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Deuxième journée
Les réactions féminines, à la petite discussion d’hier, étaient vraiment enrichissantes. C. a été immédiatement d’accord avec ma thèse, et comme c’est une femme à la fois entière et intelligente, dotée d’une certaine expérience, ça fait bien plaisir d’être honoré comme ça. M. s’est plutôt récriée, mais de façon tout aussi intéressante : mais si, il y a bien jouissance féminine, a-t-elle dit. Comme si j’avais voulu le dénier ! Mais est-on bien sûr de savoir de quelle nature est cette jouissance ? Cette question n’a-t-elle pas été le point d’achoppement des meilleurs esprits de notre culture, notamment en psychanalyse ? De fait, ma thèse vise à soumettre à la question, et dans un langage qui me soit propre, les affirmations répétées de la psychanalyse, Freud et Lacan en tête, comme quoi la jouissance phallique demeurait la plus puissante qui puisse être, dans tous les cas, ou même qu’il n’existe tout simplement pas d’autre jouissance que celle-là. Au hasard Lacan :
« Essayons ici de donner corps à cette notion par un autre énoncé abrupt dont je vous prie de prendre acte qu’il est central de la théorie freudienne –il n’y a de bonheur que du phallus. Freud l’écrit sous toutes sortes de formes, et l’écrit même de la façon naïve qui consiste à dire que rien ne peut être approché de jouissance plus parfaite que celle de l’orgasme masculin. Seulement, là où est mis l’accent par la théorie freudienne, c’est qu’il n’y a que le phallus à être heureux –pas le porteur dudit. Même quand, non pas par oblativité, mais en désespoir de cause, il le porte, le susdit, au sein d’une partenaire supposée se désoler de n’en être pas porteuse elle-même. Voilà ce que nous enseigne positivement l’expérience psychanalytique. Le porteur dudit, comme je m’exprime, s’escrime à faire accepter par sa partenaire cette privation, au nom de quoi tous ses efforts d’amour, de menus soins et de tendres services sont vains, puisqu’il ravive ladite blessure de la privation. (…) C’est là, très exactement, ce que nous a révélé ce que Freud a su extraire du discours de l’hystérique. C’est à partir de là que se conçoit que l’hystérique symbolise l’insatisfaction première. »
Pas de jouissance plus parfaite que la phallique, et tout le reste ne fait que tourner autour de cette « certitude » originaire que la psychanalyse a dialectisé comme castration. L’hystérique, « insatisfaction première », est celle qui ne se remet pas de ne pouvoir jamais connaître cette jouissance exclusive, pleine et entière, dont elle va tâcher, symboliquement, de priver l’autre par son hystérie même. Ce sont tout de même des énoncés massifs, frappés, qu’aucune psychanalyste femme ne s’est risquée à contester. C’est ce dont se plaignait encore Lacan : qu’il n’avait jamais pu tirer un seul mot enrichissant des femmes psychanalystes sur la jouissance « proprement » féminine. Il subsiste là, pour tout dire, un non-savoir radical, qui permet toutes les « mystiques » du sexe à quoi ne laisse pas de céder, parfois, Lacan lui-même : une immémoriale aura de mystère, qui n’a que trop duré. Assez de la poésie du « continent noir » de la sexualité féminine.
C’est là ce que je commence à répondre à M. quand elle suggérait que je déniais qu’il y avait quelque chose comme une « jouissance » féminine : vous verrez même au fil des exposés comme ma Thèse permet d’éclairer, justement, pourquoi on puisse aussi bien jeter un doute, avec les grands psychanalyses, sur l’existence même d’une jouissance féminine par rapport à la « sûreté » de la phallique, que tenir que l’orgasme féminin, quand il s’atteint, est trois fois, ou même dix fois plus puissant que le masculin. Il s’agit pour lever le fameux « mystère » de s’y prendre d’un autre biais.
Mais M., juste après, soit qu’elle se soit aperçue que le déni de ce qu’elle supposait un déni, celui de la jouissance féminine, risquait de la « trahir », c’est-à-dire que, par l’absurde, ce déni confirmait tout de même le doute universel, depuis qu’il se dit et s’écrit des choses là-dessus, qu’il y ait, je ne dis pas une jouissance féminine, mais qu’il y ait une jouissance féminine dont on puisse savoir quelque chose d’aussi précis que la phallique ; M., dis-je, a ajouté : oui, bien sûr, la jouissance féminine « ressemble » au désir, le désir n’est « pas loin » de la jouissance… elle admettait donc implicitement : 1-le lieu commun : autant il y a un « savoir » de la dialectique libidinale masculine, autant la féminine est difficile à « cerner » ; 2-que la séparation désir/jouissance était bien plus difficile à faire pour une femme, les contours de la discrimination étaient plus flous.
Je peux ici sacrifier à l’autobiographique un peu cru, puisque c’est pour le bien de la science. Une femme avec qui j’étais en plein acte m’a dit une fois : « Pour l’instant, je mi-jouis ». Ce concept d’une mi-jouissance, pour un élève de Lacan et de Badiou, m’a laissé à plus d’un titre songeur… Et n’est pas allé sans me confirmer dans mon intuition, après mille autres détails et anecdotes du même genre, dont le recoupement m’aura, à force, cimenté dans la certitude avec laquelle je vous amène ma thèse.
