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A propos de la névrose obsessionnelle
Nicolas Floury
Dès ses premiers écrits, entre 1893 et 1895, Freud s’adonna avec une sorte d’urgence à une opération d’apparence secondaire : dans l’ensemble des plus hétérogènes de la psychiatrie d’alors, il tente d’établir une classification plus assurée du champ des névroses en définissant une nouvelle classe nosographique, la Zwangsneurose ou névrose obsessionnelle, jusque-là juchée dans une épaisse confusion où « folie du doute », « monomanie », « délire du toucher » recouvrent aussi bien des affections psychotiques graves que des manifestations névrotiques. Cette entité nouvelle, entièrement délimitée par Freud, va devenir son objet d’étude privilégie en même temps que décroît son intérêt pour l’hystérie – tournant que l’on peut dater de l’année 1906.
L’étude de cette névrose obsessionnelle, que Freud qualifiera parfois « d’antisociale », le conduira à penser l’articulation qui lie le sujet au groupe. Cette interrogation prend forme dans son petit article « Actions obsédantes et pratiques religieuses » où Freud donne pour la première fois de quoi penser l’analogie entre rituel religieux et obsession, et qui l’obligera à remanier profondement sa doctrine.
Mais commençons par remarquer que la névrose obsessionnelle, du moins si on l’aborde sous l’angle du tableau clinique, présente une difficulté singulière, dans la mesure où elle donne à voir un mélange confus de traits dont chacun apparaît pourtant particulièrement net. Elle présente surtout une autre difficulté, majeure, et qui tient au fait qu’elle est très proche de notre activité psychique ordinaire.
La névrose obsessionnelle en tant que telle
La symptomatologie de la névrose obsessionnelle concerne trois registres principaux : les pensées compulsionnelles (les idées obsessionnelles), les actes compulsifs, ainsi que les rites et la pensée magique.
Les obsessions ne sont pas en elles-mêmes pathologiques, mais elles sont systématiques et contraignantes. Les pensées compulsionnelles ne sont pas extérieures au sujet mais le parasitent néanmoins sans relâche. Il peut s’agir d’images obsédantes, d’idées, de questionnements ou de problèmes, toujours répétitifs dans leur forme.
En 1896 Freud définit ainsi les obsessions : « reproches transformés, resurgissant hors du refoulement, et qui se rapportent toujours à une action sexuelle de l’enfance exécutée avec satisfaction ». Il critique néanmoins cette définition princeps dans son texte « Remarques sur la névrose obsessionnelle », en précisant qu’il est plus correct de parler de pensée compulsionnelle. Les formations compulsionnelles peuvent, en effet, avoir la signification des actes psychiques les plus variés : souhaits, tentations, impulsions, réflexions, doutes, ordres et interdictions. Les malades les présentent sous forme d’obsessions mais en prenant soin de dissocier la charge affective du contenu représentationnel. L’obsession est alors une lutte, une défense secondaire : ce ne sont pas des idées entièrement « raisonnables » qui s’opposent à des idées purement « obsessionnelles », mais bien un mélange des deux types de pensées qui compose cette lutte insatiable. Aux idées de défense s’incorporent certaines prémisses de la compulsion qu’elles avaient à combattre et elles se posent alors, au moyen de la raison, sur le plan de la pensée morbide. Charles Melman résume cela en nous disant :
Une lutte, dès lors, s’engage, faite de contre-idées expiatoires qui peuvent occuper toute l’activité mentale diurne jusqu’à ce que le sujet s’aperçoive, à son effroi redoublé, que ces contre-mesures sont elles-mêmes infiltrées. […] L’image s’impose de la faille, dont le colmatage, à peine assuré, annonce que s’en ouvre une autre ailleurs.
