Etre et Sexuation - Troisième Journée
 
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Troisième journée


Nous n’allons pas, aujourd’hui, ménager nos efforts. Nous l’allons d’autant moins que la discussion d’hier, et c’est dans l’ordre, témoignait du fait que, contrairement à la première, vous étiez tous entrés dans le questionnement que j’ai frayé. Il a suffi de deux jours pour que ma thèse soit, si j’ose dire, hors de discussion, et que vous ne discutiez plus que des conséquences possibles, des éclairages nouveaux qu’une telle découverte amène.

Récapitulons-nous. Tout récapitulé, comme la répétition elle-même, de Kierkegaard à Deleuze en passant par Freud (sans oublier, pourquoi pas, Lacoue-Labarthe relevé par Belhaj Kacem avec l’entremise de Badiou), produit une modulation, une différence par rapport à cela qu’on récapitule ; et assure, comme on dit, la transition.

Toute sexualité parodie la scène primitive d’un « viol archaïque », qui tiendra ici la place de la fameuse lutte originaire du Maître et de l’esclave chez Hegel, et communiquera même avec elle sur plus d’un plan. Dans cette scène littéralement primitive de l’Origine mammifère, le mâle désire des jours entiers et finit par jouir, la femme désir=jouit des jours entiers et s’arrête de le faire quand le mâle a joui en elle.

C’est pourquoi, même dans la scène sado-masochiste où c’est l’homme qui « domine » et « violente » la femme, la « viole » à la fois littéralement et avec son consentement, c’est-à-dire même avec cette scène où c’est la violence archaïque du coït qui semble reproduite au plus près, la parodie se sépare d’un véritable abîme de ce dont elle est la parodie. A preuve, le simple fait empirique de « l’orgasme forcé » : qui témoigne de ce que la femme « souffre » de ce que l’identité de son désir et de sa jouissance soient tout le temps différée. Dans la scène SM, la « martyrisation » de l’esclave femme, en reproduisant la violence mammifère/anthropologique dont elle est originairement victime (et que la sexualité soit, bien sûr, une parodie de la lutte politique hégélienne originaire, c’est exactement ce qui nous arrêtera dans quelques jours), produit tout à fait autre chose.

Le désir de l’homme est originairement une torture pour la femme. Et non pas la femelle mammifère, cette fois, qui n’est torturée que, justement, dans le coït sanctionnant nécessairement le rut, mais bien la femme anthropologique. J’ai accentué l’adverbe car, de notre enquête, devront ressortir aussi quelques éclairages quant à la catégorie bien connue, et fondamentale métaphysiquement, de nécessité. Dans la pratique sado-masochiste, en répétant littéralement cette torture on en fait autre chose : on délivre la femme de sa « peur archaïque », en la ritualisant, dans le « supplice » rituel du SM, dosé dans le moindre de ses effets, pour l’amener à l’orgasme que lui interdit cette peur archaïque. Ce qui rejoint, on le voit, la description deleuzienne ; mais nous amènera aussi bien à l’en séparer subtilement. Car c’est bien sur ces menues nuances que tout se joue.

En termes deleuziens : le difficile pour l’homme est de remonter de la jouissance (actuelle) au désir pur (virtuel). Le difficile pour la femme est de remonter à l’identité désir=jouissance dont la violence archaïque de l’homme l’aura de toujours, dans le cercle anthropologique, clivée. Mais ce que Deleuze essaie de rejoindre, libidinalement et métaphysiquement, c’est exactement ce qu’essaie de rejoindre la femme, par des détours différents. Il n’essaie pas de rejoindre la femme, ce qui est une position virile « classique », mais bien de se rejoindre lui-même comme femme : devenir-femme, dit-il bien à propos.

L'hystérie est le nom pathologique générique de désignation de ce clivage originaire, qui par le langage sépare la femme de cette identité : hystérie est le nom de la mimétologie originaire par où la femme anthropologique à la fois parodie et essaie de rejoindre l'identité originairement absolue de son désir et de sa jouissance. Voilà notre B.A.-BA.

Dans la pratique sado-masochiste, l'homme (même « dominateur ») cherche à donner une consistance intense à son désir, quitte à jouir ici ou là; la femme (même « dominatrice ») cherche à organiser le forçage, littéralement, de sa jouissance, ce qui est absolument incontestable dans la position masochiste. Le maso masculin à la Deleuze est l'envers exact de la masochiste féminine et, bien sûr, inversement.

Le masochiste deleuzien demeure entièrement « masculin » en vertu même de son « devenir-femme ». Pour aller très vite : la femme n'a pas à s'installer dans le devenir, y étant originairement (d'où que Malabou s'installe le plus radicalement dans le « change incessant », soit immédiatement dans le devenir incessant du texte métaphysique); l'homme, lui, a à devenir le devenir. Ceci, en ce que la distinction désir/jouissance doit demeurer intelligible pour qu'il puisse, par sa soumission à Maîtresse Wanda, créer l'affect de leur identité, la « rejoindre » en « inventant », contre son donné biologique (le désir est sanctionné par la jouissance), une intensité libidinale non « donnée par la nature » (la jouissance sans cesse repoussée s'incorpore au désir, et en quelque sorte s’y dissous). Au contraire, la maso féminine est celle qui tâche de forcer son désir clivé, archi-hystérique, pour jouir de façon en quelque sorte « scientifique » : la science administrée par le dominateur ou la dominatrice -des catégories comme « hétérosexualité » et « homosexualité », en l'occurrence lesbianisme, sont très secondaires quant à ce qu'il s'agit de rejoindre ici-. Même si une blague lesbienne très mordante résume bien ce qui se rejoue dans tous les cas : « Le coït hétérosexuel, vous savez bien : quand l’homme essaie de ne pas venir, et n’y arrive pas, et quand la femme essaie de venir, et n’y arrive pas non plus. »


