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2.a/ Qui veut la peau de l'Un

Nous parlerons aujourd'hui de la structure.

       Faisons simple. La structure, c'est le réel, et c'est "aussi simple" que le réel lui-même. Le réel, c'est ce qui est, et la structure est "aussi simple" que ce qui est. Mais comme notre condition d'existants nous met chaque jour devant le fait que ce ne soit pas-aussi-simple-que-ça, s'enquérir du côté de la structure ne sera pas nous compliquer la vie inutilement : bien au contraire, la claire lumière de la structure va nous aider à voir pourquoi il en est ainsi. Pourquoi, puisque n'est réelle, au fond, "que" la dite structure, il n'y a pourtant pas que "du" réel, tranquille et impassible.

        La structure, quoique d'une parfaite limpidité, a pourtant plus d'un tour dans son sac; qu'elle ne se privera pas de nous jouer. Occasion de dire : manquait à ce qu'on a appelé le "structuralisme"(R.I.P. 70, au plus tard), son grand livre de philosophie. Ni Lévi-strauss, ni Barthes, ni Lacan, ni Foucault qui lui donna partiellement congé, d'avoir été "structuralistes", ne furent philosophes à proprement parler. L'être et l'événement serait donc, et même si une note tardive du livre nous met en garde, le grand livre philosophique du structuralisme. Un livre en retard donc, arrivé trop tard? On peut dire qu'en philosophie, tout arrive toujours trop tard : le fameux plumeux de Minerve selon Hegel. Et en même temps, dit Heidegger, encore plus près de la vérité : il n'y a pas de progrès en philosophie, il n'y a que des commencements . A supposer que L'être et l'événement soit le grand livre philosophique du structuralisme, ce serait en fait dans ce second sens que sa force abonderait. Car, pour un livre "en retard", ce n'est pas mal non plus d'avoir tant attendu, après tous les autres, et Derrida dernier en date : car le seul, même par rapport à Deleuze, à avoir fait le grand livre fondateur de la philosophie moderne, façon Etre et Temps, L'éthique ou La phénoménologie de l'esprit. Aucun des grands noms de la fameuse "pensée 68", ni structuraliste, ne peuvent se vanter d'un tel exploit; celui par où un siècle nous passe le relais. A nous de jouer. A nous d'utiliser ces armes pour sortir du cauchemar présent, de ces années de plomb soi-disant démocratiques, de cette passe nihiliste abominable.

 

       Qui veut la peau de l'un. Voilà les gros sabots sous lesquels j'avance cette séance. Les os, une fois que la peau de l'Un est tombée : voilà peut-être ce que nous cernerons comme étant la structure.

       Commençons par le commencement. Qu'est-ce qui existe? Depuis au moins deux siècles de très grandes philosophie, l'accent de plus en plus grand est mis, par exemple, sur le chaos. Ce qui existe ultimement, le "fonds" que le philosophe doit penser, se résout ultimement en "chaos", différence infinie, etc. C'est net chez le Kant de l'esthétique, chez Schelling, chez Nietzsche, chez Deleuze.

       Citons la formule la plus concentrée que Deleuze ait donné de ce chaos comme "fonds "de toute ontologie moderne, et éminemment de la sienne. "On définit le chaos moins par son désordre que par la vitesse infinie avec laquelle se dissipe toute forme qui s'y ébauche. C'est un vide qui n'est pas un néant, mais un virtuel , contenant toutes les particules possibles et tirant toutes les formes possibles qui surgissent pour disparaître aussitôt, sans consistance ni référence, sans conséquence. C'est une vitesse infinie de naissance et d'évanouissement."

        C'est de là qu'il faut partir.

        C'est même de là que j'étais parti. Qu'est-ce que l'"équivalent" du virtuel dans le système de Badiou, ou du chaos, ce qui est tout itou? Nommément : l'inconsistance. L'inconsistance, terme à terme, répond à la définition que donne Deleuze du virtuel. Mais qu'est-ce que l'inconsistance? Le vide. Qu'est-ce que la structure? C'est que ce chaos inconsistant ne se présente jamais, n'existe jamais à nous que consistant. Là est la structure. Que le Chaos informe, qu'on suppose comme "fonds" de tout ce qui est et existe, ne nous saute pourtant jamais à la figure, mais ne se présente à nous que structuré. J'ajouterais, pour épargner aux postmodernistes bavards de tomber dans le piège : même dans nos pires cauchemars, mêmes dans nos pires hallucinations, nos visions artistiques les plus groes , la structure est là, empêchant le Chaos de se présenter "comme ça".