Notons un trait frappant : les malades ignorent l’énoncé de leurs propres obsessions. D’autre part, plusieurs obsessions qui se succèdent, bien que non identiques quant à leur teneur, n’en constituent au fond qu’une seule. L’obsession repoussée une fois avec succès revient sous une autre forme et n’est pas reconnue comme telle. L’idée obsessionnelle, une fois travestie, accède plus facilement à la conscience, elle n’est pas reconnue comme telle et échappe ainsi, du moins pour un temps, aux défenses mises en œuvre par le sujet. Les obsessions subissent une déformation semblable aux pensées du rêve comme nous le démontre Freud. Le mécanisme le plus fréquent, sans hasard aucun, n’est autre que la figure de style nommée ellipse.
Lacan, quant à lui, nous décrit dans un résumé très éclairant ce qu’il en est de la névrose obsessionnelle en générale :
Pour le symptôme obsessionnel, où Janet a bien reconnu la dissociation des conduites organisatrices du moi – appréhension obsédante, obsession-impulsion, cérémoniaux, conduites coercitives, obsession ruminatrice, scrupuleuse, ou doute obsessionnel – il prend son sens du déplacement de l'affect dans la représentation; processus dont la découverte est due aussi à Freud.
Freud montre en outre par quels détours, dans la répression même, que le symptôme manifeste ici sous la forme la plus fréquente de la culpabilité, vient à se composer la tendance agressive qui a subi le déplacement. Cette composition ressemble trop aux effets de la sublimation, et les formes que l'analyse démontre dans la pensée obsessionnelle – isolement de l'objet, déconnexion causale du fait, annulation rétrospective de l'événement – se manifestent trop comme la caricature des formes mêmes de la connaissance, pour qu'on ne cherche pas l'origine de cette névrose dans les premières activités d'identification du moi, ce que beaucoup d'analystes reconnaissent en insistant sur un déploiement précoce du moi chez ces sujets; au reste les symptômes en viennent à être si peu désintégrés du moi que Freud a introduit pour les désigner le terme de pensée compulsionnelle.
Nous retiendrons donc le fait qu’il s’agit d’une part, du déplacement de l’affect dans la représentation, et d’autre part, que ce type de sujet se pose plus que tout autre les questions dîtes existentielles. Continuons nos investigations, en nous attardant désormais sur l’obsession proprement dite, sur l’idée obsessionnelle en tant que telle.
Phénoménologie de l’obsession
Trois traits principaux peuvent être détachés d’une phénoménologie de l’idée obsessionnelle.
Tout d’abord le sujet ne considère pas son obsession comme un symptôme. Pendant longtemps, celle-ci paraît parfaitement supportée, comme un objet familier avec lequel le sujet se serait de toujours accommodé, et nous constatons que bien souvent ce ne sont que les limitations qu’elle impose à ses activités, ou bien les inquiétudes de son entourage, qui l’amène à se reconnaître malade. L’obsession n’est donc pas éprouvée comme étant de l’ordre d’un symptôme.
Ensuite, il n’y a chez le sujet obsessionnel aucune interrogation sur l’origine de son idée obsédante. Celle-ci peut bien lui apparaître comme un impératif, « tu dois ! », ou comme interdit, « tu ne dois pas ! », le sujet ne se demandera pas qui est à proprement parler le sujet émetteur de cette idée.
Enfin, le sujet prend systématiquement connaissance de l’obsession comme d’une idée, et il n’y a donc là rien d’esthésique, rien qui serait de l’ordre du phénomène hallucinatoire.
Nous sommes donc en présence du surgissement comme tel d’une idée. Une idée s’impose au sujet obsessionnel, dont il sait bien qu’il n’est pas tout à fait étranger, mais dont il ne reconnaît pas l’origine. Il nous faut donc poser ici qu’il y a quelque chose dans l’inconscient semblable à une typographie, qui s’exercerait à l’insu du sujet, et qui se trouverait productrice de ses idées. Notons d’ailleurs que l’idée obsédante ne s’impose jamais au sujet comme une parole. Une parole, en effet, drainerait avec elle quelque chose de l’ordre de l’énonciation. Enonciation, qui impliquerait une ponctuation dont il faudrait décider, ainsi que le renvoi d’un sens pas nécessairement univoque. L’idée obsédante s’impose plutôt comme un énoncé, perçu d’un seul tenant, ayant un sens éminemment univoque, et qui constitue à proprement parler un dit. Notons aussi que ce dit apparaît toujours sous la forme invariante d’un impératif.
