Dans le chapitre de Logiques des mondes consacré à Kierkegaard, il est évident que Badiou donne raison à Kierkegaard contre Hegel : il n' y a pas de devenir historique global de la vérité, mais des vérités singulières qui engagent le sujet dans son existence.
La question serait évidemment de savoir si pour Kierkegaard la vérité n'est pas à l'épreuve de la subjectivité singulière (sans pour autant aucun relativisme) , alors que pour Badiou ce serait surtout le sujet, au contraire, qui serait à l'épreuve de la vérité. Toujours est-il que pour Badiou, Kierkegaard a raison de penser qu'il s'agit pour le sujet de rencontrer l'éternité dans son temps. Et il ne s'agit pas tant de penser que d'exister dans ce que l'on pense. J'existe dans ce que je pense quand je suis au point de la décision. Seulement alors advient l'identité à moi-même, la transparence à soi, l'accès à l'être-ouvert que je suis. La décision est la contraction même de la pensée sur l'existence, et de l'existence sur la pensée. L'épreuve de la décision, du « ou bien… ou bien », est ce qui fait éclore dans l'acte le sujet lui-même comme point de la procédure de vérité. Le point est connexion du sujet et de la vérité, ou plutôt, il est ce qui permet l'éclosion du sujet et de continuer la procédure. La théorie des points ne signifie qu'une chose : continuer, dans la discontinuité des points décisionnels, la procédure générique de vérité. Elle n' a qu'un mot d'ordre : « continuer ! ». Si la théorie des points est théorie de la liberté, c'est qu'elle est théorie de la fidélité, du sujet, de la décision. Mais voyons cela de plus près.
La difficulté pour nous est qu'en faisant appel à Kierkegaard, et Badiou le fait remarquer, le sujet doit être aussi pensé comme intériorité, espace intérieur de la subjectivation. C'est une difficulté, parce que rien dans L'être et l'événement , ni dans le Saint Paul , qui continue la théorie du sujet, n'indique une telle intériorité. Le sujet y est plutôt considéré comme l'acte pur d'un moment de la procédure, comme configuration locale, sans dedans. Mais les choses s'éclairent un peu, rétrospectivement, si l'on considère alors que les quatre propriétés de l'espace topologique (Théorie des points, p. 436) que donne Badiou s'applique aussi au sujet. (Ceci étant dit, on ne sait toujours pas quoi faire de ces quatre propriétés, et notamment concernant la question de la décision. Il faut vraiment que Badiou nous éclaire sur ce point-là dans le futur. Pourquoi un penseur de la subjectivité et de l'intériorité est-il convoqué comme interlocuteur avec les purs dehors de la topologie ? Certes, ces purs dehors sont aussi des purs dedans (les « intérieurs »), mais ce sont des propriétés objectives du dehors, en tant que du « dedans » , et en tant qu'objectives)).
Par ailleurs, si le point du choix est moment d'angoisse pour le sujet, comme Badiou semble l'accorder à Kierkegaard, on voit mal comment il pourrait être aussi le moment d'identité à soi, c'est-à-dire d'intensité maximale. Il est vrai que l'angoisse est une intensité maximale, mais on peut s'accorder pour dire que « maximal » désigne dans LM les affects positifs, et « minimal » les affects négatifs. Enfin, enfonçons le clou, rien ne nous permet d'affirmer que la théorie de l'objet soit applicable au sujet. Ici, en fait, « identité à soi » semble prendre un autre sens que dans la théorie de l'objet ; l'identité à soi, dans la théorie du point, désigne le moment où le sujet éclot à soi-même comme acte pur de la décision. Il « apparaît » en tant que sujet comme point de la procédure, faisant continuer la consistance de la procédure par l'acte ponctuel de son choix affirmatif.
La connexion entre point, sujet et vérité, chez Kierkegaard, se partage en trois questions.
1. le paradoxe chrétien.
