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1.a/Le siècle du Multiple

       On refait la Cellule.

       Vous avez bien entendu. De même qu'Eugène Sakkomano refait le match sur LCI pour la multitude, nous refaisons la Cellule pour l'infime minorité. Peut-être ce que nous saurons nommer, en son lieu, le Site.

       Je refais la Cellule. Pour la troisième fois. Incorrigible, j'ai toujours besoin de mettre du Trois au lieu du Deux. "Jamais deux sans trois", comme souvent la sagesse populaire a dû plonger ses racines dans une expérience pour nous oubliée, c'est pour quoi elle touche toujours beaucoup plus juste qu'il n'y paraît. Un : la lecture, puis l'exposé, de L'être et l'événement. Malheureusement, je n'ai pu à cause du tournage d'un film, qui me laissa rétamé, aller jusqu'au bout de cet euphorique exposé. Tout juste jusqu'au concept de condition, ce qui était vraiment dommage. La seconde Cellule, c'était moi, parlant sans notes, improvisant toalement à partir de ce que je savais, soutirant de ces performances des vérités qui ont fini par donner le bouque Evénement et Répétition . Ourdi dès les premières semaines de ma pénétration dans L'organon philosophique de notre temps.

       Evénement et répétition, ce n'était pas mal vu pour le coup. D'un événement que soutient la patiente répétition du sujet. D'une répétition qui, renonçant à la jouissance immédiate de l'événement, devient un art de le reproduire, lui. Donc : d'une répétition qui elle-même devient événement.

        L'Un de l'événement. Le Deux de la répétition. Le Trois de cette répétition qui redevient événement. Le Trois d'une conjonction des deux, le Un et le Deux. De cet exposé cette fois entier, pleinier, de L'être et l'événement. Où se mêleront harmonieusement la rigueur pédagogique et démonstrative de la première mouture, et l'intensité personnelle, commentatrice, de la seconde. Averroès, grand philosophe arabe. On l'appelait, vous savez comment? Le Commentateur.

       Pas de tourniquets autour du pot. Pour aujourd'hui : présentation de ce que nous allons faire. Récapitulé important des enjeux. Décisifs, déterminants pour le siècle qui s'est ouvert. J'ai eu tout le temps de maturation de ces longues années pour édifier cette assurance, aveuglante dès les prémisses de l'événement que constitua la lecture de ce livre pour moi.

        Répétition de quels événements? Je vous propose un petit quiz. D'aucuns laissent courir le bruit que Badiou ne serait rien de moins que notre Platon. Toutes proportions gardées, qu'on dit. Mais quelles proportions, au fait? On doit bien avoir un Platon quelque part, non? Et alors un Parménide? Tel est le quiz. Notre Parménide? Heidegger? Très bien. Héraclite? Nietzsche, de fait. Le destin de l'homme moderne commence avec Nietzsche, comme le miracle grec avec Héraclite, mort dans la bouse. Ce n'est pas fortuit si, sur sa fin, Nietzsche proclame qu'il ne s'est au fond jamais reconnu qu'en un seul philosophe, qu'il ne se sait finalement qu'un seul précurseur dans toute l'histoire, Héraclite nommément. Avec qui le "miracle grec" se donne le coup d'envoi… Héraclite l'obscur, car en fait : le Clair, nous dit Heidegger. Qui, lui, pour le coup, était le Très Subtil Obscur. Exactement comme Parménide. Ne sachant trop quoi faire de ce non-être qui lui restait entre les pattes. Parménide qui est, lui, l'Obscur, comme Heidegger, tandis que c'est bien Nietzsche le Clair… on y retrouve nos petits. Gorgias? Wittgenstein. Lisez les thèses de Gorgias sur le non-être, c'est aussi passionnant que Platon ou Parménide ou Héraclite. Derrida, Protagoras? Relisez le Protagoras , de Platon, le vrai, l'historique. Vous serez confondus. Lacan ne s'identifiait-il pas à Socrate? Ouiche. Et à raison. Au point qu'il a fini, post mortem comme dans la vraie histoire, par dégotter son Platon.