Donc, et pour répondre encore autrement aux « objections » du premier soir : bien sûr qu’il y a des orgasmes pour la femme, ou du désir. Mais ce sont des constructions : désir et jouissance sont conditionnés chez la femme. Par quoi ? Par le langage masculin qui les a discriminés, alors que dans le corps de la femelle mammifère ils sont indiscernables. Pourquoi ? Parce que ce langage épouse la processualité du corps mammifère masculin où désir et jouissance sont, de fait, clairement discriminés. Je ne suis pas si anti-derridéen que ça, malgré ce qu’on dit : oui, il y a du « phallogocentrisme ». Oui, le langage discrimine, est une archi-violence exercée par la position masculine, archi-violence qui va bien plus loin encore, on le verra, que le « viol archaïque ». Il a la structure du savoir. Le langage féminin –son « bavardage revendicatif »- est le langage de qui subit le langage, le langage de ce qui pâtit de cette archi-violence discriminante. Je me souviens d’une réponse de la romancière Christine Angot, grande hystérique s’il en est, et championne hors-concours du « bavardage revendicatif », dans ses livres comme dans les plateaux télé (je ne commenterai pas ses frasques avec Doc Gynéco, ils se sont rencontrés à deux pas de chez moi), une réponse, dis-je, à l’enquête d’un journal qui posait la question à quarante femmes : « qu’est-ce que le féminin ?» Elle répondit quelque chose comme : la liberté par rapport aux raisonnements ; le fait ne pas être coincée, comme l’homme, par les raisonnements.

Le discours hystérique est celui qui essaie de briser de l’intérieur la fausse rationalité imposée à sa libido par l’homme. Il a la structure de la vérité, et c’est pour ça que Freud y a découvert la vérité de l’inconscient, non dans la parole masculine. Même s’il s’est rendu compte aussitôt, parce qu’évidemment ça se tient, que les hommes aussi étaient malades de cette vérité, ce qui est bien normal. La parole vraie de la femme sur le savoir bourru, « muet-brutal », faussement rationnel, touchant à sa libido à elle, de l’homme, est une violence réactive, une riposte originaire. On castre celui qui vous a découpée en parties, c’est quand même bien le moins. La castration, c’est violent, mais l’homme, avec son archi-découpage de la femme en morceaux organiques, c’est celui qui prend l’initiative, et c’est mille fois plus violent encore.


§§§


Le débat reste entier, parmi les philosophes, entre ceux qui considèrent l’être comme devenir « pur », Nietzsche, Bergson, Deleuze, et ceux qui considèrent, notamment Hegel ou Badiou, sans remonter à Platon et à ses Idées, qu’il y a une sorte d’« invariance » de l’être, dans l’éternité de ses lois logico-dialectiques (Hegel) ou dans son identification toujours renouvelée comme mathématique (Badiou). Schelling, quoiqu’il soit un immense philosophe du devenir –comme Nietzsche mais autrement, c’est un philosophe masculin que fascine exclusivement l’être comme grand animal féminin, comme Nature incessamment fluctuante-, est tout de même quelqu’un qui distingue être et devenir. Schelling et Nietzsche sont intéressants en ce qu’ils jouent la carte « machiste » tout en étant fascinés par un être essentiellement « féminin ».

Je travaille sur la base de ce que Badiou a identifié historiquement, qui me paraît plus probant que tout ce qui l’a précédé philosophiquement : l’être-en-tant-qu’être, l’être éternel et débarrassé de prédicats sensibles, est en effet dit par la mathématique. Mais il n’y a, après tout, pas que l’être-en-tant qu’être : il y a tout cet être « impur » de la matière, le son, la couleur, etc., dont la détermination est autrement plus compliquée, une fois acquis le « coup de génie », comme l’a dit François Régnault, de Badiou, que l’être-en-tant-qu’être mathématisé, parce que s’y mêle, justement, le sujet percevant. Et toutes les complications qui s’ensuivent : comment discuter de peinture avec un aveugle ou un daltonien ? Sans parler des autres espèces animales...

L’hypothèse que formulerait alors volontiers ma méthode de travail, c’est qu’il faut d’abord prendre le devenir en un sens littéral, avant d’en faire une identification « ontologique », avec le virtuel de Deleuze ou le « change » de Malabou, mais déjà le « fonds » tourbillonnaire de Schelling ou le « devenir éternel » de Nietzsche.

Mon hypothèse, c’est que le devenir est créé chez l’homme par la mimèsis elle-même. Lacoue-Labarthe a mis ceci au centre de son interrogation philosophique, en remontant à Diderot (mais on peut sans doute faire remonter la crise mimétique qui caractérise la modernité étendue à Cervantès) : l’acteur idéel de Diderot est le plus supérieur, pour ainsi dire, de tous les hommes, du fait qu’il peut devenir tous les rôles, impassiblement ; et en même temps dominer ses semblables par son jeu, les faire pâtir de sa virtuosité appropriatrice. « L’homme est l’animal mimétique », résume avec limpidité Lacoue-Labarthe quelque part.

La communauté d’essence de l’acteur et de l’hystérique n’est plus à établir. Mais il faut étendre le raisonnement de Diderot bien plus largement que dans la mimétologie étroitement « psychologique » : la mimèsis, c’est d’abord la mimèsis de l’être dans tous ses « secteurs », si j’ose encore dire : la mathématique imite l’être « pur », la musique imite le son, la peinture la couleur, la génétique le processus de génération qui était jusque-là le monopole de la Nature… L’homme surenchérit sans cesse sur l’appropriation, et c’est par la mimèsis qu’il s’approprie originairement tous les « secteurs » qu’il peut de l’être et de l’étance (être pur en mathématiques, sens dans l’art, vie en biologie, cosmos en astronomie, etc.).

