographique du moment est très contente de sa reconnaissance médiatique « warholienne », etc.

La prostitution sacrée par la caméra et la diffusion de masse, ne le devient pleinement qu'après le féminisme, qui se fût à ses propres yeux totalement accompli de la supprimer une fois pour toutes des pratiques humaines, bien plus qu'avant. Auparavant, une prostituée exceptionnellement « douée » restait à la merci de l'appréciation des messieurs qui fréquentaient le bordel, sa reconnaissance hégélienne ne dépassait pas ce giron-là ; mais déjà savait-elle, bien plus que l’homme, ce qu’il en était de désirer le désir. Lacan disait, commentant une pièce de Genet, de tel personnage :

« Celle qui se fait la voix, la parole de la révolution, est une des prostituées qui a été enlevée par un vertueux plombier, et qui se trouve à partir de là remplir le rôle de la femme en bonnet phrygien sur les barricades, avec ceci de plus qu’elle est une sorte de Jeanne d’Arc. Connaissant dans ses coins la dialectique masculine, parce qu’elle a été là où on l’entend se développer dans toutes ses phases, elle sait leur parler et leur répondre. »

C’est quelque chose, -par ailleurs-, qui a été de longue date pressenti par Baudelaire, puis Benjamin (qui a écrit un sublime Dialogue de la prostituée et du génie, où il « démontre », en mode poétique et mélancolique, que les deux sont anthropologiquement complémentaires) : la prostituée relève de l’art, la prostituée comme œuvre d’art. C’est-à-dire comme production.

C'est sans doute que la question de la prostitution est telle, qu'elle tend un miroir concentré du rapport social le plus « diffus » lui-même : dans l'amour, les couples sont massivement surdéterminés par une prostitution implicite. Et donc, la solution à la prostitution généralisée que bien des moralistes imputent au nihilisme démocratique, et pas tout à fait à faux, c’est le moins qu’on puisse dire, cette solution ne peut résider dans la seule « émancipation des femmes », mais bien, ici comme ailleurs, dans le projet d'émancipation de l'humanité tout entière : nommément l'abolition de la propriété privée, le communisme, et c'est là que la théorie de l'architransgression, je le dis sans façons, va peut-être plus au fond du dilemme politique originaire de l'humanité qu'aucune autre aujourd'hui.

C'est la ruse de l'universalisme, la raison même pour laquelle, narcissiquement, les « rebelles minoritaires » du nihilisme démocratique tombent dans le panneau de celui-ci en croyant qu'il suffit de se déclarer « contre l'universel abstrait » pour être subversifs, alors qu'ils se jettent tout crus dans le piège même qu'il leur tend. Il ne peut y avoir « d'émancipation des sexes » à moins d'une émancipation partagée des deux sexes (et de toutes les combinaisons baroques qui s'enlèvent, dès l'Origine, sur ce Deux). De même que l'événement féministe est exponentiation impronostique de la prostitution, de même, comment expliquer que des « hommes » biologiques s'empressent, soit de changer de sexe, de se travestir, de devenir littéralement femmes avec toutes les conséquences que ça implique, soumission, afféteries, prostitution voulue pour elle-même et non par nécessité victimale de se nourrir, etc.? Comment expliquer cette assomption ironique de la « soumission féminine », des deux côtés, après l'émancipation féministe et pas avant? De même, pourquoi y-a-t-il un beaucoup plus grand nombre de transsexuels féminins que masculins? Voilà qui pervertit singulièrement ce que nous croyons savoir de la dialectique, au sens de l'affrontement frontal des parties sexuées dites « faibles » et « fortes ».

§§§

Or, c’est bien ce schème archaïque qui se répète à chaque fois que s’initie une nouvelle histoire d’amour. Mais, cette fois, quelque chose va réellement émerger d’inouï à partir de cette répétition : accédant à l’événement pour nous proprement dit.

Empiriquement, l'homme dans l'événement amoureux rencontre la femme dont la jouissance n'épuise pas son désir, celle qui parvient par son jeu domestique, parodie originaire de la guerre (diplomatie originaire), à transcender l'objet qu'il y cherche et exclusivise son désir, le fait unique. Tandis qu'elle, de son côté, était dès le départ prête à tout risquer pour conserver à vie, moyennant tous les compromis éventuels nécessaires, le désir non exhaustivable, grâce à elle et en elle, de l'homme : ce que Lacan voulait aussi dire par le pas-toute. L'amour est ce qui vient ébrécher la belle totalité « dialectique » fermée de l'homme, sa mécanique répétitive désir-jouissance, désir-jouissance (même chez Deleuze, qui ne fait que contourner avec génie le problème, et, après tout, il a peut-être raison). Qu'elle remplace -c'est l'événement- par sa vérité : désir=jouissance.