Si nous nous questionnons sur le sens que peut avoir l’obsession, nous constatons d’emblée qu’elle est toujours une conjonction entre un interdit et une injonction. Cela peut paraître paradoxale, du moins si nous n’avons pas à l’esprit que le désir et son interdiction, pour Freud, s’origine d’un même mouvement. C’est qu’il y a une inextricable articulation entre la Loi et le désir pour la psychanalyse.
Plutôt que de nous interroger sur le sens de l’idée obsédante, nous voudrions suivre les indications de Charles Melman, lorsqu’il nous dit qu’il est préférable de s’attacher à leur forme. Celui-ci compte quatre types de formes.
D’abord, la conjonction des propositions. Celles-ci apparaissent les unes après les autres, reliées par la copule conjonctive. Cela nous donne ce qui précisément s’observe dans les rituels – chaque action devant être effectuée dans un ordre précis et immuable, l’une entraînant inexorablement l’autre –, si fréquents chez l’obsessionnel.
Ensuite, et il s’agit là d’une forme qui nous retiendra plus particulièrement, la forme de la disjonction. Le ou bien ou bien qui caractérise l’oscillation entre les deux choix de l’obsessionnel et qui est une conséquence du doute qui l’assaille en permanence. Il s’agit par exemple de quelque chose qui peut se présenter sous la forme : « Ou bien j’épouse celle-là, mais alors je perds l’autre. Ou bien j’épouse l’autre, mais je perds celle-là ». Il s’agit de ne pas pouvoir sortir du ou bien ou bien, et Charles Melman constate qu’il s’agit là exactement du principe du tiers exclu en logique propositionnelle.
En suivant le fil de la logique propositionnelle, nous avons une autre forme qui se révèle opérante dans la névrose obsessionnelle, particulièrement dans le cas de l’homme aux rats. Il s’agit de l’implication : si … alors. Freud nous dit d’ailleurs que le mode hypothétique sous lequel se présentent les idées obsédantes est toujours de la forme : « si tu fais ça, alors il se produira ceci ».
Enfin, une dernière forme de l’idée obsédante sera la négation. Celle-ci, chez l’obsessionnelle, peut aller croissante, il peut s’agir, sans aucune fin possible, de la négation de la négation de la négation, etc., et cela peut mener le sujet jusqu’à un état confusionnel des plus total.
Nous avons donc à disposition une certaine grille de lecture pour repérer l’idée obsédante, pour ce qu’il en est de sa forme du moins, et qui recouvre analogiquement toute la logique propositionnelle. La logique propositionnelle, nous le savons, est constituée par deux éléments et deux valeurs, et cela en un système clos. Les éléments sont classiquement représentés par p et q, et les valeurs sont le vrai et le faux. Nous avons donc là un outil particulièrement simple pour rendre compte de la phénoménologie des formes que prennent les obsessions.
Charles Melman nous indique alors quelle utilisation nous pouvons faire de cette grille logique pour situer les divers symptômes obsessionnels.
Sous l’angle de la conjonction, si l’on tient compte du fait que la valeur de vérité d’un ensemble de proposition ne vaut que si chaque élément est reconnu comme vrai – autrement dit qu’une conjonction de proposition est vraie si et seulement si chacune des propositions sont une à une vraie – nous voyons s’éclairer sous un jour nouveau la fréquence, dans la symptomatologie obsessionnelle, du souci de revenir en arrière. Il s’agit pour le sujet de vérifier que rien n’a été omis, qu’il n’y a pas eu erreur sur l’un des éléments de la chaîne passée, ce qui mettrait tout parterre, et amènerait le sujet à devoir tout recommencer. D’où l’intérêt particulier pour le sujet obsessionnel pour la vérification sans cesse recommencée de chaque conjonction.