Je pose déjà la question aux hommes, pour la discussion de ce soir : est-ce que vous avez jamais ne serait-ce que pensé : « Là, je mi-jouis ? » Moi, ça ne m’a absolument jamais effleuré. Ce qui prouve bien que le « phallogocentrisme » originaire a largement fait des siennes : le langage dont nous disposons coïncide tout à fait avec l’expérience masculine, en épouse les contours si j’ose dire : a donc la structure d’un savoir. Elle ne semble pas coïncider si facilement que ça avec l’expérience féminine : ce qui est plutôt la structure de la vérité. On s’y arrêtera, tant le clivage entre savoir et vérité a été au cœur du questionnement philosophique moderne depuis Heidegger, ce que Lacan n’est pas allé sans en prendre acte, faisant plus qu’en tenir compte dans son questionnement propre, dont on se doute qu’il touche de très près à celui que nous élaborons ici.
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Je comptais justement vous citer, mais plus tard, un texte de Zizek, extrait de son très beau livre sur l’opéra. Comme vous avez pris les devants, j’anticipe. Zizek commence par mentionner une traduction d’Eschyle par Christa Wolf :
«Qui dira l’audace sans bornes de la créature humaine, les amours éhontés des femmes au cœur impudent, amours vouées au désastre ? L’union qui joint les couples est traitreusement vaincue par le désir sans frein qui dompte la femme, chez l’homme comme chez la bête. » (J’ai souligné). « Et puis/la pire chose de toutes/avide d’amour/la femme en chaleur ».
C’est dire si les vérités éternelles remontent à loin.
Zizek commente :
« Loin d’être sexuellement neutre, l’étrange excès de vie qui résume la caractéristique suprême de l’humanité (et qui constitue (…) le but suprême de la psychanalyse) est donc féminin : la différence de sexe n’est donc pas, au bout du compte, différence entre deux genres humains, hommes et femmes, mais entre l’homme (« être humain ») en tant qu’espèce et son excès (féminin). » (J’ai encore souligné). « On devrait par conséquent s’abstenir d’historiciser ce dénigrement du féminin en l’interprétant comme l’expression du passage de l’ancien ordre matriarcal (dont la divinité souveraine était elle-même féminine) au nouvel ordre patriarcal, dans le cadre duquel ce qui avait été d’abord élevé au rang du sublime a été rabaissé au rang d’abysse de l’excès féminin menaçant d’engloutir le sujet masculin : on devrait plus que jamais insister sur le fait que l’élévation et la condamnation du Féminin constituent les deux aspects de la même stratégie de conciliation avec l’excès féminin. C’est l’histoire elle-même qui devrait être conçue comme une suite de tentatives pour s’accommoder, par le déplacement temporel, de l’« éternel » et insupportable antagonisme du Féminin : l’histoire de la littérature (et de la « vie réelle »), de l’Antiquité à nos jours, offre une série de figures qui s’efforcent de « normaliser » cet excès. »
Nous n’entrerons pas de plain-pied dans la dimension que soulève la seconde partie de la citation : celle de l’Histoire. Nous y viendrons en son lieu, et c’est pour ça que je vous avais au départ réservé la citation pour plus tard. Mais comme vous êtes avec beaucoup de vivacité entrés de vous-mêmes dans le vif du sujet, vous m’avez contraint à anticiper.
Car qui ne voit que si notre thèse est bonne –et une thèse et toujours bonne, par définition-, un éclairage plutôt inédit est jeté sur cette immémoriale « peur de l’excès féminin », ce va-et-vient tout aussi immémorial entre la sublimation de la femme et son dénigrement ?
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Notre thèse s’énonce maintenant en deux temps :
1-la position masculine originaire discrimine désir et jouissance ; la position féminine originaire est leur identité historiquement enfouie, car contaminée par l’importation à faux du vocabulaire masculin ;
2-la sexualité humaine, archi-pornographique si j’ose dire, est une mimétologie généralisée du fonctionnement mammifère originaire pendant le rut.
Eschyle dit bien : « chez l’homme comme chez la bête », c’est-à-dire chez la femelle quelle qu’elle soit. Mais il le dit d’ores et déjà en utilisant le vocabulaire qu’il s’agit de mettre en question : le « désir sans frein » (« qui dompte », donc, « la femme, chez l’homme comme chez la bête »). L’hypothèse qui se profile à la suite de notre thèse, c’est qu’on comprend d’un seul coup beaucoup plus clairement de quoi il s’agit, quand on a compris qu’il n’y a pas le moindre début de différence entre le désir et la jouissance dans le rut femelle, et c’est exactement cela qui a été interprété comme « excès » insupportable, « désir » dévorant, voracité phallivore « sans frein », etc.
C’est exactement pour la même raison que je donne raison, par provision, à Adorno : la femelle, dans le coït mammifère, ne jouit pas. Il n’y a que le mâle qui jouisse ; le coït animal a la structure d’un viol, voire d’une torture. Tout simplement parce que la femelle, par contre, aura pendant tout le rut qui l’amène à ce coït joui tout le temps, c’est-à-dire désiré exactement comme elle jouissait. Le mâle interrompt son désir par la jouissance phallique, et interrompt du même coup l’identité du désir et de la jouissance côté femelle.