La mimèsis fait, tout simplement, l’homme incessamment devenir tout ce qui n’est pas lui. Ce fut la « ligne » de Lacoue-Labarthe, appuyée de Diderot et Rousseau, lequel a surdéterminé toute la philosophie allemande qui lui a succédé sur cette base, donc continue à nous surdéterminer, à surdéterminer le moment philosophique qui est le nôtre. L’animal humain, étant le plus virtuose à imiter tout ce qui n’est pas lui, jusqu’aux trous noirs et à l’infini cosmique (qu‘il prit si longtemps pour Dieu, et hélas encore aujourd’hui), est celui qui se vide de toute essence propre à mesure qu’il s’approprie toutes les autres.

Loin, en apparence, des stratosphères métaphysiques (et littéralement physiques) auxquelles atteint l’homme, tournons-nous à nouveau vers la libido. L’homme, je veux dire le mâle anthropologique, en répétant la processualité mammifère pour en extraire une jouissance surnuméraire, en tournant la Loi de la Nature par la mimèsis en Loi Nouvelle –la sexualité, le « viol archaïaque » répété-, décalque le langage de ce fonctionnement sur son rut proprement dit : désir/jouissance, désir/jouissance, mais sans fin, gratuitement, « pour le plaisir », comme le chantait un ténor canadien. Comme disait Mao, transférant en politique cette répétition mimétique primaire du « machisme transcendantal » : « affirmation, négation, affirmation, négation »1. La femme, elle, contrainte à cette même répétition –la « sexualité »- mais contaminée par le même vocabulaire de discrimination désir/jouissance, imite, elle aussi, sa processualité animale, et y perd quelque chose. Quoi ? L’intensité concentrée de l’identité désir=jouissance, qui est celle du seul moment du rut animal, devenu sur l’entrefaite inaccessible ; rut, chez le mammifère, clairement et nettement discriminé de son fonctionnement « normal ». En dehors du rut, de la prégnance et des quelques mois d’allaitement, la femelle se fout, c’est le cas de le dire, du sexe en général et de « son » sexe en particulier. Ceci pour l’animal femelle. La femme, elle, d’être clivée de son origine mammifère, est par la même condamnée à être socialement « femme » tout le temps. En perdant cette identité originaire désir=jouissance dans le rut, elle la diffracte sur toute son étendue existentielle. Telle est l’« hystérie ontologique ». Elle est l’incessante mimèsis de ce qu’elle a perdu en entrant dans le langage. Mais, indissociablement, elle est l’éternisation de ce qui est ainsi imité.

J’appelle ça « identité originaire » pour rester, comme on dit, encore un peu « philosophique bon teint ». Pour ne pas dire, tout simplement, « biologique », par exemple. Je vais citer un extrait que je trouve très clinique et percutant, dans un livre qui est le premier livre de commentaire important de la « grande logique » de Badiou, L’organon logique2 de Rémy Bac :

« Le désir ne peut pas être uniquement, comme le soutenait Lacan « métonymie du manque à être », mais bien l’énergie libidinale investie dans un circuit biologique. Il faut revenir à Freud, ici, mais pour le coup, vraiment revenir à Freud. Le désir, c’est la libido, et la libido, c’est un quantum d’énergie mesurable. Il n’est pas réductible à une pure forme langagière « métonymique » (même si c’est aussi cela, mais le fait est que la passion de la formalisation de Lacan l’a amené à négliger le réel biologique. Erreur que Freud, lui, ne fait jamais.) »

Il n’est pas si sûr, d’ailleurs, que Lacan ait tant oblitéré que ça ce réel biologique et mesurable (« fini » dans son quantum, comme en atteste le circuit des pulsions). Il suffit de lire, par exemplaire, son séminaire 173 pour s’en convaincre. Il a simplement, je pense, estimé que ce point étant acquis une fois pour toutes, il fallait se concentrer sur les formalismes qui différaient infiniment cette identité biologique finie d’elle-même. Toutes proportions gardées, c’est ce que je fais sur eux deux (Freud et Lacan). Mais enfin, oui : c’est bien d’une identité biologique qu’il est question. Et puis, quelles proportions, à la fin ? L’identité biologique originaire désir=jouissance côté « femelle » est une découverte, dont la seule chose qui peut étonner, une fois qu’on l’a énoncée, c’est qu’elle n’ait pas été découverte avant. Comme toute découverte, on y vole une lettre offerte aux regards de tous : il y a un réel biologique tangible, empirique, évident, et auquel l’animal humain n’a pourtant pas le moindre accès, par la « faute » du langage. Contrairement aux autres mammifères, à tout le moins beaucoup moins qu’eux. Donc, il faut reformuler l’expression de Bac : côté femme, on a affaire à un quantum d’énergie biologique « mesurable » d’une identité désir=jouissance. Il s’agit chez elle rigoureusement de la même « substance » biologique au départ. Je me répète, mais comme disait l’autre, on ne répète jamais assez les choses importantes, surtout quand leur découverte est toute récente. Mesurable, ai-je dit, entre guillemets, puisque justement l’homme y a toujours vu, par rapport à son fonctionnement libidinal propre, un excès dé-mesuré. Justement. Parce qu’une intensité où se mêlent désir et jouissance, comme dans la transe du rut femelle, ça ne peut qu’être une intensité bien supérieure à celle, répartimentée, du désir et de la jouissance « mesurées » du mâle. Energie « supérieure » en ce sens subtil qu’on retrouve dans l’empirie mimétique qu’en fait l’animal humain, le « grand détournement » de ces énergies biologiques « brutes ».