Je rappelle la fin de la citation d’Adorno :

« Être heureux soi-même suppose que l'on se prodigue sans compter, ce dont les femmes avec leur crainte archaïque sont aussi peu capables que les hommes avec leur suffisance. »

Ce que ne voit pas Adorno, insuffisamment dialectique sur ce point, c’est que sans le viol originaire sur laquelle se module ensuite la « crainte archaïque », et sans la suffisance ébréchée de l’homme par la répétition même de l’archaïsme, la castration psychanalytique, il n’y aurait pas d’amour du tout.  

Cette phrase de Lacan prend ici un sens qui en étend crucialement la portée :

« Ainsi l'universel de ce qu'elles désirent est de la folie : toutes les femmes sont folles, qu'on dit. C'est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c'est-à-dire pas-folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu'il n'y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. N'en pouvant mais pour ses phantasmes dont il est moins facile de répondre. »


J'ai tout souligné, sauf le « un » : l'universel du désir, c'est-à-dire, corrigé-je, de ce qu'elle veut recouvrir : son désir=jouissance, ce « désir » est anthropologiquement folie, ce dont la femme témoigne, étant archaïquement et originairement victime, plus loyalement que l'homme et son « rationalisme » faussement sage. L'universel, telle est la pierre de touche de la théorie de l'architransgression, et le sujet de notre prochain séminaire, commence par la Folie, non par la Raison. Et s'il est « moins facile de répondre » du phantasme côté femme que côté homme, je laisse à la discrétion du lecteur de déduire pourquoi : la structure « déchiffrable » du phantasme, par exemple chez le masochiste deleuzien, ne l'est qu'à la condition de la différence claire et distincte, algébrique, du désir et de la jouissance, qui n'existe pas, originairement, chez la femme, et donc n'existe que de manière « floue », c'est-à-dire toujours-déjà faussée, obscure et confuse, chez la femme, du fait qu’on lui a imposé dès l’origine un vocabulaire inadéquat.


La libido masculine est donc algébrique. Celle de la femme est topologique. Qu’est-ce que ça veut dire ?


J’ouvre, pour y répondre, la parenthèse d’une blague de Zizek, sur une femme qui apprend à faire l’amour à un idiot. Elle lui dit quelque chose du type : « tu vois ce trou, là ? Eh bien, tu entres dedans et tu vas et viens, dedans… dehors… dedans… dehors…. » L’idiot lui rétorque : « attends, décide-toi ! Est-ce que je rentre dedans ou est-ce que je reste dehors ? » C’est pourquoi les relations de couple, bien souvent, parodient là encore le coït : l’homme ne sait pas très bien s’il faut être dedans ou dehors. Il n’arrive jamais à être assez dedans, c’est sa violence archaïque (« toujours plus à fond »), et il ne se sent jamais tout à fait dehors (ce sont toutes des « mantes religieuses »), c’est par où la femme prend la barre sur lui, la « castration » psychanalytique. « C’est lui qui l’est, à la botte, pas elle. (…) elle a divers modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder », Lacan dixit. Dans Qu’est-ce que l’amour, Badiou écrit ainsi que

« la représentation féminine (…) autorise une perception plus entière et le cas échéant un droit plus abrupt à l’inhumanité. Cependant que la représentation masculine est à la fois symbolique et séparatrice, ce qui peut donner pas mal d’indifférence, mais aussi une plus grande capacité de conclure. »