        Mais qu'est-ce que cette structure? Pour le comprendre, il faut comprendre de quel "fonds" on parle, mais surtout comment; quel parti est pris dès le départ qui va ensuite déterminer l'entièreté des orientations philosophiques. Une autre phrase déterminante de Deleuze, et qui ne cessera de nous accompagner, peut nous être ici d'un grand secours : il y définit la "différence caractéristique" de la philosophie et de la science, la première se développant sur "un plan de consistance ou d'immanence sans référence", tandis que la seconde se développe sur "un plan de référence dépourvu de consistance".

       Comme par hasard, Deleuze nous donne cette cruciale -je dis bien cruciale, du pain pour une décennie d'antiscolastique au moins- définition-discrimination en parlant de la théorie des ensembles, de Cantor et de Gödel, qui serons de très importants compagnons de route dans notre parcours.

       Qu'est-ce ici que la "consistance" à laquelle se ramène la philosophie, le fameux "plan de consistance" deleuzien? Le Chaos de ce qui est, la pure différence de ce qui existe.

       Qu'est-ce que ce plan de référence inconsistant? Ici, le vide de la théorie des ensembles.

       La puce vous vient tout de suite à l'oreille. Le vide qui fait référence fondatrice, le "fondement effondé" de la plus scientifique des sciences, tellement science qu'elle est sans doute encore autre chose qu'une science, la mathématique pure dans son développement moderne. Je pense à Bruno Goetz qui m'a dit : mais d'aucunes mauvaises langues on soutenu que Badiou n'a fait rien d'autre que mettre, par rapport à Deleuze, le vide à la place du plein. Comme si la différence n'était pas de taille. Mais en même temps, réflexion plus pertinente qu'il n'y paraît, puisque pour apercevoir comme les deux systèmes diffèrent radicalement, il nous faut d'abord, en y mettant le temps qu'il faut, nous arrêter sur cette question de ce qui fonde, le point de départ de deux si insignes philosophies. Qu'est-ce que ce "plein" deleuzien? La consistance immanente de ce qui est, de ce qui se présente. Qu'est-ce que le vide de Badiou? Le contraire de la consistance, cela que toute consistance laisse en reste.

       La référence chez Badiou, d'avoir serré de très près la mathématique, va précisément être l'inconsistance de ce qui est, et non la consistance immanente de ce qui existe. Qu'est-ce à dire? Chez Deleuze, le scientifique est celui qui sacrifie la consistance existante pour avoir une référence à laquelle se rapporter.

       En sorte que le philosophe est celui qui a, pour référence, l'inconsistance primordiale du chaos.

       Son "plan de consistance", la substance existante de Spinoza par exemple, est une sorte de référence absolue, mais si générale et indéterminée qu'elle ne l'est plus au sens de la science, qui elle, par la série d'axiomes et de prescriptions propres à chaque science, se fabrique un plan de référence sans plus s'attacher à la consistance de ce qui existe. Disons : le cerveau pour les neurosciences, le cerveau dans sa généralité universelle. Ce qu'on peut dire infailliblement de chaque cerveau, voilà la définition "fonctive" comme dirait Deleuze, de la science. C'est une règle de discours. Comment la philosophie va-t-elle s'en inspirer? Et à quel saint scientifique se vouer?

       Voyons du côté de Badiou, notre biniou. De s'appuyer sur le mathème moderne, Badiou semble, au contraire, -mais on voit déjà que ce "contraire" frôle de très près le fondement chaotique deleuzien lui-même-, donner congé à tout "plan de consistance", et ne s'attacher qu'au plan de référence, aussi universel et indéterminé, ici, que la généralité philosophique du chaos inconsistant : le vide pur, l'inconsistance. C'est ici que va apparaître le plein sens de ce que le structuralisme aura appelé structure, mais qu'il n'aura jamais pu définir liminairement, ce qui a permis à des Foucault, des Deleuze, des Derrida, des Lyotard, d'enjamber le structuralisme et de mériter le blase de philosophes "post-structuralistes". Jeune structuraliste, tout singulièrement ébloui par Lacan, Badiou au final remet quelques pendules à leur heure, l'heure intemporelle de la philosophie vraie, en livrant une définition philosophique cruciale de ce qu'est la structure, et qui signe une des quatre avancées métaphysiques réellement décisives des deux derniers siècles. Les trois autres sont Hegel, Nietzsche, Heidegger.