Le paradoxe est le suivant : l'éternité ne peut être rencontrée que dans le temps. Celui qui élude cette pensée ne peut offrir qu'un spectacle comique, selon Badiou-Kierkegaard. L'ataraxie, recherchée depuis toujours par les philosophes, est ici, comme ailleurs, vilipendée par Badiou. Mais il s'agit ici moins du philosophe que du sujet d'une vérité. Et le sujet est celui qui sait, ou qui invente des formes de savoir, pour traverser les tempêtes passionnées de la vie amoureuse, des mouvements de la politique, des complications de la recherche scientifique ou de la création artistique. On mesure ici ce qu'il y a d'extraordinairement antiphilosophique dans la pensée de Badiou. D'un côté, il y a l'ontologie. Mais l'ontologie, c'est les mathématiques (et l'apparaître, la logique). De l'autre, il y a les vérités, mais celles-ci pensent leur objet, et n'ont pas besoin de la philosophie en surplomb pour leur révéler leur impensé.
Autrement dit : d'un côté, il y a un classicisme cartésien mathématique, et de l'autre côté, une sorte de romantisme de la subjectivité, présent depuis Théorie du sujet , chez Badiou, que Hegel avait d'ailleurs pourfendu férocement chez les frères Schlegel, comme forme vide de l'ironie. Immense question, laissons cela, on y reviendra.
Badiou semble ici reprendre les fameux trois stades à son compte :
• stade esthétique. C'est le stade de la contemplation, et aussi du poème. Badiou y inclut-il aussi l'activité mathématique ? C'est un problème dans la mesure où l'activité du mathématicien relève, dans les formes de l'axiomatique, parfois de la décision.
• Stade éthique. C'est le stade de l'action, du courage, de l'engagement. C'est le stade politique aussi bien. Autant le stade esthétique est de forme aristocratique, le stade éthique est démocratique (même si Badiou n'emploie pas le mot), universel, pouvant requérir tout le monde. C'est le stade de la décision.
• Stade religieux. C'est l'absence de marque ou de garantie transcendante pour la décision quant à la rectitude de son orientation. Car l'on peut décider de continuer la procédure, mais rien ne nous garantie pour autant que continuer la procédure ne la dirige pas vers l'impasse. Voir Robespierre ? Le point, le concept de point, en tout cas, se situe à ce niveau là : c'est le point du choix sans garantie transcendante, sans norme préalable, déjà-là. Et c'est là où Badiou affirme, dans le stade religieux, son athéisme radical. Pour une fois, je lui donne acte de cet athéisme radical : aucun grand Autre ne vient régler, dans aucune axiomatique, la norme d'un choix à opérer. C'est une réfutation radicale des critiques de Derrida : toute théorie du sujet comme incapable de rendre compte de la moindre décision, celle-ci étant prise par l'Autre en moi (voir Politiques de l'amitié ).
2. Doctrine du point
En définitive, les trois stades ne se présentant jamais comme tels dans une topique triplice pour le sujet, mais toujours sous la forme même de l'alternative du Deux du choix : quand le sujet doit décider, sur un point précis, c'est toujours entre sa forme esthétique ( e.g séduire les femmes) ou sa forme éthique ( e.g le mariage), ou bien entre sa forme éthique ou sa forme religieuse, ou bien entre sa forme esthétique et sa forme religieuse. Le Trois, dans le choix, se résorbe toujours dans le Deux. Outre les exemples canoniques kierkegaardiens que nous venons de donner, nous laissons à chacun trouver quelques exemples qui leur conviennent.