       Toutes proportions gardées, qu'on dit.

       C'est donc toutes proportions bien gardées, vérifiées et soupesées, que je placerai les séances sous l'invocation de Deux Très grands commentateurs, Lucrèce, qui nous remet loin, et Kojève, moins. Ca me permettra, comme le flairerons les malins, d'y caser en douce mon Trois.

        N'hésitons pas à ajouter qu'ici, nous allons enfin transformer l'essai de la "pop'philosophie", mise en vigueur par Deleuze. Je veux dire que nous atteindrons au cœur de la philosophie. La plus difficile d'aujourd'hui. Et pourtant je démontrerai même à ceux qui n'ont lu que dix livres dans leurs vies -suivez mon regard- en quoi les questions philosophiques les plus abstraites les concernent. Epelons sans plus attendre les enjeux, c'est d'un tel panorama que notre première séance sera faite.

       -Le premier -de taille- est celui annoncé sobrement par le titre de la présente séance. Le multiple. J'ose mêler à cet enjeu, un peu à retardement, celui de ce séminaire : réaliser, enfin, cela où Deleuze a admis à avoir à moitié échoué : la pop'philosophie. C'est-à-dire une philosophie accessible, et le plus vite possible, au plus grand nombre. Or, les pop'philosophes, et l'effet qu'ils ont produit sur l'Université française bouillonnante des années soixante et soixante-dix, tout le monde les connaît : Marx, Freud, Nietzsche surtout. Je dis surtout à ce seul titre qu'il est davantage philosophe que les deux autres, pas à celui, par exemple, de la popularité et facilité de lecture. Mais les deux autres, il est inutile de revenir sur les effets spectaculaires de leurs pensées dans la réalité, qui précisément a fait baver les philosophes dits "de formation", à savoir universitaires. On reviendra par scansions à cette question d'autant plus importante qu'elle me touche de très près, et que j'ai donc une meilleure perspective là-dessus que le commun des cogitateurs. Mais : si je vous parle de pop'philo, c'est pour deux raisons qui se croisent. La première, c'est que j'ai la capacité à faire sentir à ceux d'entre vous qui ont lu dix livres en quoi les problèmes très abstraits de la philo les concerne immédiatement, dans le plus concret de leur existence. Et que ces questions de l'Un et du Multiple, par exemple, qui font la plupart du monde bailler d'ennui et déclarer forfait dès que les prend la velléité d'entrer dans un livre de philo, nous disposons d'un moyen d'y penser qui est absolument à dix coudées d'avance sur l'état majoritaire de la philosophie aujourd'hui.

       Ce qui amorce la seconde raison.

       Réussir enfin, réaliser la pop'philosophie, ce serait ne rien céder sur l'ambition proprement philosophique, qui astreint à la plus grande difficulté le cas échéant, ce que communément nous appelons prise de tête. La prise de tête, ça peut être très agréable. J'espère tenir cette promesse. Mais si je dis que pour la première fois nous pouvons réaliser la pop'philo, c'est que nous pouvons enfin nouer la philosophie de l'extrême pointe à sa transmission au plus grand nombre, pourvu que les éléments qui composent ce nombre aient le minimum de Désir de s'y coltiner.

       Fors le cas très spécial de Nietzsche, avec lequel le nôtre n'a rien à voir, nous annonçons donc : voici venir une réussite pop'philosophique sans précédent dans l'Histoire.

       Nouer la philosophie la plus complexe et avancée d'aujourd'hui à son exposition la plus claire pour tous. Heidegger et Wittgenstein, par exemple, sont des philosophes pour philosophes. Nietzsche est pop'philosophe, d'être un philosophe et pour philosophes, et pour non-philosophes. Jusqu'ici, Badiou semblait bien plutôt être le contraire. L'enjeu est de vous dégriser de l'intimidation, quand dans six mois vous serez sortis, émoulus comme Artabans, de ces séances. N'est pas pop'philosophe qui, de BHL à Michel Onfray, est un philosophe remportant des succès de vente et donnant l'impression à son public d'avoir un plain-pied dans la philosophie. Est philosophe qui fait de la philosophie, et est à n'importe quelle échéance assuré d'être considéré par tous les philosophes. Sera une pop'philosophie la philosophie qui sera à la fois considérée par tous les philosophes, et par le plus grand nombre de non-philosophes.