        Admettons qu'il y ait l'inconsistance primordiale du chaos, de ce vide virtuel qui n'est pas un néant pour Deleuze, mais le sera sans doute pour Badiou. A ceci près que nous verrons que ce qu'il en est de ce néant, de ce vide, est à entendre sous un jour absolument inouï de l'histoire de la philosophie : à ne pas confondre avec celui de Sartre, par exemple, ni avec celui de Heidegger le subtil. D'une certaine façon, plus proche de ce dont Deleuze, greffier philosophique du plein et de l'immanence, ne veut pas dans son virtuel : le néant tout ce qu'il y a de plus Macache. Pourquoi? Parce qu'ici nous n'allons plus pouvoir penser, contrairement à toute la tradition philosophique, le néant comme Un, Un Néant, Un vide. Le vide de Badiou n'est ni un, ni multiple. Il est incontestablement plus proche du chaos deleuzien, c'est-à-dire, non de son caractère fatalement multiple, mais de ce caractère primordial d'inconsistance, qui va être aussi celui du virtuel. Mais alors pourquoi vide, et pas virtuel?

2.b/ Qui veut la peau de l'Un

Là est le tour de force, qui renvoie, à mon avis, aux calendes, et Kant, celui de l'esthétique transcendantale rencontrant le noumène du phénomène comme réserve de chaos furieux, Schelling, le penseur du "fond" informe originaire d'où Dieu s'enlève sans réussir à s'en discriminer, le Mal inconsistant primordial, le chaos de Nietzsche où Heidegger puise de quoi éprouver son être, le chaos de Deleuze où toute forme s'abolit avant d'avoir eu le temps de se fixer, où la disparition s'entrevoit à l'état d'éclair ébauché, et l'apparition sous forme évanouissante, flux que le philosophe, le poète, l'artiste, le scientifique affrontent pour mettre "un peu d'ordre", -mais juste un peu-.

        On ne l'aura pas assez dit : au moins autant que Heidegger, Deleuze achève deux siècles de tournant métaphysique : celui du Grand Chaos Primordial. Au risque de créer une nouvelle théologie, même athéologique. Au risque de nous figurer que l'être, le chaos, sont cet espèce de réserve informe, ce boulgi-boulga d'inconsistance faisant le fonds de tout. Risque dont il aura fallu la passe de Badiou qui, tel Zorro, arriva en justicier pour nous mettre au pied du mur de notre fascination du Chaos -je suis le premier à plaider ma culpabilité concernant ce dossier, bien sûr-.

       Résumons alors à notre tour d'une formule. La philosophie de Deleuze veut penser le fameux "plan de consistance", l'immanence, et laisse le plan de référence à la science. Mais alors c'est son discours qui encourt, à tout instant, le risque du flou, de l'inconsistance. Inversement la philosophie de Badiou divorce de toute immanence trop reconnaissable, de tout "plan de consistance", et ne se donne qu'un plan de référence précis, celui de l'inconsistance elle-même comme nom de l'être, ou vide. Décision drastique, mais qui fait que son discours, lui, est pleinement consistant : point de place pour le flou et l'à-peu-près.  

       En quoi? Eh bien, là est la structure.