Qui ne voit que c’est là aussi qu’il faut chercher la ressource de ce que la psychanalyse, avec tant de génie, a découvert comme « castration » ? La castration serait tout entière, dans tous ses effets, une mimèsis, une parodie baroque telle que la déploie la description phénoménologique de la psychanalyse, de la structure mammifère du coït, qui aggrave le « il n’y a pas de rapport sexuel » de Lacan.
J’y reviens très vite.
Autre hypothèse, éclairante cette fois « métaphysiquement ». L’événement, pour l’animalité, c’est évidemment le rut lui-même. A cet événement, l’animal humain, détraqué par le langage, n’a d’accès que mimétique, parodique, « baroquisé » (Sade est le plus baroque des « artistes contemporains » au sens large). Il parodie cet événement, qui ne devient que l’exaltante/exténuante, enthousiasmante/déprimante compulsion répétitive qu’il appelle « sexualité ». Mais il a perdu l’événementiellité de l’événement. Qu’est-ce alors, pour nous, qu’un événement, puisque nous ne pouvons être en rut que mimétologiquement ? Nous verrons que la réponse à cette question ne sera précise que si nous parvenons à la reformuler ainsi : qu’est-ce que la perte de cet événement mammifère originaire nous fait « gagner » de ce que nous appelons communément événement ? Amoureux, bien sûr, mais avec une plus grande extension encore : qu’est-ce que l’être-originairement mimétologique de la sexualité éclaire de tous nos événements, de notre être-à-l’événement ?
Prenons un exemple particulièrement « monstrueux » de cette activité originairement parodique qu’est la sexualité pour l’homme : la zoophilie. On aura tout le temps de se demander pourquoi il n’y a que dans la sexualité humaine qu’on rencontre des pinces et des fouets, que merde et urine peuvent s’érotiser, et tant d’autres joyeusetés. Ici, concentrons-nous sur la zoophilie.
Un tel fait, dans son obscénité pornographique, revêt toutes les caractéristiques d’un événement authentique, c’est-à-dire de la rencontre impronostique de deux « étantités » séparées. « Comme » le coït animal, ou le coup de foudre amoureux… tout événement, nous le savons, a la structure d’une rencontre impossible. Le « comme » mis entre guillemets pour souligner, bien entendu, le caractère parodique du type de rencontre dont nous parlons, les pratiques zoophiles. C’est-à-dire que nous savons que ces actes ne sont pas des événements au sens où nous l’entendons : quelque chose qui fonde un monde, que ce soit un couple ou une République. Qu’ils ne sont qu’un des stades extrêmes qu’atteint, à la Sade, le pléonasme de la perversion anthropologique, c’est-à-dire la sexualité animale différée, dés-immédiatisée, par la mimèsis et le langage. C’est l’espèce humaine qui décide, seule, par la dérive libidinale propre à untel ou unetelle (mais cette dérive, par définition, nous concerne tous), de forcer des animaux à avoir des rapports sexuels avec nous. En les dressant et/ou en les violant. Ce qui serait authentiquement événementiel, y compris en ce qu’un tel événement authentique impliquerait de relations sexuelles, ce serait tout simplement d’entrer quelque jour dans une communication pleine avec une autre espèce animale que la nôtre. Par exemple : de leur transmettre nos mathématiques (ce qui peut arriver par esquisses, avec certains singes ; ou encore, mais là beaucoup plus souvent, avec d’autres espèces animales, serpents, oiseaux ou baleines, avec la musique), ou que nous comprenions d’un seul coup tout ce que veut dire le langage extraordinairement subtil des oiseaux.
La seule écoute des chants des oiseaux, et à la campagne mieux qu’ailleurs, pendant de longues heures, m'a toujours paru la « preuve » la plus convaincante qu'il ne pouvait qu'y avoir de la pensée chez les animaux, et sophistiquée. La méthode d’Olivier Messiaen, ornithologue professionnel en plus d'être musicien, consistant à joindre ses deux spécialités en transcrivant « intuitivement » les chants d'oiseaux en solfège -l'imitation d'Aristote, la mimèsis artistique elle-même-, a achevé de m'en convaincre. Mes préférés, en raison de l'épure quasi mathématique par laquelle ils rendent la pensée des oiseaux, étant ses « Catalogues » pour piano. Par la mimèsis artistique, se dévoile que le langage des oiseaux a bien une précision et une sophistication digne des plus difficiles mathématiques.
La zoophilie –comme la sexualité humaine quasi tout entière- est une parodie d’événement. Il ne s’agit pas ici, de manière simpliste, d’ériger le tribunal de discrimination a prioriquement tranché de ce qu’est un vrai et un faux événement. Mais, dans l’être-à-la parodie de l’animal humain, -en repartant de son être-originairement-mimétique-, d’établir conceptuellement que c’est dans cette mimétologie originaire même que s’origine aussi bien l’être-à-l’événement. L’archiévénement lui-même est, c’est l’évidence, archimimétique.