       Alors, le multiple, enjeu proprement philosophique à couvrir ici. Heidegger a été prudent. Il a réouvert la question de l'être. Les non-philosophes n'ont pas, au point où on en est, à se soucier de savoir ce qu'est cette prise de tête typique des philosophes, cette question en apparence si nébuleuse, abstraite et vague de l'être. Ils comprendront vite, et pourront faire retour. Chez Deleuze, par exemple, la hardiesse, le courage pensant l'a poussé à prédiquer l'être de l'Un. Ca veut dire, en clair : il n'y a qu'un être. Les existants sont un processus ontologique -un processus de l'être- de différenciation d'autant plus infinie que l'être est unique. Ca semble couler de source. Nous verrons que pas du tout. Non que l'être se dise en plusieurs sens, comme chez Aristote. On verra même qu'en un sens, l'être ne se dit en aucun sens du tout. Heidegger fut prudent d'avoir réouvert la question de l'être, mais assez rusé érudit de l'Histoire de la philosophie, et du nihilisme de celle-ci qu'il croyait ressentir au moment historique de son apparition, pour savoir qu'il ne fallait pas colorer l'être de l'Un. Ni Un, ni multiple, l'être devient condition de tout cela. Mais il est lui-même soustrait à tout prédicat. C'est le compte que nous devrons fermer avec Heidegger, même si c'est moins facile qu'avec Deleuze, parce que notre Parménide souabe, exactement comme le Parménide historique, considère surtout que la philosophie est spéculation sur toutes les possibilités philosophiques, sans trancher.

        Disons abruptement : Parménide est probablement un penseur infiniment plus subtil que Platon. Mais Platon est un penseur infiniment plus puissant. Et c'est pourquoi, à la fin, Platon est un penseur infiniment plus subtil. Et ce dernier reconnaît pleinement la dette : la seule fois où Socrate trahit une véritable pâmoison pour un philosophe autre que lui-même, c'est Parménide, le vieux singe à qui personne n'aura pu rien apprendre : c'est lui qui aura tout appris. Mais Platon aura ressenti le besoin, pour renforcer l'autonomie de la philosophie, de faire autre chose. C'est exactement notre position par rapport à Heidegger.

       Alors, Badiou a fort bien prouvé, et dans son travail, et dans sa discussion avec Deleuze, comme l'Un-de-l'être, même et surtout en regard de son évidence intuitive, chez vous par exemple, non-philosophes, ne tenait pas. Ca ne veut pas encore exactement dire que l'être soit multiple. Il y a de ça, mais on verra précisément comment. Disons que le premier enjeu, mais là parfaitement pédagogique, au sens où il n'y ira que de mon enseignement de la philosophie soustractiviste, à l'intérieur de l'enjeu du multiple, est de contaminer l'idée de l'être. l'être est donc, disons temporairement, multiple et non pas Un. Ca veut dire : il ne se dit pas qu'en Un sens, avec Deleuze et Dun Scott. Mais on ne pourra pas dire non plus qu'il se dit en plusieurs sens. Ca serait, en négatif, continuer à faire la part belle à l'Un. En fait, il se dira en un sens entièrement neuf. L'être se dit, tout court. On verra comment. Mais, pour moi, la guerre a déjà été remportée contre l'Un-de-l'être. Ca ne m'empêchera pas de vous faire voir comment.