La disjonction présente aussi un intérêt particulier pour comprendre une autre facette du sujet obsessionnel. Ainsi comme nous l’avons déjà souligné, le principe du tiers exclu a là une certaine importance. Il s’agit pour ce sujet de ne pas pouvoir choisir, rien ne permettant de décider de la vérité à donner à l’un ou à l’autre terme. Il ne lui reste alors plus qu’à osciller sans fin entre deux positions, le sujet étant dans l’incapacité de passer par-delà un ou bien ou bien binaire.
Pour ce qui est de l’implication, il faut tenir compte du fait, d’une part, que celle-ci peut aussi s’écrire sous la forme d’une disjonction – ce qui montre bien le lien entre les « si… alors » de l’obsessionnel avec l’oscillation entre deux choix. Et d’autre part, du fait que du faux nous pouvons tout impliquer, et même du vrai. Chez le sujet obsessionnel, c’est bien souvent ainsi que cela se présente. Par exemple, dans le cas de l’homme aux rats, à propos de l’injonction dite du capitaine cruel : « Tu vas rendre l’argent au lieutenant A » ; ce qui se présente aussitôt à Ernst comme idée obsédante, c’est : tu rendras l’argent au lieutenant A, sinon il arrivera quelque chose à ton père et à la dame. Et puis aussitôt après : tu ne rendras pas l’argent au lieutenant A sinon il arrivera quelque chose à ton père et à la dame.
Précisons néanmoins que, pour Charles Melman, l’idée obsédante a un sens et ne se résume pas à une simple forme :
Quoi qu’il en soit, tenons que, chez l’Homme aux rats, l’obsession garde ce sens d’un acte propitiatoire, commémoratif de ce qui aurait été une catastrophe ou un crime originel qui viendrait sans cesse rappeler sa dette à l’égard de l’être.
Il ne s’agissait pas pour nous ici de rendre compte de l’ensemble des éléments de la clinique de l’obsessionnel, nous nous sommes contentés de retracer à grands traits les principaux symptômes de cette névrose dégagée par Freud. Nous avons ainsi présenté une manière structurale de lire les symptômes qui dérivent des idées obsédantes. Nous ne nous sommes pas encore attardés sur ce qui fait le dessein de nos recherches, la clinique proprement dite du doute, mais néanmoins ces préliminaires nous ont semblé nécessaires.
Le doute, même si l’on ne peut pas l’isoler comme tel – nous pouvons seulement distinguer une forme de l’idée obsédante qui prend acte d’une oscillation entre deux choix et que nous avons rendue par la figure du tiers exclu, mais qui ne recouvre pas totalement ce qu’il en est du doute chez le sujet obsessionnel –, nous semble néanmoins être la cause principale de tous les autres symptômes obsessionnels. Il nous faut donc approfondir davantage, en nous demandant plus précisément quelles peuvent être les causes du doute.
Causes du doute
C’est dans l’observation de « L’homme aux rats » que Freud nous livre ses réflexions sur « la prédilection des obsédés pour l’incertitude et le doute ».
Freud, lorsqu’il isole l’entité clinique de la névrose obsessionnelle, en interprétant les idées obsédantes comme l’expression de désirs refoulés, permet de subsumer sous celle-ci ce qui jusqu’alors était appelé « folie du doute ».
Nous voudrions dès l’abord mettre en exergue de nos développements sur les causes du doute dans la névrose obsessionnel, ces deux citations de Descartes, et qui nous servirons de fil, ceci afin de bien distinguer le doute clinique du doute métaphysique :
Mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensais qu’il fallait que je fisse tout le contraire et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute.
En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que doutais, et que, par conséquent, mon être n’était pas tout parfait, car je voyais clairement que c’était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m’avisai de chercher où j’avais appris à penser quelque chose de plus parfait que je n’étais ; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite.
Nous voyons ainsi que le doute est à fuir lorsqu’il s’oppose à la connaissance. Néanmoins pour Freud, lorsqu’il nous expose le tableau de la névrose obsessionnelle, il s’agit d’un tout autre type de doute, qui s’oppose bien plus à l’action qu’à la connaissance.
