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Lettre de Mehdi Belhaj Kacem
Cher Rémy,
Cette réponse à ta réponse à ma réponse… qui donne le ton antiscolastique, sera brève et absolument non exhaustive. Elle est surtout l'occasion pour moi de publiquement affirmer comme ton livre, La soustraction de l'être , et de nous tous le plus ample, le mieux concentré, le plus ambitieux, bref : le plus accompli. D'en saluer d'ores et déjà l'événement, et en recommander la lecture. Pour la énième fois, mais publiquement, bravo et merci.
C'est pour cette raison même que j'ai ici tenu à ce que nous publiions le chapitre à mes yeux le plus "litigieux" de ton livre. Non que quoi que ce soit y soit à proprement parler "faux". Mais pour l'Antiscolastique, autant avancer ce qui est le plus matière à discussion.
Le cœur du problème n'est rien moins que la différence ontico-ontologique après Badiou. La brièveté de mes remarques ici, c'est par souci des futurs adeptes de ce site : qu'ils prennent la mesure du séisme philosophique le plus important en Europe depuis Heidegger. Comme par hasard, sur cette question ontico-ontologique, on va pouvoir juger sur pièces que nous sommes encore, bien sûr, "dans" Badiou jusqu'au cou, et déjà un peu "après" : au sens où nous pointons d'ores et déjà ce qui sera le champ immense des problèmes que nous aurons à couvrir.
Rien ne m'oppose, par exemple, à tout ce que tu dis dans ton premier paragraphe("Cher MBK… multiple surnuméraire"). Là où le vide était sur le point de surgir, "à la place" même de cet impossible "vide pur" qui viendrait à pointer son bout, c'est la multiple surnuméraire, l'événement, qui entre en scène.
Impossible "vide pur" : aussi impossible que cette "existence pure" et nue, à la Agamben, où ce "chaos pur", à la tout-le-monde, couvert par Schelling, Deleuze, Nietzsche et tant d'autres : deux impossibles qui pourtant se rencontrent au point de l'effectivité de l'événement. Pas de totalité : ni du "réel", ni du "vide", ni de la "nature" : seulement une formalisation infinie de ce qui existe, sur cela qui est seul à ne point exister, et est universel par là même : ce vide ni un, ni chaos, ni différence, ni tout. Le vide a une nouvelle entente après nous. Pas de réel, ni de chaos, pourquoi? Parce que tout est compte-pour-un, séparation, coupure, déliaison dans ce qui existe. Pas de nature, pourquoi? Parce que le vide qui sépare, la structure de ce qui est, rend impossible l'équilibre entre le présenté(qui serait soit réel pur, soit chaos pur, soit nature pure), et le représenté : l'excès par définition l'emporte. pas d'événement, parce que pas d'auto-appartenance. Le paradoxe vient donc entre l'excès et ce réel laissé-pour-compe par lui, excès qui est loi ontologique, donc appliqué à tout ce qui existe, mais ce qui existe est non-vide, le vide étant seulement formalisation parfaite de ce qui existe.
Justement : je me répète : c'est dans l'ordre de l'existence , d'une situation ontique, où le vide "pur" ne peut apparaître(puisqu'il n'apparaît "comme tel" qu'en mathématiques), surprise! C'est un multiple surnuméraire qui surgit. Pour anticiper la charrue : si j'ai pris si souvent, sous le coup de l'actualité, le WTC comme exemple, c'est qu'on y voit de la manière la plus simple possible, même si, du point des vérités éternelles, le WTC n'est "pas" un événement, dans son paradigme philosophique il l'est absolument : soit quelque chose qui veut absolument faire apparaître le vide(et y échoue en nous exhibant ce multiple quand même furieusement "surnuméraire" par rapport à la routine étatique, la preuve avec ses suites incommensurables…), soit(puisqu'au fond c'est la même chose) il veuille forclore ce vide, qui n'"apparaît" dans les situations ontiques que sous forme de l'Etat, des formes innombrables de l'Etat : le pays, la Nation, les traders, la monnaie… les "détourneurs" des deux avions voulaient assurément forclore tout ce vide errant, et y ont réussi.