Ce dont il s’agit dans mon entreprise, -petite, dit le chanteur-, en plus d’une phénoménologie à neuf, ni psychanalytique tout à fait, ni phénoménologique au sens philosophique, à partir de la sexualité elle-même, c’est de soutenir à quel point l’archiévénement, la science, non seulement est affecté de sexualité de part en part, -je vais vous parler très vite du péché originel-, mais justement par la dimension intrinsèquement et originairement parodique, mimétique, de la sexualité anthropologique (quasi-pléonasme).
Ce qui était esquissé à la fin de mon Ontologique de l’Histoire, c’était ce qui liait, de fait, sexualité et architransgression scientifique, donc : une littéralisation, une épuration philosophique de ce qu’avait pensé la théologie avec la doctrine du péché originel. L’architransgression, pour le dire très rapidement et sans crainte, pour l’instant, de prêter à malentendu, c’est un péché originel « athée ». Donc, ici, je vais mener à son terme, exténuer ma théorie de l’architransgression sous rapport de ce qu’elle arrache au théologique, et qui est justement la doctrine du péché originel. Savoir : quelque chose lie, noue originairement sexualité et science dans l’envoi destinal de l’humanité comme Sujet générique, subsumant sa dissémination empirique en tant qu’espèce dans une unification planétaire sans cesse plus poussée.
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Revenons, sur cette bonne base, à l’examen des positions sexuées. L’homme, je veux dire le mâle anthropologique, mime, répète à plus soif –le « coureur de jupons », très belle expression-, la quête de la jouissance qu’est celle du mâle mammifère pendant la seule période du rut : le rut comme « événement », dans l’animal, de la Nature. Qu’est-ce à dire ? Que le mammifère « subit » la loi de la Nature, il subit une loi phénoménale en étant en rut pour la procréation. En mimant cette Loi, l’humain se donne une Loi nouvelle, non inscrite dans la Nature : la répétition imite la Loi de la Nature, se l’approprie, mais sur l’entrefaite de la mimèsis appropriatrice, l’humain s’est donné une loi tout à fait autre. L’humain masculin parodie le caractère à la fois silencieux et intrépide, prédateur, du désir animal à ce moment-là (du rut parodié). Pensons à la capacité odorifère de l’ani-mâle à « marquer son territoire », surmultipliée pendant ce rut (d’où, de ce côté-là aussi, les inconvénients de notre proximité aux animaux à ce moment-là, et la « nécessité » barbare où nous nous trouvons de les castrer).
Cette analytique mimétologique pourrait bien, d’ailleurs, nous éclairer sur la raison pour laquelle quelque chose comme la propriété ex-siste anthropologiquement : la « propriété privée » serait la mimétologie généralisée d’une structure originairement libidinale.
L’archiévénement est, donc, collatéralement politique, bien sûr. Ce qui est bien ma thèse de ce côté-là : la politique est une parodie généralisée de l’appropriation scientifique. La politique ex-siste à l’homme d’être une parodie de l’appropriation scientifique, c’est-à-dire un régime généralisé est exponentiel, par rapport au « marquage » animal, d’expropriation : frontières étatiques, Capital, monopole, Trust, pillage et rapine des matières premières, Bill Gates possédant à lui tout seul le total du produit national brut des vingt pays les plus pauvres du monde, etc. C’est une phénomène qui me frappe depuis longtemps, et dont je tiens qu’il mériterait d’être analysé bien plus à fond qu’on ne l’a fait à ce jour. Savoir : l’immatérialisation, la désubstantialisation qu’ « enlève » la Science en général et la mathématique en particulier sur le sensible empirique, animal, -ce que j’appelle l’archiévénement-, est en quelque sorte parodiée dans la politique : l’exploitation, la famine, etc., sont miraculeusement immatérialisées dans l’abstraction monétaire, la circulation marchande. Un billet de banque, c’est du vide « matérialisé » ; mais ce vide, c’est une « dématérialisation » de la main-d’œuvre exploitée planétairement, et « évaporée » on ne sait trop comment dans l’équivalence générale de la paperasse bancaire. Marx, bien entendu, est celui qui nous l’aura fait savoir, mais l’espèce humaine aura entretemps démontré que, de tous ses savoirs les plus avancées, elle se débrouillait très bien pour faire comme s’ils n’avaient pas eu lieu. Lacan aura fait le rapprochement avec la trouvaille de Freud, l’inconscient.
Je reste un peu, avant de m’égarer dans le politique, sur la brèche libidinale, en citant un texte de Badiou, qui s’appelle Qu’est-ce que l’amour ? :
« (…) grossiers et précieux lieux communs : « homme » est celui (ou celle) qui ne fait rien, je veux dire rien d’apparent pour et au nom de l’amour, parce qu’il tient que ce qui a valu une fois peut bien continuer et valoir sans se réattester. « Femme » est celle (ou celui) qui fait voyager l’amour, et désire que sa parole se réitère et se renouvelle. Ou, dans le lexique du conflit : « homme », muet et violent ; « femme », bavarde et revendicative. »
Je reviendrai plus en profondeur sur ce texte, sur les détails des caractéristiques respectives qui composent, dans la clôture anthropologique, ce que Badiou appelle le Deux de l’amour. On voit déjà que, quand il écrit « celui (ou celle) », puis « celle (ou celui) », il corrobore, évidemment, ce que nous savons tous, que quand bien même les « lieux communs » recoupent tout de même la plus grande part des expériences amoureuses et sexuelles anthropologiques, nous savons aussi qu’on peut tout à fait transiter, quelle que soit l’appartenance sexuelle de la naissance, de l’autre côté du manche, si j’ose dire.