C’est que l’oscillation du doute trouve son modèle pour Freud dans deux ordres de conflits affectifs primitifs :
Le premier de ces conflits correspond à l’oscillation normale entre l’homme et la femme en tant qu’objet d’amour, dans laquelle on place l’enfant par la fameuse question : “ Qui aimes-tu mieux, papa ou maman ? ”, oscillation qui l’accompagne ensuite toute sa vie.
« L’autre conflit est celui entre l’amour et la haine » , dont la conséquence est déduite inexorablement :
Si, à un amour intense s’oppose une haine presque aussi forte, le résultat immédiat en doit être une abolie partielle, une incapacité de décision dans toutes les actions dont le motif efficient est l’amour. Mais cette indécision ne se borne pas longtemps à un seul groupe d’actions. Car quels sont les actes d’un amoureux qui ne sont pas en rapport avec sa passion ? Ainsi, surtout grâce au mécanisme de déplacement familier à l’obsédé, la paralysie de la décision s’étend peu à peu à l’activité entière de l’homme. […] C’est au fond un doute de l’amour, car celui qui doute de son amour peut et doit même douter de toutes les autres choses.
Les conséquences de ce doute, si l’on suit Freud, ce sont les mesures de défense de l’obsédé : répétition continuelle ayant pour but de bannir cette incertitude, compulsion qui essaie de compenser l’inhibition, isolation de la mesure de défense, annulation enfin. Tous ces moyens pour se défendre contre l’envahissement du doute se succèdent un à un, aucun n’étant proprement efficace, et l’obsédé devient la proie de toutes ces mesures qui lui prennent toute son énergie psychique.
Par exemple, en ce qui concerne l’oscillation entre la haine et l’amour, dès que l’impulsion amoureuse a pu exécuter quoi que ce soit dans son déplacement sur une action insignifiante – déplacer un caillou, par exemple, pour éviter un accident – l’impulsion hostile l’y suit aussitôt et annihile son œuvre. L’extension du doute est indéfinie et Freud note « que l’obsédé peut, grâce à l’incertitude de la mémoire, étendre le doute à tout […] même aux actes passés n’ayant rien à faire avec le complexe amour-haine. »
Il y a donc bien souvent, comme le dit Freud, une aboulie, une incapacité de décision dans toutes les actions dont le motif efficient est l’amour et qui peu à peu déborde sur toutes les actions de la vie quotidienne. C’est alors qu’apparaît un doute qui correspond à la perception interne de l’indécision.
Ainsi, le doute, comme principal effet des symptômes obsessionnels, exprime au plus haut point l’hésitation permanente de la pensée, qui se met ainsi elle-même en acte. En tant que mécanisme de conversion sur la pensée, le doute est l’équivalent exact pour l’obsessionnel de la conversion somatique de l’hystérique, comme nous le dit encore Freud.
Nous voyons donc que pour Freud le doute est, en dernière analyse, un doute de l’amour : amour de soi, amour de l’autre, amour de soi par l’autre. Le doute est un doute de soi-même qui est en quelque sorte reporté sur le monde. Freud rattache donc le doute – ainsi que la compulsion qui en est le corollaire – aux effets de la haine refoulée dans l’inconscient : l’enfant, pour maintenir l’amour pour le père, refoule la motion haineuse, qui reparaît à l’âge adulte sous la forme d’un doute, qui porte essentiellement sur l’amour. Ainsi pour Freud le doute obsessionnel a sa source dans le fait que « quand on doute de son amour, on peut douter de tout ».
Le doute, pour le sujet obsessionnel, est donc l’un des modes de sa pensée, c’en est même le mode majeur. Il n’est néanmoins pas isolable comme tel de l’ensemble du syndrome obsessionnel car il affecte toute la conduite du sujet. Cette conduite particulière du sujet, nous l’avons vu, se traduit principalement par des compulsions de toutes sortes, liées à ce sur quoi peut porter le doute : l’acte de l’instant d’avant ; la parole tout juste entendue ; l’objet entre-aperçu, etc. Compulsions où le sujet s’épuise jusqu’à l’absurde, en des tentatives toujours renouvelées et toujours ratées, pour tenter d’échapper à l’oscillation permanente qui fait le fond de sa pensée.