        Le second enjeu de l'enjeu est jusque ici passé inaperçu, fût-ce de Badiou, pour des raisons qu'il serait sans intérêt d'analyser ici. Il consistera à discriminer violemment le concept de multiple du concept de différence. Ce dernier, de Heidegger au moins à Deleuze, a dominé le vingtième-siècle philosophique. On l'appelle des fois d'un autre nom. Par exemple, singularité et singularisation, par exemple chez le plus méconnu et le plus grand des heideggeriens, Rainer Schürmann. Peut importe ici. L'important : il n'y a rien à voir entre le concept de différence et celui du multiple. Le siècle qui s'ouvre sera celui de multiple, et non de différence. L'œuvre de Derrida est celle qui nous aura le plus édifié sur l'impasse que constitue le fait de mettre la différence en position de signifiant-Maître transcendantal. Entre le jaune et le bleu, il y a une infinité de vertes, mais aussi un jaune plus jaune que tout jaune, et un bleu plus originaire quer toute bleuité, une différence qui déconstruit toutes les différences existantes, ce qui fait que, sur le tard, on en arrive à la sophistique absurde de dire que, puisqu'il n'y a pas de limite avérée entre travail manuel et intellectuel, et que tout travail manuel demande de l'intellectuel et inversement, puisque la différence est plus profonde que tout, la différence entre un ouvrier et Derrida n'est pas si grande que ça : il y a une différence encore plus subtile, qui fait que dans ce réseau de différences, un travailleur est manuel est un intellectuel et Derrida un paysan au poignet robuste.

       Elle -je parle de la différence- a en tout cas saturé jusqu'à l'épuisement la question de la différence, dont comme d'habitude beaucoup on pu croire qu'elle dépassait la philosophie traditionnelle. Elle a permis à Derrida de commenter toute l'histoire de la philosophie pour simplement sténographier comment celle-ci avait toujours raté la question de la différence. Ceci faisant, on a pu croire que cette lecture de la philosophie était plus puissante que la philosophie elle-même. Ce dont la philosophie du multiple, par la radicale nouveauté qu'en cinq cent pages elle induit dans nos pensées, plus sûrement que les cinquante mille de Derrida, infirme. Deleuze, lui vraiment philosophe, avait aperçu inconsciemment le glissement, de la différence au multiple. Philosophe de la différence s'il en fut -sa discussion avec Hegel est un beaucoup plus grand morceau de philosophie qu'on ne l'admet couramment-, dans ses premiers grands livres, Différence et Répétition notamment, on voit bien que sa période de maturité délaisse presque complètement le mot -le laissant sans doute, sournoisement, aux loghorrées de Derrida-, au profit exclusif de la notion de multitude. On sait qu'une revue brillante de deleuziens porte ce nom, Multitudes. De Badiou, il font grand cas, comme de l'ennemi numéro un. Mais il n'est pas sûr qu'ils aient vraiment compris de quoi il retournait. Quoi qu'il en soit, on aura ici l'assurance de savoir pourquoi le multiple, après Badiou, ne pourra souffrir de retour vers la notion de différence, dont nos deleuziens, à travers encore une fois, comme par hasard, la notion de singularité, restent sur le fond très friands. L'aveuglement ne durera pas. Résumons le second enjeu : en amont, c'était au niveau de l'être qu'il fallait que le multiple s'instaure au lieu de l'Un. Mais ce qui fut jusqu'ici inaperçu, c'est l'aval. Et l'aval, au cours du siècle vingtième, ce fut la différence. Le multiple sonne le glas de la différence. Pour la même raison qu'il reste, de manière impensée, connoté par l'Un. Ce qu'aussi l'usage flou de la notion de "singularité" veut conserver. Les non-philosophes s'en avisent fort facilement : après tout, "je" suis "Un", et "je" suis "différent". Eh bien non! "Je" n'est pas un, y compris au sens "intuitif", "physique" qui est le vôtre, et sa "différence" est une banalité pesant de peu de poids, face à l'impensé de son multiple. Remarquez, le multiple n'est pas moins banal. Mais comme cette banalité reste largement impensée, il s'agit de marquer le coup. Au point où nous en sommes, que ce soit au niveau de l'écrasante majorité du bavardage philosophique, et au niveau des idéologies portatives qui innervent notre présent non-philosophique, la différence est le point stratégique où l'Un continue à sournoisement assurer son emprise. Je ne donne pas cher de sa survie.