Et j’ose dire.
Ici, il s’agit simplement de recueillir les traits susceptibles de recouper la singularité de notre enquête : la mimétologie « homme », celle du silence et de la brutalité, est celle que j’ai dite avant la citation. Désir téléologique, prédation brutale, silence avant l’accomplissement : les traits principaux du Sujet masculin anthropologique sont mimétologie du fonctionnement mammifère. La virilité anthropologique, par exemple, serait la force de répéter à la puissance n le silence intrépide de l’ani-mâle en rut, ainsi que cette capacité de « marquage » appopriateur.
Ensuite –mais j’y reviendrai-, c’est évidemment au mâle, à l’accomplissement comme « viol archaïque », pour le dire à la façon d’Adorno, que revient la fonction d’interruption, fonction qui deviendra, dans la mimétologie sophistiquée du Sujet humain, la « position masculine » comme « celui qui ne fait rien », ou, dit Badiou un peu plus loin, qui « tient que l’absence elle-même est un mode de la continuation ». J’y reviendrai aussi : nous avançons pas à pas de ce que la singularité de notre thèse éclaire de tout ceci. Par exemple, sur le côté « brutal-silencieux » de la position homme, on sait, pour parodier le lexique kantien, que le concept de « dignité » est celui d’une capacité à supporter silencieusement la souffrance.
La femme, elle, est « bavarde et revendicative ». La femme anthropologique, s’entend bien. Donc, en nos termes : la femme en ce qu’elle mime l’identité perdue de son désir et de sa jouissance. Pâtissant de la « médiation [qui] est la Loi », dixit Hölderlin, médiation universelle qu’est le langage et la mimèsis elle-même, la femme devient « bavarde et revendicative », plutôt que brutale et silencieuse (et les femmes brutales et silencieuses sont donc des hommes), en ce qu’elle mime l’identité du désir et de la jouissance qui est celle du mammifère femelle en rut.
Est-ce à dire, par exemple, que sa souffrance, contrairement à celle de l’homme, est « indigne » ? Ici les « matériaux empiriques », comme dit Badiou, sont précieux. Nous savons que, parallèlement à la pulsation toujours déséquilibrée de ce que Zizek appelait sublimation/dénigrement du féminin, la femme, dans la plupart des cultures, est celle à qui on reconnaît bien plus facilement un Droit à pleurer, souffrir en public, etc. Je parlerai aussi pas mal de Deleuze, mais vous vous souvenez comme, dans son Abécédaire, son interview testamentaire filmée, à un moment, il fait un lapsus terriblement misogyne : « Si je n’avais pas été philosophe, ou si j’avais été une femme », ce qui implique tout de même qu’une femme ne peut pas vraiment être philosophe, « j’aurais été pleureuse. La grande plainte ! Aïe, aïe, aïe ! »
Dans le « revendicatif » de Badiou, je ne peux m’empêcher d’entendre : vindicatif. C’est les figures bien connues, dans la Tragédie grecque, d’Antigone, d’Electre, de Médée surtout. Il y a quelque chose, dans l’hystérie anthropologique, qui viendrait faire payer indéfiniment à la position masculine son « viol archaïque ». On verra pourtant, et en détail, que c’est par là que, dans le Deux amoureux, la femme est l’agent de continuité du couple, quand l’homme est celui qui veille à la discontinuité, tout en étant aussi capturé, « ensorcelé » dirait Adorno, par le processus amoureux que son vis-à-vis féminin.
J’ai l’air de dire des choses un peu négatives. Détrompez-vous. D’abord, en bon philosophe allemand, le négatif est évidemment pour moi toujours l’agent premier du positif. Non que ma syntaxe soit « hégélienne » : le négatif est pour moi l’Origine, pas le carburant de la dialectique comme chez Hegel. C’est sur l’Origine que s’édifie toute la positivité dont l’humanité soit capable. Mais ce négatif revient plus qu’à son tour : se répète. La « relève » du négatif donne le positif, l’amour, comme on va voir, mais aussi porte le négatif à exponentiation : dans la sexualité et l’amour, névroses, psychoses, dépressions, hystérie, meurtres, suicides. L’animal ne tue que pour se nourrir. L’homme tue pour cela, le plus souvent industriellement au stade de l’Histoire où nous sommes ; mais il tue aussi pour une multitude d’autres raisons, dont l’amour. Mais c’est aussi bien l’amour qui devient pour lui une espèce de nourriture surnuméraire. Je vous cite Lacan là-dessus, dans son séminaire onzième, qui fait état d’un spectaculaire renversement dialectique de Freud :
« Freud, d’un côté met les pulsions partielles, et de l’autre, l’amour. Il dit –c’est pas pareil. Les pulsions nous nécessitent dans l’ordre sexuel –ça, ça vient du cœur. A notre grande surprise, il nous apprend que l’amour, de l’autre côté, ça vient du ventre, c’est ce qui est miam-miam. »
Mentionnons le positif, ce que l’homme a de toujours aimé chez la femme. La féminité anthropologique, de l’autre côté de sa détresse et de sa souffrance, de son bavardage revendicatif incessant, de son interminable et pourtant tolérée, non indigne, « fonction de pleureuse », la magie et l’extase de la féminité, consistent à porter à une exponentiation miraculeuse la mimétologie généralisée de l’identité de son désir et de sa jouissance. Mettons : Marylin Monroe. C’est pourquoi les films pornos sont quand même moins bien : on y voit de pauvres femmes obligées de mimer sans cesse le fait de jouir tout le temps pendant le coït lui-même. De désirer=jouir sans discontinuer, exactement. Regardez les mammifères : ils sont parfaitement silencieux quand ils coïtent, le « maléfice » dont ils semblent « prisonniers », à en croire Adorno. Ca en dit quand même assez long.