        Qu'est-ce qui se présente à nous? Du multiple. On peut bien le prédiquer, et ce fut la grande tentation à laquelle peu depuis trois siècles des philosophes n'ont pas succombé, de chaos, de flux sans ordre, de devenir, de vitesse infinie virtuelle. Et pourtant, il se trouve que ce multiple ne se présente jamais à nous que structuré. On aura de tout ce séminaire pour voir comme la philosophie de Badiou est la première à clore absolument le primat de la subjectivité qui a dominé la pensée occidentale depuis Descartes. Qu'il nous suffise pour l'instant de dire : cette présentation précède absolument toute subjectivité qui s'en saisirait. Ce à quoi cette ontologie donne congé, c'est par exemple : si ce chaos originaire se présente à nous structuré, c'est notre conscience, notre entendement kantien, qui met de la forme dans tout ça, dans ce qui n'en a probablement pas. Et c'est de cela que la rude épreuve de l'ontologie soustractiviste nous délivre. Aussi loin que nous remontions dans le champ de notre expérience, fût-elle la plus violemment sensible, intuitive, voire droguée, fût-elle celle d'une prise de LSD, ce chaos ne se présente jamais que selon la structure. Au reste, les visions du LSD font fortement songer à ce que la géométrie moderne a établi comme la dimension du fractal. Le fractal est une structure.

       Nous disons structure. Nous n'avons pas encore dit ce qu'elle est. S'agissant d'une découverte philosophique aussi fondamentale que Descartes ou Kant, on ne se pressera pas. Mais ça ne nous empêchera pas de dire ce qu'elle est d'ores et déjà.

       Appelons ça : l'hénolepsie. Ca donnera du chat à fouetter. Si j'ai annoncé que nous parlerions de la structure aujourd'hui, en appelant cette séance : qui veut la peau de l'Un? On se doute bien qu'il va y avoir comme un rapport, qui est peut-être, nous qui traiterons tellement du rapport, le Rapport même, le Rapport du rapport. L'hénolepsie n'est pas une maladie du sujet, constituant ou constitué, qui foutrait de l'Un dans l'être, comme même Lacan le voulait encore. L'hénolepsie est une maladie de l'être. Ca veut dire : quelque chose se présente. Du multiple, en gros, du chaos si on y tient. Il se trouve que ce chaos est toujours, loin d'être la sorte de grand magma en fusion où nous entraînent les poètes et bien des philosophes, structuré. C'est l'opération de l'UN. Ca veut dire : si on ne peut pas compter pour un, il y a fort à parier que ça n'existe pas. Une pensée, un gaz, une chambre, etc. Et pourtant ce que je compte ainsi pour un, ce n'est que du multiple, ordonné selon cette structure dont nous explorerons les recoins.

        Ce sera un de nos grands motifs : l'événement toujours au futur antérieur, toujours après-coup. L'événement a toujours-eu lieu. Quand il a lieu, je suis trop transi pour m'en rendre compte; quand il s'est retiré, il n'y a que moi qui reste pour en attester. Aussitôt apparu que disparu -phénoménologie spectrale dont Margel fait ses délices post-déconstructionnistes-, l'événement s'avérera, somme toute, partager plus d'un point commun avec cette opération du compte-pour-un, opération non d'un sujet et d'une conscience, mais bien opération de l'être tout seul, opération de tout ce qui existe. Qu'est-ce qui existe? Du multiple. Le multiple se présente, mais pour se présenter, il faut qu'il soit, comme après-coup, compté-pour-un. Badiou appelle : multiplicité inconsistante, justement, la multiplicité en quelque sorte "telle quelle", la multiplicité nouménale en quelque sorte, le chaos en-soi-si-l'on-y-tient. Il se trouve pourtant que cette multiplicité consiste. Mon corps consiste. Cette table consiste. Un affect consiste. Une Idée consiste. La lave du volcan consiste. Le trou noir consiste. Qu'elle n'est pas la vitesse insaississable du Grand Flux virtuel, aussitôt apparue que disparue. Elle a beau apparaître-disparaître aussi vite qu'elle veut, le fait est qu'elle consiste. C'est cette "consiste", si j'ose dire, qui est la maladie hénoleptique de l'être. Maladie sans laquelle la multiplicité inconsistante qui se présente n'aurait aucune chance de se présenter comme elle fait, c'est-à-dire de consister. Le paradoxe de l'Un, l'hénolepsie, c'est ça : ce qui se présente n'est rien d'autre que la multiplicité inconsistante comme telle. Le chaos originaire si-l'on-y-tient. Elle n'est pas une; aucune multiplicté n'est une unité attestable. Ce qui est attesté, c'est le paradoxe de la consistance de cette multiplicité qui pourtant, d'évidence, inconsiste. L'un, c'est ça. Ce n'est pas qu'il se présente, en aucune façon. Dans aucun secteur de notre expérience nous ne voyons se présenter quelque chose comme de l'Un en barre, brut et carat pur. L'Un, la puissance de l'Un, c'est cette opération rétroactive, ce paradoxe agissant de l'être, qu'il est multiplicité inconsistante de manière évidente, et partout, et toujours, et que pourtant, il consiste, partout, toujours, et d'évidence tout aussi sûre.