La question est au fond très simple, et c'est à celle-ci que je dois d'ores et déjà te répondre : car elle ne laissera pas d'être la nôtre dans le long travail qui nous attend(marcher, marcher…). C'est que ce qui est (dont la mathématique est le dire) n'existe pas, et que ce qui existe n'est pas. C'est la première fois de l'Histoire de la métaphysique que ce point se trouve établi. Et c'est ce point que nous deux n'arrivons pas encore à penser à fond. Tes mathèmes dans ta lettre me paraissent relever du même genre d'"erreur fructueuse" que moi dans les séances 3 et 4 d' Evénement et répétition. On ne peut diviser le vide. On ne peut diviser l'être. On ne peut donc, mathématiquement, séparer le vide et le zéro : ils sont les mêmes.
Il faut nous y faire : Heidegger est dépassé et enterré, sans parler des autres. Tu es de nombre des philosophes aujourd'hui l'un de ceux qui l'ont fait le plus loin, peut-être le plus loin attendue ta connaissance et de Heidegger, et de Badiou. Nous avons encore un petit effort à fournir, que le français de la date que tu sais. Pour la première fois nous savons que l'être n'est pas l'existence et vice-versa. Mais c'est ce qu'il nous reste à penser. J'ose dire que même Badiou ne le fait pas encore tout à fait, même si, oui, Logiques des Mondes tente malgré tout d'y répondre, et il m'est interdit d'annoncer s'il y arrive ou pas, dans ce qui sera son second chef-d'œuvre immortel. Kant en a pondu trois, Hegel deux, Heidegger un, Husserl deux, Wittgenstein un. Que ce soit le cas ou pas, nous déploierons encore d'autres questions.
Pour en frayer le chemin, je suis le fil de tes phrases.
"Je ferais donc du vide… l'être? mais bien sûr, c'est la thèse même de Badiou". Je ne te soupçonne pas de faire, ce qui serait d'un "badiousisme" bien léger, du vide l'être, mais parfois la manière dont, presque, du fait de l'événement le vide. Je dis bien presque : ton raisonnement se tient sur le fil du rasoir, mais il se tient.
"Si le vide, c'est l'être, et le non-être, l'événement, alors le vide ne peut être non-être." N'ayons pas peur ici de dire que nous tutoyons le cœur de la métaphysique, Parménide et Heidegger. "Par ailleurs, si le vide est seul à inexister, je te ferais remarquer que le seul à inexister, c'est… l'événement."
Je te réponds, sans saturer le débat. Premièrement, que veux-tu dire quand tu dis que le vide ne peut être non-être? Seul le vide est l'être.
Seul le vide, par ailleurs, n'existe pas.
La mathématique ne parle donc que du vide(=l'être), jamais directement de ce qui existe. Et, miracle! La mathématique s'applique à tout ce qui existe. C'est ça , une ontologie; mais pour la première fois peut-être, parfaitement "réussie", d'avoir compris l'équation mathématique-ontologie.
Comment le seul discours à ne parler que de ce qui n'existe pas réussit à rendre compte, universellement, de tout ce qui existe? Premier champ de problèmes.
A tout ce qui existe, l'ontologie s'applique(tandis, par exemple, qu'un discours "descriptif" de ce qui existe, fût-il "philosophique", échouera de ce fait même à être ontologique : à s'appliquer à tout ce qui existe, "tout" pris avec les pincettes du " ).
"Mais quoi, ontiquement, le vide serait non-être(…)?", ici je coupe dans ta phrase et te dis : oui! Je te renvoie au texte de Taoufik sur Aristote, à la transcription de mon séminaire ici même… Dans l'ordre de l' existence , le vide "est le non-être". Mais alors il faut abandonner ce vocabulaire : dans l'ordre de l'existence, le vide est tout simplement "non-existence", nihil privativum.
Tu vois donc bien que tu ne veux pas franchir ce pas(et longtemps je fus, sans m'en rendre compte comme toi), très simple, que pour la première fois de l'Histoire de la métaphysique nous pouvons franchir : "L'être serait le seul à ne pas être?" Oui, mais non. L'être est seul à ne pas exister. "En réalité, Badiou joue sur la différence des termes "être" et "exister"". Non : c'est toi.