Disons-le autrement, dans un lexique « badiousiste » : le transcendantal qui mesure les degrés d’intensité de l’orgasme féminin, et c’est ça son vieux « mystère », est beaucoup plus étendu que le transcendantal « mâle ». C’est un fait empirique notoire, un secret de polichinelle ou de téléphone arabe : l’échelle de mensuration des intensités orgastiques « femme » est beaucoup plus vaste que celui qui mesure les intensités « homme ». Dans ce dernier cas, il y a une mécanique où la variation de la volupté libidinale d’un homme à l’autre est toute relative : ce sont en quelques sortes des « fins gourmets », comme par exemple aujourd’hui l’écrivain Philippe Sollers, qui tirent leur épingle du jeu masculin en négociant une relation à la jouissance plus subtile que celle des autres. Fors l’impuissance, qui dans la plupart des cas est une « maladie » de la vieillesse (Lacan disait : la plupart du temps des hommes riches, qui d’avoir assouvi tous leurs fantasmes ne réagissaient prématurément plus de la petite bestiole), le quantum de la jouissance phallique finie oscille entre un minimum et un maximum bien plus rapprochés que ce qui se passe chez les femmes. Un « fin gourmet » mâle peut jouir très intensément, mais, pour présenter la chose dans son tranchant, nous savons qu’il est des cas de jouissance féminine qui surpassent très haut la main tout ce que n’importe quel mâle parlant peut même espérer atteindre à ce titre. Et on a aussi bien le contraire : une frigidité absolue et définitive. Ca va donc, côté « femme », de l’orgasme absolument « océanique », c’est comme ça qu’elles présentent la chose, un orgasme absolument total et envahissant de tout le corps, et répété parfois dix ou cinquante fois dans la nuit, à l’absence totale de sensibilité érotique, à la frigidité la plus sèche et inguérissable. Et il s’agit une bonne fois pour toutes d’avancer sur cette question, forts des trouvailles psychanalytiques, mais aussi bien de ce que la « libération sexuelle » ne nous a que trop longtemps aveuglés à ce titre.


§§§


L’opération deleuzienne va consister à rendre la discrimination masculine, désir/jouissance, un discernement : une continuité qui soit, le moins possible, celle d’une interruption. Discerner c’est séparer d’une simple nuance, comme d’une couleur à une autre, tandis que discriminer, c’est séparer d’un vide, comme d’une lettre à une autre. Les deux opérations sont aussi différentes que le travail d’un peintre sur les couleurs et celui d’un mathématicien sur les nombres : vous verrez comme la comparaison s’imposera.

Discerner, donc, et non discriminer, pour pouvoir rendre, à force de fondre la coupure discriminante, l’interruption qu’est la jouissance, dans le désir toujours plus « regonflé » du corps masochiste par cette rétention, rendre, dis-je, désir et jouissance indiscernables.

Ce n’est pas anodin, on le verra, puisque la « libido transcendantale » d’un Deleuze, si j’ose dire, va aussi contaminer son ontologie, qui est celle d’une continuité absolue de l’univers.

C'est pourquoi, contrairement à Malabou, Deleuze maintient la distinction être/événement et ne la résorbe pas tout à fait : même s'il la résorbe quand même, notamment par rapport aux ontologies plus « viriles » d'un Heidegger ou d'un Badiou, mais pas avec l'immédiateté en quelque sorte transcendantale d'une Malabou, et tout est là. La féminité est lettre sur table un devenir chez Deleuze, jamais un donné originaire; donné qui est l'identité du désir et de la jouissance. Identité métaphysique littéralement, on va le voir, para-doxale, c’est-à-dire archi-féminine. Malabou, elle, s’installe immédiatement dans cette identité, c’est-à-dire d’un être qui soit immédiatement et partout événementiel. Deleuze, lui, doit partir des « différences de Nature » héritées de Bergson pour penser l’identité conquise de l’être et de l’événement, du virtuel et de l’actuel, etc., c’est-à-dire en son soubassement du désir et de la jouissance.

On en a souvent fait la remarque : Deleuze n’a jamais voulu lire Hegel parce qu’il en était beaucoup plus proche qu’il ne croyait : ils séparent tout, pour mieux unir à la fin. Deleuze « accepte », à l’école de Bergson, les différences de nature, tout en disant que, dans l’expérience, rien n’est jamais séparé : rien n’est purement durée ni matière, rien n’est purement homme ou femme, rien n’est purement transcendantal ni empirique, rien n’est purement virtuel ni actuel, etc. Il n’y a dans l’empirie, nous dit-il, que des « mixtes » de durée et de matière, d’homme et de femme, de virtuel et d’actuel, etc.

Devenir-femme veut dire : rendre autant que possible désir et jouissance identiques. Mais ce devenir, de l'aveu (implicite) même de Deleuze, n'a de sens plein que pour un homme : c'est parce que désir et jouissance sont dans la position masculine originairement distincts qu'il y a à atteindre leur résorption l'une dans l'autre. De cette identité, la femme n'a quant à elle pas à « recoller les morceaux », comme la position masculine, mais en quelque sorte à « la » recoller, à « y » recoller d'aussi près que possible. Et sans doute Freud a-t-il découvert l'inconscient chez la femme, de découvrir, sans s’en rendre compte dans la littéralité à quoi nous l’amenons ici, que l'imposition « phallogocentrique » du clivage désir/jouissance, repris tel quel par toutes les femmes dans leurs paroles (leur « bavardage revendicatif »), les clivait d'elles-mêmes car, de ce clivage, leur animalité (leur « corporalité ») ne savait rien. Il y a conflit, chez la femme anthropologique, entre la processualité libidinale de son corps et le vocabulaire dont elle dispose pour en parler. Freud a toujours tenu pour le mystère insoluble de la psychanalyse, et de la sexualité humaine en général, la question « que veut une femme? ».

Je ne retracerai pas ici la dialectique de la volonté et du désir antagoniques que j'ai développée, dans le sillage de Kant, à la seconde section de mon Ontologique4. J'ajouterai simplement ici que la question de Freud, qui voulait demander par là : « que désire une femme? », a « simplement » découvert, sans le comprendre littéralement, que le désir féminin ne pouvait fonctionner de la même manière que le masculin. Par exemple : il ne pouvait vouloir la jouissance, d'où le « on ne sait pas » rétorqué jusqu'à la fin de ses jours par Freud à la question. Il ne le pouvait pas, parce que c'eût été se vouloir lui-même. La femme n'a pas à « vouloir », au sens de désirer, la jouissance, parce que son désir c'est sa jouissance. Donc, ce qu’elle « veut », c’est l’identité de son désir et de sa jouissance ; mais comme, justement, elle ne le sait pas, jusqu’à ce que j’arrive pour le lui apprendre, elle est « inconsciente », elle est la parole du « désir » inconscient, dira la psychanalyse.