       Alors la structure, c'est exactement ça. C'est cette opération rétroactive, évanouissante, insaisissable, de l'Un sur la multiplicité inconsistante, qui la fait partout consister. La structure, c'est très précisément la présence, "spectrale" dirait Derrida, de l'opération de l'Un, entre la multiplicité inconsistante originaire, et la multiplicité consistante telle qu'elle est bien obligé de se présenter. Ce paradoxe est donc : c'est dans l'automatisme du compte-pour-un, dans le fait que telle ou telle multiplicité aura toujours-déjà été comptée pour une, que je m'aperçois que, justement, elle est multiplicité pure, c'est-à-dire inconsistante.

        Pensons à nouveau à cet énoncé à mon sens décisif de Deleuze, qui éclaire tout le débat que nous orchestrerons entre les deux philosophies. D'un côté, un discours qui traite du plan de consistance comme tel, plan de consistance qui est aussi bien son fameux "plan d'immanence". D'un autre côté, un discours qui ne traite que de ce qu'on pourrait appeler : le plan d'inconsistance, le plan de référence de ce qui n'a, au final, aucune consistance. Je prends un exemple très concret. Prenons une multiplicité donnée, reconnue comme telle : la multiplicité : mettons, la personne appelée Rebecca Wilde. A priori, elle consiste. Je peut la palper, tirelipimpon, etc. Elle habite tranquille le plan d'immanence et de consistance. Alors, que nous dit Badiou? Il nous dit : dans le discours ontologique, mathématique, et de fil en aiguille, car c'est ça qui nous importe, dans le discours philosophique qui s'en inspire, c'est précisément cette multiplicité consistante, cette immanence deleuzienne, que dans le discours je dois tenir pour inconsistante. La multiplicité pure, la différence pure, telle quelle, c'est "l'ascèse modern", dit Badiou quelque part à peu près, je cite de mémoire, "rien ne rejoint rien, rien ne ressemble à rien, tout diverge", dit Badiou quelque part à peu près, je cite de mémoire, "rien ne rejoint rien, rien ne ressemble à rien, tout diverge". Dame! Foucault n'a pas peu fait, le bougre, et bien plus que d'autres, on ne le dit pas assez, pour porter la crise des vieilles représentations à son point de rupture.

       Inversement, et dans ce même discours, c'est l'inconsistance même de cette consistance, c'est-à-dire : le pur être-multiple de cette consistance "Rébecca Wilde", le fait que malgré sa parfaite singularité, son ne-ressembler-à-rien-de-connu, la seule chose qu'elle partage avec une autre singularité, c'est précisément d'être ce multiple parfaitement singulier. Donc : elle ne ressemble à rien, elle est une pure consistance présentée parmi d'autres, une différence quelconque dirait Agamben, et c'est cette singularité qui dans le discours philosophique va devenir parfaite inconsistance; tandis que c'est ce qui en elle inconsiste, est justement quelconque, pur être-multiple, qui va consister dans le discours. C'est ce paradoxe très difficile et profond que nous aurons à traiter. Paradoxe qui, comme dans toute très grande philosophie, va se révéler être exactement le contraire : la cohérence même. Parce qu'on voit déjà le paradoxe deleuzien : lui veut traiter directement de cette consistance présentée, de ce plan d'immanence où je peux palper la pure consistance présentée du multiple "Wilde", et c'est son discours qui devient flou.

       En tous les sens du terme, on le sait, le virtuel, c'est flou.

       Alors qu'inversement, le discours qui traite cette consistance, cette immanence présentée, comme de l'inconsistance et du flou, du vide, du rien, en en prélevant seulement ce qui est le plus banal, quelconque et commun à tout multiple, va se révéler parfaitement clair et consistant en se déroulant, et bien plus : bouleverser absolument toute notre manière d'aborder, d'appréhender, de percevoir cette présentation consistante elle-même, une fois qu'on aura parcouru tous les dédales.

 

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