1.b/Le siècle du Multiple

-Autre enjeu, crucial, intensément libérateur par rapport à un pathos typique du dernier siècle. Révolution qui explique la petite passe que je nous revendique : accomplir entièrement la pop'philosophie. C'est que la philosophie de Badiou réordonne entièrement la pratique philosophante à l'Ordre de l'Idée. Ca semble simple, pour les non-initiés qui sont parmi vous. Les philosophes de la profession voient un peu mieux ce que cette banalité a d'original, par rapport à pratiquement toute la philosophie depuis Nietzsche compris, compris parce que Nietzsche, par son style éblouissant, fut le premier, et en fait le plus génial sous ce rapport, à comprendre que la crise qu'il annonça et commenta de la philosophie et du reste était aussi crise du langage, et donc que c'est à ce niveau que la philosophie devait être réordonnée. Et le vingtième-siècle n'a pu que lui emboîter le pas. Husserl ou Bergson, Idéalistes philosophiques à l'ancienne, grands philosophes, n'ont pas fait le poids face à Heidegger et Wittgenstein, qui quant à eux ont totalement réorienté la pratique philosophique sous la domination non plus de l'Idée, mais du langage. D'où le pathos des deux philosophes, et de ceux qui les ont suivis, entérinant toujours ce primat absolu du langage dans toute pratique philosophique moderne. C'est ce dont, enfin, la philosophie de Badiou nous tient quitte. Mais déjà, signale le génie de Deleuze qu'il est le seul philosophe français de sa génération, et, de loin, comme par hasard, le plus philosophe de tous, à n'avoir pas fait tout un plat de la question du langage. D'ordonner le style philosophique au concept, autre nom possible de l'Idée.

       Tous les autres, de Lacan à Foucault, de Lévi-Strauss à Derrida, ont posé le fait du langage comme primordial. Il l'est d'ailleurs sans aucun doute. Il suffit de dire : il ne l'est pas en philosophie, où de toujours et à jamais il sera un cas dérivé du concept. Ou de l'Idée. Les sentiers ouverts par Heidegger et Wittgenstein, malgré l'aspect admirable de plusieurs résultats, ont été sous ce rapport un échec sans appel de la philosophie elle-même. Pour Heidegger, archéologie de la philosophie voulait dire : herméneutique, interprétation, psychédélisme étymologique sans fin, traitement du langage comme détenteur ultime du secret ontologique lui-même. Derrida et consorts ont rendu plus criant le pathos de la position. Schürmann est un génie à la mesure de l'assomption de ce pathos, d'au moins admettre cette orientation comme intrinsèquement pathologique, "tragique". Lui aura manqué seulement de donner congé à la source de cette position elle-même : Heidegger. Wittgenstein, c'est connu : la littérature exégétique autour de son œuvre s'apparente, pour le philosophe, à ce que sont les mots croisés ou le jeu du scrabble pour le commun des péquenots. Comme le dit bien Schürmann, et c'est ce qui l'a décidé à choisir plutôt Heidegger, c'est que Wittgenstein ignorait l'Histoire. Il a fait comme si la philosophie commençait avec les problèmes de son temps et de son lieu, c'est-à-dire ses Maîtres en logico-mathématique, Frege et Russel. Et donc de réduire la philosophie à une inquisition des jeux de langage, afin d'y déterminer ce qui y était recevable(presque rien) ou non(presque tout).

        "Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence". Le pathos des hiedeggeriens -citons les derridéen Bennington : "ce qu'on ne peut dire, il faut l'écrire", pour justifier la maladie de son Maître- aura sans doute consisté à ne point prendre la mesure de ce que l'avertissement de Wittgenstein risquait d'avoir de prophétique dans le nihilisme du vingtième siècle. La philosophie de Badiou est la première depuis Wittgenstein à surmonter entièrement le défi wittgensteinien : elle ne dit jamais ce dont elle ne peut parler. Heidegger ou Deleuze, c'est ce qu'il leur restait de romantisme, se font presque parfois un fierté de faire le contraire, et de pointer exactement ce qu'on ne peut dire. La philosophie de Badiou est aussi bien, à réordonner la philosophie à l'Idée, à relever le défi heideggerien sur l'être, au point d'interdire de parler, au sujet de celui-ci, d'ontologie, même quant il en a parlé. Je m'en suis ouvert ailleurs. Je n'en reparlerais que si ce n'est pas hors-sujet : justement, selon toute vraisemblance, quand nous accosterons la question du sujet.