Mes remarques, je te l'ai annoncé, sont ici disparates, tant nous aurons tout le temps de creuser jusqu'à la moëlle ces questions. Tu dis entre parenthèses : "…puisque Badiou reste d'accord avec Heidegger et les présocratiques pour dire que l'être, c'est la Nature." Non! Mon Introduction le montrera assez. D'abord, la Nature est un schème ontologique parmi d'autres ; il s'accorde sur un seul point : celui de savoir si l'infini est naturel . Si on prouve que l'infini est dans la Nature, on prouve l'infini. Tout, sinon, dans l'ontologie soustractive(voire les discussions avec Spinoza, Aristote, les présocratiques et Heidegger justement) est fait pour récuser toute ontologie de la Nature. L'être n'est pas la Nature et la Nature n'existe pas. Ou plutôt, peut-être, ce qui te donnerait finalement raison sur : Badiou joue sur la différence être-exister : comme pour le reste, c'est parce qu'il y a des existants naturels que la Nature n' est pas. Ou encore : la Nature "est"(puisqu'on peut en écrire le mathème universellement transmissible, la transitivité) mais n'existe pas. Elle est à manier comme ça, cette dialectique(et tu le fais du reste magistralement, c'est bien pourquoi je réponds à cette émulation). Concrètement : mon corps biologique "est" ce qui correspond, dans l'existence, au schème de la nature transitive et ordinale. Mais, mystère! Rien de ce qui détermine l'essentiel de mon existence empirique n'a beaucoup à faire avec cette "naturalité". Il est là, l'abîme.
Ne me crédites pas d'avoir vu que les pages 57-59 sont réfutation de l'archi-trace : c'est Taoufik, et il a à mille pour cent raison. Par contre, je franchis bel et bien le pas, pour les mêmes raisons que celles qu'il dit, de réfuter l'archi-écriture et, contrairement à ce que tu dis, de bel et bien affirmer que la mathématique est l'archi-écriture et la seule. Je ne te dis pas les cris des jeunes derridéens débiles, qui ne veulent ni ne peuvent entrer dans le détail ontologique, mais t'opposent des trucs politiques ou moraux, comme quoi dire : seul le mathème est archi-écriture, c'est fafounet. Ce sont eux les fascistes de la pensée aujourd'hui : l'impératif de s'abrutir dans la bouillie "hypertexte" et la turista herméneutique. Passons; leurs heures sont comptées.
Il y a mille détails sur lesquels répondre encore à tes remarques. Je le ferai. Mais c'est aussi pour ne pas trop en donner à nos adeptes imminents que je m'en tiendrai là. Et aussi pour affirmer encore que, de notre génération, ton livre est l'un des points-à-tenir qui donnent le signal de la résurrection.
To be continued.
MBK.
P.S.- quand-même : l'ontologie, c'est la parole sur ce qui est seul à inexister(l'unicité contre l'unité par exemple deleuzienne), mais qui vaut loi universel pour ce qui existe. Donc : y compris la règle négative de l'événement. Rien, dans ce qui existe, ne s'auto-appartient, mais on ne peut le savoir que dans la langue ontologique. La torsion, c'est quand même : le vide n'existe cependant pas. Il n'existerait que du chaos, si l'ontologie était impossible. Or, elle existe. Et en elle, le vide montre qu'il n'y a pas de chaos. Donc, torsion : dans ce qui existe(non-vide), sa forme pure(in-existante), nous donne la règle universelle d'existence. Dans ces règles, il y a l'impasse : la Nature n'existe pas; il y a "plus" de représentation que de présentation; le site événementiel, mathématisé, nous montre qu'il y a ce multiple, dans tout régime d'existence, dans toute "onticité", multiple qui est justement le "site", qui n'est pas la Nature, mais justement quelque chose comme un "réel pur", qui serait aussi bien ce "chaos pur" de bien des ontologues. Mais ce "chaos pur" n'est "que" le site, une région de réel absolu et opaque, forclos de la formalisation, et qui, dans toutes les situations non-ontologiques, fait retour. Le site est cette part (maudite, beurk) de l'existence impossible à formaliser dans l'ontologie, et c'est pourquoi dans l'existence, intégralement formalisable, il y a, pourtant, des événements(qui peuvent être, d'ailleurs, des nouvelles formalisations de l'être , en particulier de ce site : il y a des événements mathématiques). Elle est là notre.
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