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La refondation d’un nouvel universalisme
Rémy Bac répond aux questions du Sarkophage (« contre tous les sarkozysmes »), journal bimestriel de Paul Ariès (n°7).
Vous parlez de refondation d'un nouvel universalisme ? Quels en seraient les principaux fondements ? En quoi se différencierait-il de l'ancien universalisme ?
De fait, il y a aujourd’hui un universel : c’est celui du capitalisme mondialisé. Sur le plan matériel, nous avons l’économie néolibérale et les ravages atroces qu’elle produit, sur le plan « spirituel », on trouve de la « démocratie » indexée aux Droits de l’homme, qui sont trop souvent, hélas, le prétexte d’un néo-impérialisme qui ne dit pas son nom. C’est l’universel abstrait, dont Hegel disait qu’il mène à la terreur, et on peut le constater tous les jours. L’islamisme, qui prétend lui aussi à l’universel, à sa façon, n’est que le pur produit du terrorisme d’Etat américain. Je pense que l’universel américain, dont la véritable spiritualité, ou arcane idéologique, puise dans le calvinisme (Max Weber avait vu très juste), est en réalité beaucoup plus problématique, à terme, que ne le sont les formes réactives islamistes. La foi en la concurrence et en la « libre entreprise », en la « liberté individuelle », n’est que la foi en la rédemption par l’argent. Devenir riche, c’est sauver son âme. Le capitalisme est une religion sécularisée de l’argent. Alors je fais partie de ces gens, effectivement, qui considèrent que nous sommes dans une période tout à fait comparable aux derniers temps de l’Empire romain, avant le surgissement et la conversion au christianisme. Mais restons calme : ce n’est qu’une analogie, qu’une comparaison. Et l’Universel, justement, n’est pas l’Empire. Certains parlent au nom de l’Universel, mais en réalité, ils parlent en faveur de l’Empire. D’autres parlent contre l’Universel, mais en réalité, ils parlent peut-être contre l’Empire. D’autres parlent contre l’Universel et contre l’Empire en même temps. J’affirme pour ma part qu’il faut parler en faveur de l’Universel, mais contre l’Empire, contre tous les empires.
J’ai bien peur que l’Union européenne, en ce sens, avec sa fermeture des frontières aux pauvres, corrélative de la circulation illimitée des capitaux, ne se constitue plus en annexe de l’Empire que comme projet universel. C’est tout de même étrange que l’on parle toujours des « racines chrétiennes » de l’Europe, et jamais de sa fondation universelle dans la Révolution française, quand toutes les monarchies étaient coalisées contre un seul pays, créateur de principes universels.
Qu'est-ce qui caractérise selon vous le geste historique de Badiou dans L'être et l'événement ? Que peut-on en escompter philosophiquement bien sûr mais aussi politiquement ?
Alain Badiou est incontestablement le philosophe majeur de notre temps, ayant construit un système philosophique comparable à ceux de Hegel, Kant ou Spinoza. L’être et l’événement, I et II, est tout simplement la matrice conceptuelle des philosophies et politiques à venir, un peu ce que fut la Logique de Hegel pour Lénine. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les analyses politiques faîtes par Badiou lui-même ne soient pas discutables. Globalement, je pense que ce qui fait problème dans l’universel selon Badiou, c’est le court-circuitage de la particularité. Cette simple dialectique universel-singulier court toujours elle-même le risque de l’universel abstrait. Et pourtant, si nous avons besoin de médiations entre l’universel et le singulier, en même temps, rien ne peut se produire sans la suppression, à un moment donné, de cette médiation (ou disons, son contournement, son court-circuitage). Mai 68, par exemple, a court-circuité la médiation des syndicats. C’est ce paradoxe qu’il faut penser, et qui n’est pas résolu. Sur le plan pratique, toutes les formes d’organisations anticapitalistes sont les bienvenues. Mais à quel niveau faut-il placer la médiation ? Sur le plan parlementaire ? Le tort des partis d’extrême-gauche, à mon sens, est de miser un peu trop sur la représentation, médiatique et électorale. Quant au PS, on sait qu’il veut liquider, je cite, « le surmoi marxiste ». Il semblerait d’ailleurs que l’époque soit à la liquidation de tous les surmoi. On en verra bientôt les conséquences, à commencer par la réélection programmée de Sarkozy en 2012.
La politique ne peut pas se réduire à la gestion du Capital et aux élections toujours-déjà perdues d’avance, même quand elles sont « gagnées », car cela, c’est la dépolitisation même.
Vous parlez de plus-de-jouir économique pour comprendre le fétichisme de la marchandise ? Pourquoi la pensée critique semble-t-elle aujourd'hui si aphone face à la marchandisation ? Peut-on lui opposer la politique, la démocratie, l'amour ?
Je pense tout simplement que la critique du capitalisme en tant que critique est insuffisante. En soi, ce n’est pas un projet. Je ne connais pas d’autre projet viable pour l’humanité, dans le futur, que le communisme, au moins au sens littéral : mettre en commun les biens les plus vitaux : l’eau, l’agriculture libre, l’industrie contrôlée, les énergies naturelles, etc. Je pense vraiment qu’il y va de notre survie à tous. Cela suppose aussi une reconfiguration des rapports entre humains, qui n’est possible justement que par un surmoi, ou plutôt, un idéal symbolique. La critique des totalitarismes, en pointant, à juste titre, la nocivité désastreuse de l’idéal politique, a, en même temps, permis l’élimination progressive de tout instance symbolique nouée au réel. Or, aucune société humaine n’est possible sans cela. C’est pourquoi nous voyons tous les jours le lien social se dissoudre un peu plus.
Le sarkophage se veut le journal de la gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage : que vous inspire la question de la gratuité y compris dans sa traduction politique du revenu garanti ?
Certains affirment que la gratuité est l’horizon du capitalisme, par un processus lent et « naturel » d’auto-abolition. En supposant que cela soit exact –ce qui est peu probable -, peut-on accepter cette phase de négativité que nous subissons de plein fouet, consistant à absolument tout marchandiser ? La question de notre temps est plutôt de savoir qui doit payer la note. Ce qui est prévu au programme, c’est que ce soit les pauvres, au profit des riches.
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