On peut toujours dire : oui mais, ce n’est qu’une mimétologie. Voyez le destin tragique, horrible, de Marylin. On aura reconnu l’hystérie, auquel nous donnons ici, peut-être, une définition ontologique : la mimèsis pathétique, dans la forme anthropologique, de l’identité désir=jouissance qui affecte le corps mammifère femelle pendant le rut. Je dirais aussi bien, pour ma part : extatico-parodique. L’extase et le pathétique de l’excès qu’on suppose à la « jouissance » féminine.
Ce n’est « qu’une » mimétologie : une telle proposition suppose que l’humain puisse vivre quoi que ce soit hors de la mimèsis où le condamne le langage. Mais il ne le peut pas, et surtout pas concernant les affaires dont nous nous occupons ici : il ne rejoint sa vérité propre qu’en traversant cette mimétologie générale, ce qui ne veut pas dire en crever l’écran. En tout cas pas en ce qui concerne la chose sexuée. Par exemple, la femme ne rejoint jamais l’identité originaire, mammifère, de son désir et de sa jouissance, comme telle ; c’est toujours par la mimétologie où cette identité, pour elle, s’inscrit.
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Revenons un instant à la métaphysique. Autant vous prévenir : je vous infligerai sans cesse ce va-et-vient entre érotologie transcentandale, voire « pornologie » transcendantale, et métaphysique « pure ». Tout ça apparaîtra absolument clair, tout à la fin, pour peu que vous vous essayiez à une récapitulation mentale que je vous promets dès lors limpide comme l’eau d’une source. En philosophie, c’est toujours à la fin que tout se tient.
Si l’être est, d’une part, d’autant plus « fixiste » que l’événement, de l’autre, est d’autant plus « foudroyant », mais, par là encore, d’autant plus séparés l’un de l’autre, à mesure qu’on s’approcherait d’une métaphysique d’extraction plus « masculine » ; tandis qu’à mesure que nous entrerions dans le rapport de proportion inverse, l’être s’accélérant de plus en plus, l’événement se ralentissant à proportion, et cela à la fin jusqu’à s’effacer, effacer la distinction être/événement, dans une métaphysique d’extraction féminine « pure », comme on prédiquera, par provision et provocation à la fois, celle de Malabou ; alors il nous faudra élucider plus avant le rapport entre les deux constats que je fais ici s’alterner : le libidinal-mimétique d’un côté, le « métaphysique éthéré » de l’autre.
Comme le défend Malabou elle-même, une métaphysique où l’être est sans reste l’événement, et où l’événement est sans reste l’être, est à la fin une « ontologie du Diable », tout simplement. L’adversaire ontologique viril se sentirait, à faire le procès d’une telle métaphysique, en flagrant délit de persécution inquisitoriale. Il répéterait, parodierait in philosophia, cette figure historique de dénigrement de la femme bien connue qu’a été la sorcière brûlée par les inquisiteurs puritains. Dans le texte que j’ai fait circuler parmi vous, j’ai fait le rapprochement, et j’ai fait le rapprochement avec la revendication par Deleuze d’une ontologie « sorcière ». Je m’aperçois, aussitôt que j’ai écrit le mot « revendication », de ce que c’est un des prédicats dont Badiou, avec le bavardage, a affecté la position « féminine », par opposition à la brutalité et au silence masculins. Et nous allons nous arrêter très vite sur le « devenir-femme » de Deleuze, et dans son «érotologie transcendantale » singulière, et dans son ontologie même. Les deux, je l’ai toujours soutenu, ne sont pas sans lien.