Et c'est pourquoi j'ai rappelé ici la distinction forte, kanto-freudienne, de la volonté et du désir. Je renvoie encore à la section seconde de mon Ontologique, et me contente ici de rappeler ce qui nous est utile : la volonté, c'est la volonté purement intelligible que Kant reconnaît à la Loi morale, à savoir un « désir » qui n'en est pas un, un se-conformer à la maxime morale, qui n'est pas une Loi inscrite dans la Nature. La volonté est l'obéissance à des lois qui sont tournées contre le désir purement animal. Et, bizarrement, ce n’est pas autre chose que ce que nous appelons la mimèsis, la répétition : il s’agit de pervertir la loi biologique de reproduction en jeu « gratuit », en jouissance surnuméraire. Bien sûr, il y a bien des traces de « volonté » chez les animaux, dans la sexualité et ailleurs. Mais sans doute très loin des degrés sophistiqués qui sont ceux de l’homme, et qui donnent toutes les formes gongoresques de sa sexualité, l’unification planétaire (la « mondialisation »), la technologie, etc. : tout ça participe du même problème sur lequel nous nous penchons. De la minuscule gourmandise d’Adam a découlé la gigantesque Babel technologique contemporaine.

Le problème, éclairé par Freud qui a compris, sans avoir à le lire, ce qui n'allait pas chez Kant, c'est que dès lors le désir libidinal humain est tordu par cette volonté tournée contre son animalité. Et, fors les besoins « animaux » élémentaires, manger et déféquer, le désir proprement libidinal de l'animal humain devient désir subjectif, d'être la libido déformée par la loi morale. Par la volonté : j'ai démontré dans la seconde section de l'Ontologique que c'était strictement la même chose.

Et encore ces « désirs » (i.e. Besoins biologiques) animaux peuvent-ils devenir désirs proprement libidinaux chez l'humain et, comme par hasard, lui seul, dans certaines « perversions », notamment les pratiques SM urologiques ou coprophiliques, ou, -c’est le comble !-, zoologique. J'ai mis « perversion » entre guillemets, car pour moi toute sexualité humaine est originairement perverse, même la chasteté : c'est bien parce que la libido humaine est ontologiquement perverse que ce qu’on classe comme « perversions » peuvent nous dire quelque chose, je ne dis pas de l'ontologie elle-même (encore qu'elle nous en dise long, comme ici, sur l'ontologie des positions sexuelles elles-mêmes), mais, toujours et encore, sur les conditions d'appropriation de l'ontologie, de l'être même, chez l'humain.

Le problème, avec la position féminine, c'est qu'autant les désirs animaux de nutrition fonctionnent comme chez l'homme, et donc la volonté nouménale du sujet moral kantien ne cause aucun dommage à ce désir-là5, autant elle provoque des ravages sur sa libido, en ce que là où la volonté humaine (pléonasme, comme je l'ai rappelé dans mon Ontologique) est tournée, dans la position masculine, contre un désir lui-même tourné vers une finalité (la jouissance), dans la position féminine cette volonté est tournée contre une identité (désir=jouissance) qui seule peut être en retour « voulue ». Et comme elle ne le sait pas, naît en elle « l’inconscient » découvert par Freud. L’homme, lui aussi, « veut », hélas, il est même celui qui veut le premier, qui introduit la volonté dans le monde, comme l’a bien vu la métaphysique allemande. C’est-à-dire le vide, le non-étant. Il suffit de voir le comportement masculin dans les lieux publics, boîtes de nuit, etc. : ils veulent, c’est très clair. On sait même exactement ce qu’ils veulent. Il n’est d’ailleurs pas si sûr qu’ils le veuillent tant que ça. Mais enfin, ils se sentent partout et toujours tenus de le montrer. De montrer qu’ils veulent, nous savons quoi : une fin. Eux aussi sont, bien entendu, dans la mimèsis. Dans le même type d’endroits, les femmes ne montrent pas qu’elles veulent, sauf rares exceptions éthyliques. Elles veulent, peut-être, mais il n’est pas du tout sûr qu’elles veuillent la même chose que l’homme. Elles montrent qu’elles veulent être désirées, mais c’est ce qu’il ne faut surtout pas leur faire remarquer.


Et ici nous touchons le point-clé : ce qui est commun aux deux positions sexuées, ce ne sont pas les articulations respectives du désir et de la jouissance, dont on démontre ici qu'ils sont absolument irréductibles dans les deux positions : séparés par un abîme sans médiation (nous aggravons dramatiquement le « pas de rapport sexuel » lacanien). Ce qui médiatise les deux positions, c'est la volonté au sens kantien. Aujourd'hui : l'homme « viril » (pas le masochiste deleuzien) « remplace » le désir par la jouissance, l'instinct de procréation (désir animal) par la volonté de jouissance répétable (la « volonjouissance », dit Castel). Imposant la violence de ce « désir » tronqué à la femelle, celle-ci s'anthropologise en voulant à son tour ce qu'elle a perdu : l'identité désir=jouissance. A la limite, donc, on peut presque dire d'une femme qu'elle ne désire pas. Mais c'est exagéré : plus juste est de dire que la volonté « enveloppe » le désir de jouissance chez l'homme, s'y substitue et tronque ce désir en parodie anthropologique, tandis que la volonté (de l’homme) est bien le nom de ce qui sépare la femme de l'identité animale de son désir et de sa jouissance. Elle ne peut donc que vouloir ce que la volonté (de jouissance) de l’autre l’a spoliée. Chez elle la volonté vient « envelopper » l’identité désir=jouissance, et l’en sépare. La volonté imite la téléologie désir?jouissance dans la position homme ; elle imite quelque chose de soustrait à toute téléologie masculine, sa « nature » même, au sens deleuzien : l’identité désir=jouissance. Elle se veut elle-même, dirait Heidegger. Mais elle ne le sait pas : l’inconscient freudien.


