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Elle est retrouvée! (Sur la Dichtung rimbaldienne)
par Valentin Husson
« Es dichtet », Goethe.
A ce qui de l'actualité aurait pu faire une inspiration, retenons-en simplement une photo. Comme un prétexte à ceci qui pourrait rouvrir la question du Poème (die Dichtung) au-delà de ce que Heidegger aura pu en dire, mais au-delà aussi de ce que Badiou lui aura fait subir en l'oblitérant au profit du Mathème. Au-delà, oui, mais paradoxalement aussi au plus proche : au plus près, donc, de la vérité du premier, de la discipline du second. Dès lors penser, se donner à penser et à faire penser ce nœud (ce joint dirons-nous par la suite, puisque l'allemand Dichtung veut dire aussi cela...) que cette photo d'un Rimbaud rougeoyant, comme prétexte disais-je, nous rappelle. De cette image retrouvée qui ne pointe pas même ce qui, pourtant, aura fait le titre d'un des plus beaux poèmes (die Gedichte) de celui-ci, tentons tout de même de toucher ce qui, du poète, fait son éternité.
Si quelque chose de Rimbaud doit être entendu, de prime abord, à nouveau frais, en l'affrontant sûrement à Hölderlin, Mallarmé et Lautréamont, c'est sa discipline. Au sens même d'une discipline mathématique. On sait au combien son impatience se manifeste ici et là à propos de cette science qui ne va pas assez vite. Une Saison en enfer en témoigne assez. Reste qu'au fond Rimbaud n'invente rien, le « calcul » que Hölderlin préconise dans ses Remarques sur Sophocle aura toujours déjà précédé ce désir rimbaldien de discipliner (je veux dire : mathématiser) le Poème. Car c'est bien, je crois, de cette discipline dont il est ici question. Rimbaud ne se voulait-il pas « le suprême Savant? » (lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny)? C'est-à-dire aussi le suprême Poète? Ce que nous voudrions dès lors faire sentir, en premier lieu, c'est cette intime connexion, au moins depuis Hölderlin, entre le Poème et le Mathème ; connexion déjà aperçue par Lacoue-Labarthe dans Heidegger, la politique du poème. Celui-ci, dans un texte fondamental qui s'interroge sur la désuturation opérée par Badiou, renouant ainsi avec le geste platonicien, de la philosophie et du Poème – laissant par là, la place à la suture de la philosophie et du Mathème – conclut sur cette thèse forte :
« Mais le Mathème, si l'on suit Benjamin n'est pas la mathématique. Il est le Poème lui-même, c'est-à-dire la prose. Pourquoi la philosophie, ou ce qu'il en reste, devrait-elle s'en « désuturer » si d'autre part – mais du même mouvement -, cela peut engager, comme en témoigne le premier Benjamin, une autre politique? Et si la prose – j'entends la poésie comme prose -, peut-être encore aujourd'hui, est une « idée neuve en Europe »? »
La poésie – mieux : le Poème comme Dichtung -, à l'instar de ce que dit Badiou de la vérité dans l'introduction à L'être et l'événement, en reprenant le fameux mot de Saint-Just sur le bonheur, est une idée neuve en Europe. Au risque de paraître extravagant, disons ceci : que c'est dans ce que portent ces idées neuves que se trouve l'Idée d'une vraie vie. Dans ce nœud, donc, où le Poème comme Mathème se lie (se joint...) à la vérité et à l'affect (ce qui veut dire aussi pour moi : au désir). Nœud dans lequel réside aussi l'impensé badiousien : non seulement le Poème, mais aussi le désir affecté. Sur ce point précis : il nous faut pour tout le moins reconnaître ceci à Heidegger qu'il aura été le penseur du Poème comme « instauration de la vérité » ; et ce, quelque soit l'usage politique qui aura été fait de cette instauration, comme superstition du lieu allemand dans le destin historial de l'Occident.
Le privilège à nouveau accordé, ici, au Poème, n'a rien à voir avec la question de l'être, bien plutôt nous ouvre-t-il au questionnement de cette vie qui, pour être dite vraie, devra bien repasser par une nouvelle poétique (ou esthétique). Que la vraie vie soit de fond en comble poétique (ou poématique, relative donc à la Dichtung), voilà notre intuition et notre thèse. Ce qui conduirait aussitôt à dire ceci à propos du refus badiousien de penser le lien entre Poème et vérité : si le Poème ne fait pas une procédure de vérité, c'est qu'il est la vérité de toute vérité. Ou si l'on préfère : toute vraie vie (qu'elle soit amoureuse, politique, scientifique, ou artistique) est donnée par le Poème. Je veux dire : la vie, sous condition du Poème, est rendue à sa vérité, comme vie disciplinée et pointilleuse (ici : il faut sentir le point du pointilleux au sens fort que lui donne Badiou) tout en même temps qu'à son désir affecté (il n'est pas de poétique sans esthétique, au sens du grec aisthésis : sensibilité). De là se donne à sentir ce que serait le Poème au regard de cette vie électrisée par le Vrai : l'archè de ce qui se dit : esthétique, éthique ou vérité.