Ceci pour dire que mes provocations « machistes » apparaissent ici pour ce qu'elles sont : un authentique hommage, malgré tout, de faire fonctionner « Malabou » comme nom propre dans mon échafaudage, à une véritable compagne de travail, à la singularité de sa frayée métaphysique, malgré mon âpre désaccord sur le fond. Par exemple, même si ça semblera pour l’instant nous entraîner un peu trop loin de notre sujet, me paraît calamiteuse la tentative de cheviller la philosophie aux seuls sciences neurologiques, sous simple prétexte que c'est « dans l'air du temps » (Hegel avait déjà puissamment réfuté les « scientifiques » qui, en son temps, voulaient réduire la pensée à : « l’esprit est un os »). Descartes avait déjà commis l'erreur avec sa physique; tout ce que Bergson dans ses livres raconte des « sciences du cerveau » est aujourd'hui comme tel périmé. Cette indication pour souligner qu'il ne peut être fortuit qu'une ontologie du « change » se mette sous condition d'une science physique, tandis qu'une philosophie « fixiste » sous condition mathématique. La question, enfin, de la pérennité indiscutable des sciences abstraites, comme la mathématique (Platon) ou la logique (Aristote), par rapport à la péremption plus ou moins rapide des « sciences » physiques, de la plus géniale (l'aristotélicienne) à la plus précaire (la cartésienne ou bergsonienne), vous le verrez, n’est pas si éloignée de notre sujet que je n’ai feint de me le laisser dire il y a quelques phrases.
Surtout, la provocation ne peut laisser d'apparaître comme une charité bien ordonnée, puisqu'elle prend sur soi, sans attendre les belles âmes « libérales-libertaires » des gender studies, qu'il puisse y avoir quelque chose de sexué dans l'ontologie elle-même, et à même l'ontologie.
Je veux encore dire par là que tout l'enjeu est là : entendant fonder ici, et sur les acquis des autres tomes de L'esprit du nihilisme, une dialectique ajustée au siècle qui s'ouvre, ma stratégie consiste à me situer exactement entre l'ontologie « virile » mathématisée, claire et distincte, d'un Badiou, et l'ontologie « sorcière », obscure et disruptive, d'une Malabou. « Entre », ça consistera aussi à interroger nos deux « intermédiaires » : Heidegger et Deleuze.
Le bénéfice escompté de tout cela sera une autre pensée que toutes celles-là, nommément une dialectique, qui par exemple tienne compte, dans leur jeu mouvant et leur compénétration, et surtout dans leur originarité générique pour notre destin, des plus diamétralement opposées des positions sexuées, -et, bien entendu, des sublimations métaphysiques que je me crois fondé à leur faire correspondre-.
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Le cas de Deleuze va nous instruire d'une nuance très intéressante. Malabou indiscerne être et événement comme, selon notre thèse, jouissance et désir sont strictement indiscernables dans la position mammifère originaire. Indiscernable au sens classique de la logique leibnizienne : si vous ne pouvez localiser une seule différence entre deux ensembles donnés, c’est que ces deux ensembles sont identiques. Et ainsi avons-nous démontré que jouissance et désir étaient strictement indiscernables dans la position femelle originaire. Vous ne pouvez pas m’indiquer la moindre différence entre les deux, et c’est précisément cela qu’on l’a interprété ensuite, dans la mimétologie anthropologique, comme « excès », pour le dire Zizek. Mais pourquoi, au juste ? Ca méritera qu’on s’y arrête.
Chez Deleuze, c’est presque la même chose, de même qu’être et événement sont chez lui presque indiscernables, et parfois le sont complètement. Comme il le dit : « l’être est l’unique événement où tous les autres communiquent ». Mais ce n’est plus tout à fait pareil, peut-être parce qu’aussi bien désir et jouissance sont discriminés, originairement, dans la position masculine. Et, chez Deleuze, on va voir que le désir, par le masochisme, va consister en une victoire sur la jouissance. Ce qui veut dire que Deleuze va rendre désir et jouissance indiscernables comme il va rendre être et événement indiscernables. Autant l’indiscernabilité du désir et de la jouissance est donnée, à suivre notre thèse, dans la position femme, et c’est ce qui m’intéresse dans la métaphysique « extrémiste » de Malabou qui indiscerne aussi bien être et événement, autant elle a être conquise par la position homme : « devenir-femme », dira comme par hasard Deleuze.
J'ai abondamment parlé dans certains de mes livres de la théorie du masochisme chez Deleuze, que je ne rappellerai pas ici exhaustivement, rappelant seulement que le « maso deleuzien » est celui qui suspend sa jouissance pour avoir le désir le plus plein; qui se retient le plus possible, et évidemment pas sur le mode viril de l’hidalgo qui honore Madame toute la nuit (ou du tao : « il faut retenir son foutre, pour être bien », dixit Lacan), mais sur celui de la soumission parodique à la Maîtresse, qui involue cette jouissance retenue, l'introjecte en somme au désir lui-même.
Là où la position purement « féminine » s'éclaire métaphysiquement du clivage qui la coupe, humainement, de l'identité de son désir et de sa jouissance, le « devenir-femme » littéralement incarné par Deleuze, jusqu'au coeur d'une ontologie qui « ralentit » au maximum l'événement en « accélérant » au maximum l'être, s'éclaire encore du fait que le masochiste masculin, de suspendre aussi intégralement que possible sa jouissance, pour s'installer dans la plénitude du Désir, rejoint sur son mode cette identité « enfouie » du désir et de la jouissance dans la position féminine.
Pour Deleuze, l'événement n'a lieu que dans le désir, -que dis-je?-, l'événement est le désir. Pourquoi ?