Tandis que le désir masculin « veut » la jouissance, en dupliquant dans le symbolique et le langage sa pure processualité mammifère, la femme « veut » l'identité du désir et de la jouissance -donc à proprement parler ne « veut »... rien-. C'est-à-dire aussi bien tout (comme le prolétariat de Marx, et ce n'est pas fortuit...) : la plénitude recouverte, « pléromatique », d'un désir strictement égal à la jouissance. Ce qu’elle veut n’est pas quelque chose d’extérieur à elle-même, mais ce qu’elle est.

Oui mais : plénitude, contrairement à l'animalité, éternisée : réappropriation métaphysique de la « présence originelle ». Elle l'éternise en effet, mais comme l'anthropogenèse que nous esquissons ici : dans la parodie incessante (l'hystérie transcendantale) de cette identité. Voilà ce que Freud a compris et n'a pas compris : « que veut une femme? » Même Lacan n'aura pu répondre...

Car ici vouloir « équivaut » (vaut pour, se substitue) à désirer. Et c'est exactement ce caractère fuyant, insaisissable, du désir féminin qui aura toujours été à la base de son fameux « mystère », abîme énigmatique qu'a résumé, avec simplicité, la question de Freud. Comme le répond Carmen dans l'opéra éponyme, prototype de la femme émancipée et scandaleuse pour le dix-neuvième siècle, à la question de ses courtisans (« quand nous aimeras-tu? ») : « Peut-être demain, peut-être jamais, et certainement pas aujourd'hui ». Et, dans le beau roman archéo-éponyme de Prosper Mérimée, l’amant transi jusqu’à la malédiction, Don José, raconte au sujet de Carmen : « Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne sais pas si dans sa vie cette fille-là a jamais dit un mot de vérité ; mais quand elle parlait, je la croyais : c’était plus fort que moi. » La vérité, archéo-libidinalement, s’origine sans doute de la structure de la castration, qui objective la jouissance phallique dans la Femme : il « possède » la vérité, mais comme hors de lui, elle est la Vérité, mais c’est pourquoi elle doit mentir sans cesse : différer sans cesse l’identité désir=jouissance dont, par son acharnement, le mâle ne se rend pas compte qu’il l’exproprie. Et la pousse donc à perpétrer le mensonge.


Jamais une « virilité classique », comme aurait dit le groupe post-situationniste Tiqqun, ne pourrait émettre une pareille réponse (celle de Carmen) : la position masculine est toujours fixée dès les premiers instants quant à la finalité de son propre désir; si ce n'est pas aujourd'hui, il y a toutes les chances pour que ce ne soit jamais.


Est-ce à dire que la libido féminine est non-téléologique de manière absolue et inconditionnelle? Du fait que son désir ne soit pas orienté vers la jouissance? Que non pas. C'est ici qu'il faut être de la plus extrême précision. Si nous disions cela, implicitement nous continuerions à appliquer le schème masculin au schème féminin, dont tout l'enjeu de la présente enquête est de commencer à sortir. Ou, aussi bien, de manière posthégélienne, à démontrer comment tous ces « relevés » métaphysico-libinaux exacts décrivent des processualités qui se compénétrent et s'entr'influencent, produisant l'anhropogenèse proprement dite. Nous ne devons plus jamais perdre de vue que désir et jouissance sont la même chose dans la position femme. Mais ça n'exclut pas une certaine téléologie libidinale, sur le mode justement de la volonté intelligible, et justement celle de l'analysante qui veut se débarrasser de ses symptômes hystériques sur le divan. Non seulement sur ce mode, mais justement sur le mode aussi de ce qui est forclos : la libido animale proprement dite, qui est un phénomène dominé par une loi, comme tout phénomène, et qu’en s’appropriant la loi du phénomène l’homme a fabriqué une autre loi qui le clive, justement, de cette loi proprement dite : celle de la procréation, forclose la plupart du temps. Pas toujours, bien sûr, puisque l’espèce doit quand même se reproduire, et surtout sur ce que nous a appris la psychanalyse : cette forclusion est ce qui compose le théâtre de l’inconscient humain, l’interdit de la Mère, la Loi du Père, etc. C’est-à-dire que l’identité désir=jouissance, bien évidemment, est orienté dans l’animalité vers la même chose que le mâle : la procréation.

Il s'agit pour la femme, non pas de recouvrer une sorte de plérôme mythique6 de l'identité de son désir et de sa jouissance, mais seulement de mieux faire avec la séparation, anthropologiquement originaire, d'avec cette identité. De mieux négocier dans son existence le clivage qui la sépare originairement de l'identité de son désir et de sa jouissance. De savoir, à force de confessions sur le divan, s'agence cette identité et comment.

Mais surtout, bien sûr, il y a chez elle aussi téléologie : la finalité de son processus in-fini désir=jouissance est, bien entendu, la finalité reproductrice qui « finit » cette identité. C’est ce contournement du télos biologique qui s’appelle proprement « sexualité » pour l’animal humain : elle le répète en le déformant, et c’est toutes les formes de cette déformation qui composent les figures exhaustives de la libido anthropologique.

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J’ai organisé de longue date, dans des livres comme L’affect7, Manifeste antiscolastique, la seconde section de Ontologique de l’Histoire, sur une indication polémique de Jean-Claude Milner, qui tenait dans son Triple du plaisir8 que le platonisme (donc Badiou) ne pouvait aboutir qu’au sadisme, le « couple » conceptuel contemporain du « sadique métaphysique » (Badiou) et du « masochiste métaphysique » (Deleuze). Le masochisme, quoique masculin, rejoint ici, et pour cause, la féminité ; le sadisme, bien sûr, la masculinité.

Une ontologie « féminine », une hystérie transcendantale, ici Deleuze, quelles que soient par ailleurs ses invectives bien peu féministes contre l’hystérie, dira : la Relation est donnée. L’événement récapitule à l’intensité maximale ce don, intensité inhumaine, presque insupportable, qui menace de rompre la grande continuité du virtuel et pourtant tient.