        Surmonter sans reste les impasses où nous enlisèrent Wittgenstein et Heidegger : ce n'est pas rien.

       -Platonisme. Si Badiou est bien "notre" Platon, ou encore "un" platonicien, il nous sera impossible de nous en tenir simplement là. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? Eh bien il s'agira justement à la fois de mettre en évidence en quoi réside ce "platonisme" stratégique, les points inaperçus, je veux dire encore inaperçus et mis en exergue par personne, où on peut parler d'un décalcomanie moderne, dans sa philosophie, de celle de Platon; et, encore davantage, tous les points où ce néo-platonisme, ce platonisme du troisième millénaire, diffère justement du platonisme des origines. C'est, parfois, en accusant jusqu'à la démesure les traits caricaturaux du platonisme, en allant en fait encore beaucoup plus loin. Le geste par où se décrète, -et c'est, lucidement, pour François Régnault le "coup de génie" de Badiou-, par exemple, que la mathématique est l'ontologie, l'écriture même de l'être, -et non plus seulement la Nature, mais bien l'être de ce qui est-, est quelque chose qui fait passer l'intelligible, le souverain Bien et la lumière hors-caverne de Platon pour encore une sage promenade heideggerienne, et encore moins à la forêt noire qu'au parc du coin, avec son petit chienchien.

        -L'historicisime. Depuis Hegel, le Grand philosophe se doit d'être aussi bien historien de la philosophie. Hegel justifie sa propre entreprise comme accomplissement historial de la philosophie et culmen conceptuel indépassable, par le passage en revue exhaustif de tous les systèmes ayant jamais existé depuis la naissance de la philosophie. Nietzsche casse l'Histoire en deux par sa généalogie, réinvention géniale et révolutionnaire d'une grille de lecture des séquences de césure événementielle de la pensée, qu'il s'agisse de l'ontologie philosophique grecque ou de la fondation théologique judéo-chrétienne. Heidegger estime que la philosophie devient par elle-même une tâche moins urgente, et lancé sur cette bonne base décrète la philosophie impossible, en regard d'une relecture panoramique de l'Histoire de la métaphysique, qui touche selon lui à sa fin, et revenant sur les traces de ses crimes, qui se parachèvent sous son nez, veut un retournement salvateur vers les présocratique, Héraclite et Parménide singulièrement. On a assez entrouvert les possibilités inouïes de diagnostiquer autrement la vue heideggerienne, tenue pour indépassable par tous ses disciples notoires, de Derrida à Schürmann, de Nancy à Agamben, pour s'y attarder ici. Disons simplement que la perspective a eu le temps, à travers ces disciples mêmes, de révéler ses culs-de-sac : le dépassement de la métaphysique n'a pu être autre chose que de la métaphysique; il n'y a pas de dehors à la "clôture" de la métaphysique; que la métaphysique soit un système "clos", selon Heidegger, ne veut en rien dire qu'elle soit en quoi que ce soit "finie", mais que Dieu est mort, et que nous savons précisément que cette métaphysique ne se meut nulle part ailleurs qu'ici, entre la terre, le ciel et les hommes. Et la différence entre la métaphysique vitaliste et ignifuge de Héraclite-Nietzsche, la métaphysique subtile mais "maigre" de Heidegger-Parménide, la métaphysique aporétique et aphasique de Wittgenstein, et la "métaphysique" de Badiou-Platon, c'est tout simplement, comme d'ailleurs chez Deleuze d'une tout autre façon, l'extraordinaire absence de complexes à en faire, qui lui vaut alors d'être d'une complexité, d'une rigueur et d'une puissance qu'ignorent ses prédecesseurs.