La femme, elle, n’a pas ce problème : « c’est » toujours plus ou moins dedans, l’homme est toujours plus ou moins en elle –« viol archaïque » oblige-, donc, par le différé mimétologique où elle peut prendre sa revanche, elle est toujours dans le couple. De même que, dans le coït, l’homme est à la fois dans la femme et en dehors d’elle, -il ne sait jamais très bien où se mettre, comme l’idiot de la blague-. C’est pourquoi l’homme est beaucoup plus perdu, si souvent, quand le couple s’arrête : n’ayant pas de repères topologiques précis à l’intérieur du couple, il met souvent du temps à comprendre qu’on en est sorti, définitivement ; et quand il s’en rend vraiment compte, c’est l’horreur. La femme, de l’intérieur du couple, est toujours précoce à ressentir quand on commence à en « sortir », parce qu’elle a une sensation bien plus pleine de ce que c’est que d’être « dedans ». Observez les femmes quand elles quittent un homme : elles ne reviennent presque jamais en arrière. Et les pauvres mâles mettent bien souvent du temps à comprendre ce qui est sous leurs yeux : qu’on en est sorti pour toujours, que le coïtus sublimé comme couple est interruptus, cette fois, pour toujours. C’est ça « l’inhumanité » dont parle ici Badiou. Quand c’est fini, c’est fini. Il n’y a qu’une fin à l’amour pour la femme, alors qu’il y en a tellement, tout le temps, pour l’homme, décalquées sur la structure originaire du coït qu’il répète à plus soif, avec chaque castration, qu’il y perd ses petits, n’arrive pas à se repérer dans l’entièreté du couple. Comme dirait Adorno : la femme, elle, ayant déjà payé une fois pour toutes, s’investit entièrement dans le Deux, comme on dit, ce Deux, pour paraphraser encore Adorno, « ensorcelant », où elle aura été originairement prise en otage par le « viol originaire ». C’est ce syndrome de Stockholm qui fait qu’elle ne va plus lâcher prise, et faire rembourser comptant celui qui l’a faite payer originairement. Le « rien que le Deux » pour elle, en sorte que quand le Deux est fini, c’est bien le Deux comme tel, pas elle, qui est fini. Tandis que l’homme en reste toujours à sa « suffisance ébréchée », à l’étonnement du fait que « nous étions Deux et non pas Un ». Cette souffrance de l’Un ébréché, mutilé à son tour, il continue à en pâtir quand l’autre lui lance l’avis de péremption du Deux comme tel : c’est lui qui en ressort troué, pas elle.

Je ferme la parenthèse.


                                                                                  §§§


L'événement amoureux est dès lors l'identité du désir et de la jouissance pour les deux positions : ou aussi bien c'est là que naît à proprement parler le Deux de l'amour, et non pas le Un+Un révocable post coïtum de la nécessité reproductrice mammifère, à son tour reconduite par la mimèsis instrumentale du Maître jouisseur.

Obtenant le désir de l'autre, en assouvissant cette curieuse lubie trans-mammifère d'un désir de désir, la femme est l'agent d'humanisation de l'humanité générique tout entière : de « l'amour » dans tous ses sens dérivés, celui-ci en étant l'originaire.

On voit alors ce que nous a fait gagner la « diagonalisation » de la dialectique être/événement par la dialectique anthropogénétique événement/répétition. Pour revenir à l'identité originaire de son désir et de sa jouissance, ce qui dans le règne mammifère, dont l'homme procède tout en en étant clivé, s'appelle le rut femelle, la femme (humaine) clive son désir de sa jouissance, sur un mode singulier, qui ne se contente pas d'« épouser » ce clivage tel qu'imposé par l'homme dans le répétable : elle désire que le Maître qui l'a prise en otage la désire exclusivement. Elle est « du côté » du désir, mais du désir de l'autre; elle retourne ce qui est le « point fort » de l'homme, la séparation et la division, en se focalisant sur le seul désir (l’homme, lui, est focalisé fantasmatiquement sur la seule jouissance à-venir : fantasme qui occulte la vérité de son propre désir toujours à nouveau), et en le dédoublant en un désir de ce désir, qui sera d'autant plus efficace et « conquérant » qu'il n'en laissera rien paraître : que l'homme, de fait, la désirera au détriment de toute autre femelle, sans même soupçonner qu'elle désire son désir (minauderie transcendantale). C'est pourquoi l'homme à son tour doit ruser, ne pas trop montrer à la femme qu'elle est le centre de son désir (ce qui suscite toujours la hantise de la « frigidité archaïque », du viol originaire) : c'est, je crois, dans son séminaire sur l'angoisse que Lacan dit : « croyez-moi, c'est quand une femme se sent au centre d'un désir qu'elle se barre ». Le Kierkegaard de Journal du Séducteur est le chroniqueur virtuose des astuces viriles qui consistent à faire croire, à la femme qui est au centre de vos désirs, qu'elle ne l'est pas, afin qu'elle ne désire plus qu'une seule chose : l'être.

Que, dit brutalement, le coït forcé, faisant partie des signes d'appropriation du Maître (viol originaire), ne soit plus simple copulation animale qui s'interrompe avec l'éjaculation et la grossesse afférente, ni un coït gratuit, surnuméraire, de récompense de l'héroïsme du Maître, dans les « vacances prolongées » de son désoeuvrement dûment mérité, -nous allons voir quel lien essentiel unit la position de Maîtrise au désoeuvrement-, mais une prise en charge à vie de sa personne et de ses enfants, par ce Mâle triomphant et prélassé dans les jouissances surnuméraires de ses victoires prestigieuses.

