Janvier 2010
 
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Compte rendu de lecture du livre de Baldine Saint Girons : Le pouvoir esthétique, Paris, Editions Manucius, 2009.



Si L’acte esthétique, le précédent ouvrage de l’auteur, nous avait démontré que « l’acteur esthétique » était bien loin d’être un simple spectateur passif face au sensible, ce nouveau livre de Baldine Saint Girons, Le pouvoir esthétique, franchit un pas de plus. Baldine Saint Girons refuse, en effet, de réduire l’esthétique à une simple théorie de la réception et cherche à établir « une esthétique de la conception » ou du consilium (du projet) qui puisse répondre « à notre exigence intime de remonter aux principes qui régissent notre rapport au sensible ». Il faudra distinguer soigneusement les projets esthétiques, les stratégies esthétiques et les effets esthétiques.


« Faire état d’un ‘pouvoir esthétique’, c’est soutenir qu’il existe un pouvoir propre au sensible : pouvoir d’expression et de résonnance, non limité à l’art stricto sensu et non réduit au beau », pouvoir qui « nous rend sensibles […] à l’apparaître de ce qui apparaît ». Parvenir à saisir les agents du pouvoir esthétique devient une nécessité engageant l’existence bien plus qu’une simple opération intellectuelle. C’est là le seul moyen d’esquisser un geste nous permettant de mettre en mouvement une pensée, un questionnement sur ce qui nous est le plus intime et étranger : « comment [en effet] arriver à sentir ce que je sens, à désirer ce que je désire, à penser ce que je pense ? ». Cela afin de nous sentir moins étranger à nous-même, en acceptant notre radicale division subjective, cette « non-coïncidence avec [nous-même] » avec laquelle nous devons composer.


Fondamentalement ce livre consiste dans le déploiement, par une construction fine, argumentée, mise en perspective pas à pas, d’un « trilemme esthétique ». Baldine Saint Girons opère ainsi un déplacement par rapport au XVIIIe siècle où seuls s’opposaient le beau et le sublime. Et nous avons désormais à composer avec une dialectique autrement plus retorse, soustendue par le biais des trois termes que sont le Beau, le Sublime et la Grâce. Tout l’enjeu est alors de montrer comment peuvent se nouer et se penser comme noués, tout en s’opposant sous certains aspects, ces trois principes du pouvoir esthétique. L’auteur démontre avec subtilité qu’il ne faut pas penser les principes comme hermétiques et étanches les uns aux autres, mais bien plutôt concevoir leur dialectique : une dialectique qui produit sur nous des effets, qu’il importe de mettre en évidence. Cela impose donc de concevoir le pouvoir esthétique dans son unité et sa diversité.


Plaire, inspirer, charmer, tels sont les trois principes, du pouvoir esthétique. Le beau plaît, le sublime inspire, la grâce charme. Baldine Saint Girons restitue la généalogie des concepts de beau et de sublime en mettant en évidence ce qu’elle appelle le « dilemme esthétique », élaboré par Burke au XVIIIe siècle. La question est de savoir comment plaire (docere) s’oppose à inspirer (movere). Avant de nous proposer le trilemme esthétique, qui est le cœur de cet ouvrage, Baldine Saint Girons montre que « le beau qui devient sublime ne se contente pas de terrasser ; il me sollicite et me met en mouvement. Il renouvelle le sentiment de ma présence au monde et me révèle que ma vocation est de me transcender moi-même ».


L’épineuse question sera alors de savoir, lorsqu’il s’agit d’user du pouvoir esthétique, s’il est préférable de chercher à plaire, ou plutôt à inspirer ou bien encore à charmer. En quoi ces principes peuvent-ils être pensés comme « exclusifs, chacun des deux autres » ? Telle est la question du trilemme esthétique. Une fois les trois grands principes du pouvoir esthétique (docere, movere, conciliare) dégagés, il s’agira pour l’auteur d’indiquer les diverses stratégies qui leur correspondent (imitation, invention, appropriation) et leurs effets sur le destinataire (admiration, étonnement, amour).


On comprendra alors comment le pouvoir esthétique n’est pas nécessairement destiné à de viles manipulations : il peut être l’origine d’une « cosmothérapie » et se trouver utilisé, ce qui demande certes le plus grand art, dans la difficile tâche d’enseigner.


La grâce se trouve pleinement réhabilitée dans le trilemme esthétique. Et nous garderons en mémoire qu’elle « établit des ponts entre les hommes et leur permet d’aller les uns vers les autres. Extirpant la haine et sa violence destructrice, c’est le sentiment dont la culture est la plus essentielle à la vie ».


Nicolas Floury

 

                                                                 

 

 

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