Une ontologie « virile », un machisme transcendantal, nommément Badiou de nos jours, dira : tout est, dans l’être même et donc dans l’étant, séparé ; la Relation est crée. Elle l’est par l’événement.

On voit tout de suite qu’il y a une affinité secrète entre les deux énoncés. Nous y avancerons dans le détail.

On dira aussi, figure de style très connue et courue en métaphysique, que les ontologies féminines sont plus proches de la physique, de la Nature ; tandis que les masculines sont plus proches de la spiritualité mathématisante, de l’abstraction séparatrice.

Pour y voir un peu plus clair, je vais vous citer le texte inédit d’un ami, qui s’appelle Fabien Tarby9.

« Je veux dire que la coupure s'induit pour Badiou de la multiplicité même, pensée en son être. C'est l'immense différence avec Deleuze, qui veut ses connexions. Qui machine et connecte les mutiplicités vivantes et vibrantes, non sans voir, cela dit, que toute connexion est en même temps une disjonction... puisque tout dépend, en effet, depuis quelle orientation ou quelle intensité elle est conçue. Mais enfin, l'on dira en raccourci que Deleuze connecte pour couper. Tandis que Badiou coupe pour connecter.  C'est là la question de la « matière », dont je dois dire qu'elle m'a toujours troublé dans l'œuvre de Badiou (...). Badiou active du reste constamment Platon contre Aristote, et les deleuziens sont pour lui des aristotéliciens contemporains. Mais tout de même : il est curieux que la question de la matérialité physique de notre monde soit comme ignorée par ce système. »

Si quelque lien existe entre métaphysique « féminine » et physique, si Aristote, par exemple, est la « femme » métaphysique de Platon, le lecteur fielleux pourrait se demander si ce n’est pas pour ça que, comme le dit Badiou dans Logiques des mondes, « la femme mi-existe », ce qui est tout de même fort le café, voire, dit-il encore : « m’existe », ce qui est allé un peu plus loin que la décence dans la direction du machisme transcendantal. Je n’ai donc pas relevé vos discussions, ni cité la « mi-jouissance » de ma compagne dans le flux sans coupure de ses affects, pour le plaisir potache du garnement antiscolastique que je suis par ailleurs. C’est que je crois que la thèse que j’essaie ici d’explorer jusqu’à ses ultimes conséquences modifie très profondément la saisie même de toute la question. Je continue la citation :

« Le lecteur désireux de découvrir Logiques des mondes pouvait bien s'imaginer que le thème en serait la relation mathématique-physique ; il aura découvert que cette question n'est nulle part traitée et qu'il s'agit de part en part, pour Badiou, du rapport mathématique-logique en ce qu'il implique une pensée de l'apparaître après une pensée de l'être. (…) Prenez quelque chose d'aussi simple que la notion des parties d'un ensemble. Un corps physique, encore moins biologique, ne supporte pas, pour sa part, d'être articulé selon cette notion. Elle forme sa structure déductive sous-jacente, mais elle n'est pas le corps consistant, qui serait désintégré. Deleuze s'installe, quant à lui, immédiatement dans l'effectivité. (…) On pourrait dire que Badiou pense les conditions ontologiques, et donc formelles, du réel physique, tandis que Deleuze explore les variations concrète de ce dernier ».

Voilà qui est fort bien pointé. En effet, et c’est tout ce débat qu’organisait le début de mon Ontologique, en prenant, pour expliquer la notion des « parties », l’exemple justement du corps biologique, la représentation intelligible, celle qui divise tout en parties. Mais surtout, on démontre que cette structure est universellement applicable : qu’il y a un excès démesuré de la représentation, des parties, sur cela, la matière élémentaire, qu’elle représente en parties. Par l’esprit –par exemple les mathématiques- vous pouvez diviser un corps biologique en tous sens, ce n’est pas pareil que de le découper avec une tronçonneuse. Pourtant, cet excès est attesté : l’homme est ce qu’il est parce qu’il l’a découvert. A découvert –je vais faire une énorme provocation métaphysique- que le monde intelligible était infiniment plus riche que le monde sensible. C’est la structure de la science, de l’appropriation scientifique. C’est la tekhnè, dont je démontrerai ailleurs plus à fond, à l’école de Lacoue-Labarthe, comme elle dépend de l’impulsion mimétique, de la mimèsis. Ici je démontrerai comme la mimèsis, originairement libidinale, étant condition de la science, noue les deux originairement : le péché originel.

Je vais faire deux remarques, encore plus provocatrices.

1-Que la science, originairement masculine, soit le règne de la division, de la découpe, de la discrimination intelligible, etc., j’appellerai : archipornographie cette « pulsion originaire » de division en parties. C’est une remarque très souvent faite au sujet de la pornographie de masse, intrinsèquement masculine à son origine, quoi qu’on en dise aujourd’hui, du fait que de plus en plus de femmes en « consomment » : il s’agit d’une sorte de charcuterie scopique, avec la culture du gros plan organique incessant, etc. Une sorte de chirurgie visuelle incessante, et qui est d’abord au cœur de la libido masculine (les « objets partiels » de la psychanalyse). Archipornographie.

2-Que la science moderne, relevée dans l’éternité philosophique par Badiou, ait démontré, via le plus grand paranoïaque du vingtième siècle, Gödel, que cet archi-saucissonage de la matière en parties attestait d’un excès démesuré de la représentation, sur cela qu’elle représentait, la matérialité élémentaire, comme telle sans trou, peut poser, dans le cadre qui est le nôtre, une question supplémentaire. Là encore, je fais à plein jouer la question de l’appropriation : il y a bel et bien excès de représentation sur ce qui est représenté, un corps biologique, n’en déplaise à Deleuze, est effectivement composé d’une infinité de parties que la perception sensible ne peut percevoir (ce que découvre la mathématique, la biologie, la chirurgie même à sa façon (puisque des liaisons intérieures au corps qui ne sont pas visibles à l’œil nu), la neurologie, etc.). Mais il a bien fallu s’approprier, si j’ose dire, cet être intelligible de la Nature sensible : l’archi-tekhnè ne tombe pas du ciel, et le « cercle » spéculatif que nous mettrons à l’épreuve, c’est que la tekhnè dépendant de la mimèsis, la mimèsis, si on démontrait qu’elle est archi-libidinale, expliquerait pourquoi l’homme –au sens masculin et non encore générique- est une sorte de « boucher ontologique », littéralement et dans tous les sens, y compris libidinal. Un archipornographe.