Par là est créé la famille, et partant la civilisation elle-même.

Il est donc impossible de ne pas voir, et Lacan aurait dû empoigner, dans son dialogue avec Hegel/Kojève, le taureau par ces cornes-là, que non seulement la femme est une figure absolument singulière, et très « dynamique » dans l'anthropogenèse dialectique, de la reconnaissance de l'esclave par le Maître, esclave qui fait le « progrès » proprement dit dans l'Histoire, mais de surcroît il est flagrant que l'hystérique psychanalytique, qui est tout simplement la femme ontologique pour Freud et Lacan, est par excellence la figure anthropogénétique, c'est-à-dire qui suscite l'existence terrestre d'un désir du désir, d'un dédoublement du désir qui clive l'humanité de l'animalité. Il y a de la « coquetterie » manifeste dans les espèces animales, mais pas l'exponentiation d'un désir du désir de milliards de mâles, telle qu'on y assiste dans le devenir-historique de l'homme, singulièrement depuis un siècle et l'invention du cinéma, de la star et du sex-symbol.

Entendons-nous bien : le désir du désir est une caractéristique absolument essentielle de l'animal humain universalisé en Sujet historique et planétaire. Désormais nous désirons tous le désir de nos pairs, de même que nous intégrons tous en nous-mêmes, aussi machos soyons-nous, des processualités dialectiques « féminines », ou, aussi hystériques soyons-nous, des processus typiquement « masculins ». Il ne s'agit pas de contester à Hegel et Kojève le point d’une originarité absolue du désir dédoublé dans l’anthropogenèse, mais de démontrer que nous le devons entièrement à cette « rencontre du troisième type » qu'est la rencontre d'abord négative de l'homme et de la femme, et au « retournement » de cette négativité par cette dernière.

Nous devons concéder à Hegel/Kojève que la femme, pendant des millénaires, de ne pas avoir pris part à la guerre, ne pouvait être considérée comme membre à part entière de l'humanité, pas plus que l'animal, l'enfant, le fou ou un homo sacer quelconque responsable de quelque sacrilège. Mais ça veut dire aussi que c'est elle, comme chacun des autres homines saceri selon son mode, qui est le sourd, et longtemps forclos, travail d'« humanisation » de l'homme : c'est vrai d'évidence de l'esclave et du fou, ça pourrait se vérifier à moyen ou long terme avec l'animal ou l'enfant. Ce sont, au sens fort, des « sites événementiels ».

Le Maître, ayant gagné la guerre et sous réserve d'en engager une autre, gagne aussi le Droit politique le plus originaire : celui de ne rien faire, d'être désoeuvré pendant que ses esclaves lui massent les pieds, ou lui affrètent à cent un convoi. Le travail récent de Giorgio Agamben tâche d'ailleurs d'éclairer ce lien originaire qui lie souveraineté et désoeuvrement4. La femme, elle, travaille : nommément les tâches ménagères, et l'éducation, traits fondamentalement anthropogénétiques, et qui pendant des millénaires ont dû rester « dans l'ombre » de la traversée épique, par l'héroïsme masculin, de l'Histoire à travers les guerres, et les noms propres qui en ont pavé les sentiers d'honneur.

Mais il y a évidemment plus : la femme, en tant qu'objet du désir masculin, est très souvent le sourd enjeu de la guerre. La guerre de Troie, scène primitive, avec Œdipe ou Ulysse, du miracle grec, donc de l'Origine de l'Occident lui-même, se déclenche tout de même à la faveur d'une sombre histoire de fesses (celles d'Hélène).

Comme toute vérité anthropologique, en Bien comme en Mal, l'amour est donc un luxe surnuméraire dont l'humain ne peut plus se passer après l'avoir expérimenté. Ici comme ailleurs l'Histoire est la faculté qu'a l'Homme de convertir des contingences « miraculeuses » (événementielles) en nécessités répétitives (la norme est crée par la transgression et pas le contraire). Mais ce « miracle », il le doit entièrement à lui-même. C'est-à-dire, en l'occurence, à la part « femme » de son espèce.




























1 J’y reviendrai plus à fond et, si j’ose dire, « allégrement », dans Le sinthome politique. Mais la dernière section de mon Ontologique en a d’ores et déjà articulé les fondements.


2 Le sinthome politique, donc.


3 D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006.


4 Le règne et la gloire, Paris, Seuil, 2008.


                                                           

© 2010 Antiscolastique