Badiou ne rechigne jamais à penser la vie à partir du paradigme mathématique. Pour preuve, la conclusion de Logiques des mondes :
« Disons qu'à l'héroïsme épique de qui donne sa vie, succède l'héroïsme mathématique de qui la crée point par point. »
A cet héroïsme nouveau, il faudrait substituer un héroïsme poétique qui lui seul relève la discipline du Mathème en y ajoutant l'affection de qui désire vivre – en vérité. Ajoutant aussi ceci qui chez Goethe se sera dit : das Gedichtete. Mot intraduisible que Gandillac traduit tout de même par dictamen : ce « que la conscience nous dicte ». On me rappelle à l'instant que Goethe répondit à la question de savoir comment lui venait l'inspiration poétique : « es dichtet ». Qu'on pourrait traduire par ceci : ça poétise ; en laissant entendre toute la force du « ça » freudien, comme pulsion insaisissable. Ce qui n'est pas mauvais, à songer seulement que le Poème doit aussi faire accès au vrai désir : que la vraie vie poétise à partir de ce « ça » qui est aussi Trieb, nous fait sentir au combien la Dichtung – l'action poétique – est essentielle pour qui tente de penser la vie dans son lien avec la vérité et le désir ; mais aussi, et c'était là notre volonté première, en nous référant au dictamen, avec l'éthique, ou l'archi-éthique que Lacoue identifie au courage du poète hölderlinien. Le mystère de ce qui fait la vraie vie tient dès lors en ces mots de Goethe : es dichtet. Ça poétise. La vie nous vient dans sa vérité par un élan et un désir insaisissable. La vie véritable : ça vient. Et ça vient par le Poème, par la Dichtung qui, à scruter sa racine latine, dicte et nous dicte une archi-éthique qui est courage, courage pour la vérité, et courage de qui tient le cap en ne lâchant pas sur son désir. (On rejoindrait ici une certaine éthique tragique lacanienne – qui est au fond une éthique poétique, au sens de l'usage que l'on fait ici de ce mot). La Dichtung fait nœud, en nouant le Poème à la vérité, au désir, à l'affect, à l'éthique, et même, au Mathème. Ce nœud que la Dichtung rend en allemand par joint. Ce joint que le patient ouvrier de la philosophie aura à l'avenir à penser dans ce qu'il lie.
C'est, en un sens, peut-être aussi cela que ce vieux Rimbaud, désormais réduit à un signe photographique à consommer, nous aura légué en joignant le Poème à la science impatiente – et... pourquoi pas, en le forçant un peu, à la vérité et à l'amour. Entendons-le se définir à ce propos :
« Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. »
Je traduis pour le ramener à mes dires : un poète qui, par le Poème, a découvert le désir. Dans un poème intitulé « Conte », il se compare à un Prince qui se figure être le Génie en personne. Celui-ci « prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour. (…) Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction »(je souligne). Mais il décéda, le Génie et lui « s'anéantirent », nous laissant sur cette dure parole qui fait signe vers la Dichtung :
« La musique savante manque à notre désir. »
En effet, le Poème (comme Mathème, on l'aura compris) manque à ce désir qui nous emporte vers la vraie vie, celle-là même que Rimbaud décrétait absente à ce titre. Que la vraie vie soit absente fait sens pour qui sait entendre ce que recèle cette Dichtung, ce Poème qui aiguille toute vie vers le Vrai. Rimbaud est le poète de cette Dichtung, ce musicien qui se voulait suprême Savant, et qui en liant le Poème à la vérité de la vie, mais aussi à son désir qu'il dit être amour (à réinventer...), nous ouvre à ce que pourrait être, ici et maintenant, une vraie vie présente. En sorte que la vie n'est absente que pour celui qui reste étranger à la Dichtung.
A l'horizon de tout cela, il n'est rien d'autre qu'une pensée de l'absolu (absolutus, en son sens premier : ce qui est délié de...) – une pensée déliée de la mort, par quoi la vie se rend inévitablement à l'éternité. La photo retrouvée aura été ici un prétexte. Mais tout de même : « Elle est retrouvée! Quoi? L'Éternité ». C'est la Dichtung mêlée à la vie.
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