       Ce long détour pour dire non pas ce que j'ai dit ici, mais ceci, en regard de la longue maladie de l'historicisme comme discipline quasiment appelée à supplanter la philosophie, la dissection de la métaphysique comme ce qui "prendrait la place" de la philosophie, pathologie devenue criante avec Heidegger, et carrément pathologique avec Derrida ou Schürmann. Non, la philosophie ne commence pas avec le passage obligé de l'Histoire de la philosophie, quitte à s'égarer pour toujours dans les sentiers de cette Histoire sans jamais plus passer à autre chose; la doctrine de Badiou nous en tiens quitte. Elle est un Grand Commencement, qui n'utilise jamais son érudition comme renvoi, mais comme avertisseur des pièges où ne doit pas tomber une métaphysique moderne pour tenir le coup, être utilisable par tous aujourd'hui.. Mais pour dire ceci : un très brillant historien de la philosophie, et j'en ai connu quelques-uns, sera moins philosophes dans les temps qui s'ouvrent que celui qui aura d'abord lu L'être et l'événement en son entier. Cette lecture permettra une lecture de l'histoire de la métaphysique d'une lucidité à quoi ne pourra jamais parvenir, quel que soit son génie, le simple inspecteur des legs hsitoriques de la philosophie, et en particulier s'il place sa lecture sous une perspective hdeiggerienne. Comme le disait avec beaucoup d'acuité l'un d'entre nous : Derrida a tout lu; Badiou sait tout lire. Et lire Badiou contamine de ce savoir absolu sur l'Histoire de la philosophie, au point de rendre aveuglantes les méprises, contresens, et parfois falsifications pures et simples, de l'épaisse loghorrée historiciste des heiggeriens, Heidegger compris.

       Ils ne nous en imposent plus. Nous pouvons, sans plus prendre l'érudition de l'Histoire ou le fétichisme du langage pour   critères ultime de l'intelligibilité philosophique, comprendre pourtant ces derniers symptômes pour les moments historiques qu'ils furent. Au fond, Laruelle a raison de dire que Hegel et Nietzsche sont presque de plus grands philosophes que Kant, d'avoir créé des systèmes philosophiques. Heidegger, dont on a trop peu fait de cas, le plus souvent, qu'il est un faisceau extrêmement poreux et perméable d'influences, ne fait que reprendre Kant dans la pratique d'une philosophie critique; de la facilité par laquelle la philosophie n'a plus qu'à être le tribunal d'elle-même. Et l'hypostase kantienne chez Heidegger n'a d'égale que son scandaleux, son assourdissant silence sur quoi que ce soit qui toucherait à la philosophie de Spinoza, intégralement affirmative, systématique, sans historicisme.

       Récapitulons donc les chefs d'interrogation :

       -Le philosophie n'est ni une philologie généralisée, ni une métalinguistique, ni un psychédélisme étymologique, ni une archéologie des traces langagières, ni rien de la sorte. Elle est l'auto-exposition de l'Idée comme Idée, et le langage n'est qu'une effet secondaire de l'Idée, pas l'inverse. Le pathos vingtième-siécliste du langage, le pinceau auquel se raccrochèrent les orphelins de Dieu, doit être abandonné. Les derniers retranchements de la langue n'ont révélé aucun fin mot de la Métaphysique; au contraire, elle n'a produit que métaphysique affaiblies ou théologies négatives.

       -Il n'y a pas d'"histoire de la philosophie", et aucune raison de se sentir "plus" contemporain d'un contemporain que d'Héraclite ou Platon. Si la philosophie est, éventuellement, Histoire, elle n'est pas historicisme mais contemporanéité sans hiérarchie de toutes les philosophies ayant jamais existé. Cette affirmation contre l'historicisme typique du vingtième siècle est elle-même philosophique, et sera démontrée.

       -Nos pas doivent non seulement nous guider jusqu'au cœur réel de ces crises vingtième-siéclistes : l'obsolescence de l'Un; ceci, non seulement au niveau de l'être, mais au niveau de cela qui aura cru pouvoir donner le change à la métaphysique, comme en-dehors d'elle, ce que Schürmann appelle la candeur de Derrida, et que j'appelle le complexe de Sirius : la différence comme nom, pour reprendre le deleuzien Alliez, d'un "immanentisme intégral".

       Nous pouvons ici nous donner quitus, et rendez-vous pour la prochaine fois

 

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