Des deux remarques s’ensuit une question provocatrice, mais un peu moins, qui tempère la violence des propos : n’y-a-t-il pas quelque lien entre cette découverte, par la division scientifique archi-masculine, non seulement de la représentation, mais de la représentation en excès démesuré, et du phantasme, faute d’avoir vu l’identité simple, empirique justement, du désir et de la jouissance dans la position femme, du phantasme, dis-je, de l’excès libidinal incarné dans l’esprit masculin de tous âges par le féminin ? De la « femelle en chaleur » d’Eschyle, représentant le Mal absolu, à la « pouffiasse » d’aujourd’hui, en passant par les sorcières du Moyen-âge?

Je vais un peu plus loin dans la violence de ma spéculation, en annonçant où je reprendrai, un peu plus tard, les présentes « intuitions » (on dit souvent, à mon sujet, « il a de puissantes intuitions », ce qui veut dire, en clair, que je ne suis pas universitaire. On verra un jour que mes « intuitions » si « obscures » sont de simples faits, démontrés comme tels, mais passons dignement). Il y va de la question que Heidegger a héritée de Nietzsche : le « nihilisme ». Le nihilisme, c’est la manière dont la représentation, que je dis ici archi-masculine, dans l’entrefaite de son appropriation scientifique –et la science, la rationalité effectivée en technologie, est le nom du nihilisme chez Heidegger-, a été le mouvement par où la substance a sans cesse été désubstantialisée par la métaphysique, au sens d’une rationalité supérieure, d’un monde intelligible indépendant, etc. Ici Heidegger, dans ma syntaxe, est « féminin », et je ne lui donnerai pas tort sous ce rapport, même si in fine ma construction systématique ne partage aucune de ses conclusions.

La « masculinité » évide par l’appropriation scientifique une nature originairement « féminine ». Pourquoi ce réseau d’obscures identifications ? Pourquoi la science (intelligible, comme on dit) est-elle masculine et la nature (sensible, qu’on dit aussi), plutôt féminine ? Pourquoi, plus tard, la politique, ce qui découle le plus directement de l’être-à-la-science, sera plus qu’à son tour plutôt affaire d’« hommes », l’art et l’amour de « femmes » ? Qu’est-ce que notre thèse permet d’éclairer de ce que la libido a originairement affecté de tous ces mystérieux partages et identifications de l’humanité, de tous ces clichés qu’on aime tant à vitupérer, pleins de notre modeste morgue démocratique, sans jamais se risquer à expliquer comment ils ont pu si longtemps avoir le cours le plus hégémonique, et aujourd’hui encore dans la plupart des cultures, qu’on dit pour cela « archaïques », de la planète ? C’est bien parce qu’on ne se risque jamais à les expliquer philosophiquement que les triomphaux « dépassements » de l’occident « démocratique » dans ce sens restent prodigieusement sans effet, sinon désastreux.

Je vous laisse pour ce soir souffler.



1 C’est ce qui fait l’insuffisance, comme le soutient Zizek contre Badiou, de la « dialectique » maoïste : je vais au fond de la question dans l’épilogue qui clôt le présent livre. Un peu comme si, dans l’ordre libidinal, la psychanalyse s’en tenait au module masculin primitif : désirer, jouir, désirer, jouir, et n’avait pas éprouvé le besoin de dialectiser plus avant.


2 Inédit.


3 L’envers de la psychanalyse, Op.cité.


4 La forclusion, le vide et le Mal (Sade, Kant, Castel), dans L’esprit du nihilisme, Op.cité.


5 Encore qu'à vrai dire, même cette région de la Nature animale ne reste pas immune de la perversion anthropologique originaire : l'anorexie, dont il n'est pas fortuit qu'elle atteigne très majoritairement des femmes, pourrait bien, au-delà de la description proprement pathologico-clinique qu'en dresse la psychanalyse, procéder de l'archi-appropriation scientifique du vide transcendantalement « masculin », et de l'imposition de ce vide à l'autre position. Dans nos sociétés d'abondance, nombre d'anorexiques le deviennent « volontairement », par mimèsis pathologique avec l'imagerie de la Mode et de ses mannequins toujours rachitiques : la psychanalyse est évidemment métaphysique, en ce qu'elle nous apprend que l'anorexique ne refuse pas exactement de manger, mais qu'elle mange du vide, qu'elle croit que le vide peut physiquement se manger. Ici : le vide de la Mode. L'anorexie est une eucharistie nihiliste.


6 Mythique non en ce que cette identité n'existe pas, bien au contraire il n'y a qu'elle qui existe au sens fort dans l'animalité féminine : mais en ce que le Mythe individuel de l'hystérique (au sens où Lacan, de l'autre côté, parlait du mythe individuel du névrosé), consiste à porter cette identité à la puissance n, dans la mimèsis, et la perd en la diffractant de toutes parts : ici comme ailleurs c'est de la mimèsis que naît le muthos et inversement, de façon inchoative. Ce qui est proprement le mouvement même du muthos, c'est d'identifier une identité donnée en la quittant, en s'en clivant, pour la « rejoindre » sur un mode exponentiel : l'Histoire même.


7 Op. cité.


8 Verdier, Lagrasse, 1997.


9 « Symbolique? Imaginaire! Réel... », toujours en devenir, mais disponible en son état in progress sur le site Nessie, http:/nessie-philo.com.


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