C’est justement qu’il s'agit, dans la théorie deleuzienne, malgré tout d'un homme, et c'est ce qui explique que Deleuze ait besoin d'invectiver -rejoignant, soit dit en passant, un certain lacanisme-, la culture de la jouissance obligatoire sous le nihilisme démocratique. Je cite le passage le plus explicite à ce sujet :
« Rien de plus significatif que l’idée d’un plaisir-décharge ; le plaisir obtenu, on aurait au moins un peu de tranquillité avant que le désir renaisse : il y a beaucoup de haine, ou de peur à l’égard du désir, dans le culte du plaisir. Le plaisir est l’assignation de l’affect, l’affection d’une personne ou d’un sujet, il est le seul moyen pour une personne de « s’y retrouver » dans le processus de désir qui la déborde. Les plaisirs, même les plus artificiels, ou les plus vertigineux, ne peuvent être que de re-territorialisation. Si le désir n’a pas le plaisir pour norme, ce n’est pas au nom d’un Manque intérieur qui serait impossible à combler, mais au contraire en vertu de sa positivité, c’est-à-dire du plan de consistance qu’il trace au cours de son procès. C’est la même erreur qui rapporte le désir à la Loi du manque et à la Norme du plaisir. C’est quand on continue de rapporter le désir au plaisir, à un plaisir à obtenir, qu’on s’aperçoit du même coup qu’il manque essentiellement quelque chose. (…) l’amour courtois implique des épreuves qui repoussent le plaisir, ou du moins repoussent la terminaison du coït. Ce n’est certes pas une manière de privation. C’est la constitution d’un champ d’immanence, où le désir construit son propre plan, et ne manque de rien, pas plus qu’il ne se laisse interrompre par une décharge qui témoignerait de ce qu’il est trop lourd pour lui-même. L’amour courtois a deux ennemis, qui se confondent : la transcendance religieuse du manque, l’interruption hédoniste qu’introduit le plaisir comme décharge. C’est le processus immanent du désir qui se remplit de lui-même, c’est le continuum des intensités, la conjugaison des flux, qui remplacent et l’instance-loi, et l’interruption-plaisir. (…) [dans l’agencement masochiste] l’organisation des humiliations et des souffrances apparaît moins comme un moyen de conjurer l’angoisse et d’atteindre ainsi à un plaisir supposé interdit, que comme un procédé, particulièrement retors, pour constituer un corps sans organes et développer un procès continu du désir que le plaisir, au contraire, viendrait interrompre. »
La « jouissance » du masochiste masculin, qui de fait rejoint quelque chose d'une intensité pure, et presque insoutenable, de l'identité désir=jouissance féminine, est malgré tout une intensité conquise contre « l'obligation » virile de l'échéance éjaculatoire. On sursoit le plus possible la jouissance pour ACCEDER à une Identité du désir et de la jouissance : devenir-femme, dit Deleuze, ce qui est décrire très exactement aussi la processualité de l'expérience masochiste masculine. Une femme n'a pas à rejoindre cette identité en luttant contre l'imminence toujours menaçante de la jouissance interrompant le Désir. Au contraire, ce qu'on appelle « frigidité », pathologie féminine que notre « culture de la jouissance » n'a pas atténué d'un pouce, bien au contraire, dans le gros des femmes réelles, atteste que le problème pour une femme concrète peut être bien, le plus souvent, d'y accéder tout simplement. L'idée qu'une femme aurait à « surseoir » sa propre jouissance pour se délecter du « devenir » in-fini de son désir nous apparaîtrait dans tous les cas comme proprement absurde.
Et ici nous atteignons à un savoir dialectique foudroyant, qui inverse position masculine et féminine (c’est-à-dire nous montre la vérité transcendantale des deux positions) : dans le sado-masochisme, existe la notion d'« orgasme forcé », dont il se trouve comme par hasard qu'elle ne s'applique qu'à des esclaves femmes. La notion d'« orgasme forcé » n'a pas le moindre début de sens pour un homme; un masochiste masculin est absolument non-passible d'une telle définition. La jouissance, pour Deleuze, c'est-à-dire pour une position masculine masochiste, est bien une « interruption fâcheuse du Désir », dont seul le « sursoiement », voulu par le masochiste deleuzien, s'incorpore au Désir : « s'incorpore la castration », dit Deleuze, castre la castration. La castration, c’est la jouissance phallique elle-même, en tant que « prélevée » à la contingence animale et enlevée dans la répétition en droit infinie. Castrer la castration, c’est renoncer à la répétition compulsive de la jouissance phallique. Le Maso, par son « devenir-femme », devient tout entier le « Phallus ». Et c’est sa Maîtresse qui, du coup, brandit son esclave comme Phallus. La Femme, phallus de l'homme dans le couple hétérosexuel archaïque, devenue Maîtresse SM, se réapproprie de la sorte le fameux phallus : son esclave. La castration de la castration donne aussi un phallus du phallus. J’y reviendrai, tant il s’agit à mon sens de beaucoup plus que d’une simple apostille de l’œuvre de Deleuze, au titre de son érotisme « singulier » : il s’agit bien plutôt d’une Scène primitive absolue engageant toute sa métaphysique, au stade le plus déployé de sa cohésion d’ensemble.
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