Le choix se fait par le sujet en se tournant vers son intériorité. Et ce que Kierkegaard a admirablement compris, selon Badiou, c'est que c'est toujours dans la situation au point du choix que le sujet crée de l'éternité. C'est vraiment l'erreur de Hegel ( et de Deleuze, ajouterions-nous, nous allons voir tout de suite pourquoi) que de penser que l'on puisse penser abstraitement des lois générales du devenir, alors que seul l'être est abstrait, structure mathématique, et que le devenir s'infère seulement des impasses de l'être par l'apparaître maximal de son point inexistant. L'inexistant peut trouver une consistance durable dans la décision, dans le choix du Deux : ou bien l'on continue la procédure ouverte par l'apparaître événementiel de l'inexistant-surexistant, et l'on continue, dans la discontinuité du choix, point par point, à soutenir le devenir d'une procédure générique de vérité, ou bien l'on abandonne, on renonce, pour retourner dans l'indifférence, la banalité et l'atonie du non-devenir : moment réactif du sujet, devenir-réactif du sujet abandonnant tout devenir pour la morne atonie de l'être (et de ses apparaîtres faibles et débiles, voir débilitants, dans nos sociétés dîtes de « spectacle »)
Disons que c'est l'interprétation la plus badiousiste que l'on puisse donner du choix selon Kierkegaard. Badiou, lui, qui n'est pas badiousiste, laisse plus de liberté à Kierkegaard que cela, et admet que dans le choix , ce qui compte le plus, n'est pas tant ce que l'on décide, que « l'énergie, le sérieux et la passion avec lesquels on choisit ».(p.454. C'est Kierkegaard qui parle).
Kierkegaard voit bien que la logique du choix est une topo-logique (une phéno-topo-logique, dirions nous) : le sujet doit opérer une soustraction de son « être de sujet » afin de, paradoxalement, s'ouvrir au Dehors d'un autre monde. Il faut en passer par l'intérieur pour accéder au Dehors. Finalement, cette méditation consacrée à Kierkegaard est importante, dans Logiques des mondes , parce que c'est le seul moment du texte où Badiou semble remettre en cause le réalisme ontologico-phénoménologique radical de Logiques des mondes . Si l'apparaître des étants se pense du pur dehors du transcendantal, en revanche, ce qui produit du devenir post-événementiel, et donc l'éternité d'une vérité, n'est soutenable que du point de l'intériorité du sujet. Et il n' y a que dans cette méditation kierkegaardienne que Badiou l'affirme explicitement. « Choisir est triompher de ce qui est non ouvert, non transparent dans l'âme de l'homme, de ce qui lui interdit d'avoir accès à son intérieur » (p.454).
Mais le plus important, pour Badiou, est sans doute que le choix soit, comme pour Kierkegaard, « énergique et sans condition » (p.454). Alors seulement un sujet peut réellement émerger, s'incorporer au processus d'une vérité, en la soutenant par sa décision. Le contenu du choix n'importe pas tant que l'acte du choix. Si le sujet a un intérieur, il n'en a pour autant aucune substance, aucune fonction constituante du dehors. Il est un acte pur, l'acte du choix et de la décision, et dans l'acte même, il ouvre le lieu d'un autre espace, d'un autre monde, patiemment, point par point.
3. Equivoques du sujet
On peut donc dire qu'il y a chez Badiou non seulement un romantisme des procédures de subjectivations, mais aussi un romantisme héroïque de la décision. Ce troisième moment de la méditation est toutefois le moment d'une prise de distance de Badiou par rapport à Kierkegaard.
Car il y a en effet chez ce dernier une finalité qui oriente non seulement les trois stades, mais tous les points de choix eux-mêmes : le stade religieux. Si bien que Kierkegaard se retrouverait beaucoup plus proche de Hegel qu'il ne le pense : au stade religieux correspondrait non pas le savoir absolu, moment d'identité ultime entre savoir et vérité, ou entre vérité et certitude, mais la décision comme existence absolue. Le mouvement reste toutefois le même.