Fonctions du doute
Le doute est fait pour éviter ce que l’angoisse comporte d’affreuse certitude
Nous l’avons vu, les stratégies de l’obsessionnel – isolation, annulation, oscillation incessante de la pensée, doute, vérification – ont la vertu de clouer le sujet sur place et constituent son tourment. C’est à ce tourment que le sujet obsessionnel donne le nom d’angoisse. Ce qui tourmente le névrosé pourtant, ce n’est pas tant l’angoisse comme il le croit, mais bien ce qu’il met en place pour à tout prix l’éviter. Si l’on suit Lacan dans son Séminaire X, le psychanalyste ne doit pas traiter l’angoisse du névrosé, il doit essayer, au contraire, de faire en sorte que le sujet donne son angoisse. Un sujet parfaitement protégé de l’angoisse par ses symptômes serait même inanalysable, nous précise Lacan.
Car seule l’angoisse permet d’entrouvrir la fenêtre que le névrosé a peinte aux couleurs trompeuses de son fantasme, c’est-à-dire rien d’autre que la réalité qu’il a « composée selon la gamme bien tempérée de ses objets » . Ouverte, cette fenêtre donne sur le réel qui lui, ne trompe pas, puisqu’il est exclu des rets du signifiant. Si l’action engendre la certitude, le doute par contre arrête le sujet dans une stase jouissive, au bord de l’acte. Ce que le sujet évite avec le doute, « c’est ce que l’angoisse comporte d’affreuse certitude » .
Le doute comme écran
Comme nous l’avions évoqué en filigrane et pouvons le percevoir désormais clairement, le doute préserve l’obsessionnel de deux choses. C’est là sa fonction d’écran. Il préserve le sujet d’une part de l’horreur de la jouissance – le surplus de plaisir dont parle Freud et qu’il n’a pu enfant percevoir autrement que comme jouissance, jouissance menaçant l’intégrité même de son être – et d’autre part il le tient à distance de l’angoisse. Il est à relever que l’angoisse, tout comme la jouissance, ne trompent pas, précisément parce qu’elles ne sont pas prises dans la dialectique signifiante, toujours ouverte comme telle au doute. Le doute a donc pour fonction de tenir à distance de la certitude, particulièrement de ces deux affreuses certitudes que sont la jouissance – perçue comme telle, et pas par hasard, par le sujet obsessionnel – et l’angoisse.
Et si, sous un autre angle, nous nous attardons sur le fait que finalement le doute n’est autre qu’un sentiment, nous pouvons nous dire que celui-ci obéit à ce qui est la loi générale des affects pour la psychanalyse, à savoir qu’il est déplacé par rapport à une certitude, à une certitude fondamentale.
Aussi, au final, le paradoxe du doute obsessionnel n’est autre que d’être un transformé de certitude. A partir du doute, du moins à partir d’une chaîne de transformation à partir du doute, nous pouvons remonter à la certitude. A cet égard on pourrait dire que chez l’obsessionnel, le doute, c’est ce qui ne trompe pas. Nous pouvons songer là au fait que le sujet obsessionnel fait finalement tout pour se retrouver dans des situations où il lui sera possible de douter – il aimante ce type de situation plus que tout autre sujet. Si torturant que soit pour lui le fait de douter, c’est bien le doute qui fait la forme même de son monde. La fonction du doute apparaît bien comme ce qui, faisant écran tant à la jouissance qu’à l’angoisse, mène à ce qui ne trompe pas. Non pas comme pour le doute métaphysique de Descartes, une « indubitabilité du doute comme la plus assurée certitude », mais un doute qui, ne trompant pas, est recherché comme tel, et avec avidité, par le sujet obsessionnel.
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