Par ailleurs, l'erreur fondamentale de Kierkegaard est d'avoir fait – Sartre et le Heidegger de Sein und Zeit répéteront cette erreur - de la liberté l'absolu du sujet (alors que pour Badiou, ce n'est pas la liberté, c'est la vérité, on va le voir). Certes le sujet est libre, d'une liberté absolue, mais le prix à payer pour cette liberté est l'affect de l'angoisse et du désespoir. S'en suit une dialectique à trois temps du Même et de l'Autre dans le sujet kierkegaardien, un peu rapide. Premier temps : je choisis le choix lui-même, c'est-à-dire l'absolu, car le choix est l'absolu . Or, je suis l'absolu . Je me choisis donc moi-même. Deuxième temps (un peu plus compliqué) : en se choisissant soi-même dans le choix, le sujet n'accède pas pour autant à une authentique identité à soi. Car il devient alors différent de ce qu'il était avant le choix. Or, ce qu'il était avant le choix était autant « lui » que ce qu'il est devenu par le choix. Il faut que ce donc qu'il était avant le choix soit aussi identique virtuellement à ce qu'il est devenu après le choix ( « le choix réalise négativement l'être non absolu du moi-même qui choisit », dit Badiou. On voit le paradoxe : ce qui se réalise dans l'absolu, c'est l'être non-absolu que je suis). Pour autant, il n' y a aucun moi, aucun sujet qui existe potentiellement avant l'acte de la décision, selon Kierkegaard. Il n' y a de sujet que dans l'acte du choix, de la décision. Comment sortir de cette difficulté, de cette contradiction ? C'est le troisième moment, religieux, ou chrétien, de Kierkegaard. La seule solution est d'admettre un garant éternel, toujours déjà-là, de la décision, qui fait qu'à chaque décision ce soit Lui qui soit affirmé à travers moi. L'identité à soi, finalement, est l'identité à l'Autre. Kierkegaard, avant Lacan, avait compris qu'il ne peut pas y avoir de sujet divisé sans grand Autre. Mais Lacan comprendra, lui, qu'il n' y a aucune finalité à poser dans aucun acte, pas même une finalité « immanente » à l'acte même du se vouloir soi-même dans l'acte pur de la décision. C'est bien plutôt la rétroaction des traces signifiantes enchaînées les unes aux autres qui affirme, sur le mode du futur antérieur, que ce qui s'enchaîne de façon signifiante pourra, peut-être, après-coup, et répétitivement, dans les séries de rencontres, dans les séries événementielles, donner le sens de l'existence ordonnée à la disparition d'un signifiant originairement et à tout jamais perdu.
A l'école de Lacan, Badiou sait très bien qu'il n' y a aucun acte, ni aucune décision, qui ne puisse engager le sujet sans un rapport au grand Autre. Ce grand Autre, il l'appelle « vérité », et il se réalise, point par point, non pas téléologiquement comme acheminement vers un savoir absolu global, mais rétroactivement comme fidélité à la trace locale d'un événement à jamais évanoui.
Pour autant, ce n'est pas l'Autre en moi qui décide à ma place, comme le croyait Derrida. Car l'Autre n'est pas « à ma place », il est la place même. Il est l'ouverture même de l'espace et du temps (ce qu'avait compris Heidegger, mais de façon idéaliste, abstraite et langagière, dans un fétichisme national pathétique), se matérialisant dans l'espace topologique qu'ouvre une procédure générique de vérité. Indiscernable des situations naturelles, celle-ci se repère dans la scansion de ces points, tenu par la décision du sujet. Le sujet appartient à la vérité, mais la vérité ne peut soutenir sa consistance que dans l'affirmation répétée du sujet (et la saisie de cette répétition est événementielle en tant que saisie, voulue, décidée. La décision assure l'éternel retour de l'événement). C'est l'erreur gigantesque de Heidegger, et de tout l'idéalisme allemand, répétée par Sartre, Derrida, Deleuze, que de penser une figure de l'Autre dans l'abîme de la liberté. L'Autre n'est pas donateur, ni donné, il est construit, pas à pas, point par point. Il en va ainsi de l'espace et le temps, ces deux noms de l'Autre : ils ne sont pas les conditions originaires, objectives (Heidegger) ou subjectives (Kant), de l'apparaître des étants dans leur vérité (dévoilement/voilement ou adequatio ), mais le résultat de la contraction maximale de l'être sur l'existence, de la structure sur le sujet.