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Notes sur Agamben Giorgio Agamben, Profanations, Bibliothèque Rivages, 2005, 120 pages.
Le dernier livre de Girorgio Agamben est une merveille. Il renoue avec la veine "littéraire", poétique, où la subtilité philosophique s'attache à faire la peinture d'une époque aux couleurs de la Renaissance italienne.
On oubliera donc les divisions du passé, pour ce livre qui, dans le droit fil de Stanze, La communauté qui vient, Idée de la prose, convainc que, au-delà du grand philosophe qu'Agamben est bien sûr par ailleurs, il est peut-être, il est sans doute le plus profond penseur de la littérature qu'on ait vu apparaître depuis Blanchot. Voilà probablement la véritable voie où Agamben s'engage, et nous engage. Nous n'en parlerons pas ici; il nous plaît seulement de le signaler.
Nous avons dit : oublier les divisions du passé. A vrai dire, nous allons y revenir, mais sur des rivages -si j'ose dire!- apaisés. Je ne me dédis pas des polémiques du passé, et qui étaient fructueuses et nécessaires. Lorsque on voit aujourd'hui qui sont les ennemis d'Agamben, on comprend qu'il avait, malgré tout, sur la question d'Auschwitz, raison; lorsqu'on voit ce que deviennent ses anciens disciples renégats, plus que jamais on est exposé à la tentation d'un immodéré "éloge du Maître".
Mais l'essentiel est que la distance des années, l'évolution des événements et des replacements subjectifs divers(les collectifs Evidenz et Tiqqun , se survivant chacun selon leur mode -on en touchera un mot, qui est au vif du sujet-, semblent précisément décrits, et avec quelle élégance absente de ressentiment, dans le chapitre "Assistants"), bref, l'époque qui s'ouvre, et qui recueille déjà l'héritage d'un "long travail du négatif" à quoi nous participâmes, -tout ceci autorise cette nouvelle mise en perspective : que nous jouions le jeu auquel nous invite Agamben dans ce livre magnifique.
On laissera, pour cette raison, du côté du lecteur la découverte des chapitres comme "Les assistants", "Désirer", ou "Magie et bonheur"... Et, pour résumer pourtant tous les points capturés par ces proses exemplaires, nous attacherons à un commentaire très détaillé du chapitre où tout se condense : non seulement tout Agamben, mais encore davantage toute notre discussion avec lui , et qui s'intitule "Eloge de la profanation".
Fidèles à la méthode Antiscolastique, nous traduisons toute la philosophie, et singulièrement la contemporaine, dans la Novlangue conceptuelle que nous nous donnons, -et sur quoi nous édifierons un lexique-.
Le texte s'initie sur une remontée à la définition ancienne -romaine- du mot "profaner" : celle qui, comme on sait, aboutissait à la figure politique éternelle, pourrait-on dire, de "l' homo sacer ", dont nous battrons le rappel ici, en payant aussi d'exemple(l'Antiscolastique, on l'aime aussi pour ça -c'est-à-dire qu'on l'exècre et la persécute, comme l' homo sacer du nom-). Qu'est-ce qui est sacré? Ce qui, par l'opération de la division, ce que, dans notre langue, nous pointons comme nécessité ontologique de l'excès errant de la représentation, -est retiré de l'usage commun des hommes-. Ce n'est pas simplement, comme le dit Zizek dans son dernier livre, celui qui peut être tué sans que ce mot revête aucune "valeur sacrificielle". Non! La figure complexe, et donc relativement obscure, de l' homo sacer , c'est que sa consécration, sa sacralisation, a selon toute vraisemblance précédé sa déchéance; il peut être impunément tué justement parce qu'il est (fut) sacré. L' homo sacer n'est donc pas simplement le "rebut ontologique" de la représentation, du rite sacré; c'est parce qu'il est celui qui aura "joui" du passage par le rite, par l'entéléchie sacrée de la sphère divine, que, restitué à l'usage , à la norme humaine, il n'est plus-normal-du-tout, exécutable avec impunité. Il nous semble donc, et c'est en tout cas ce point qu'il s'agit pour nous âprement de mettre en lumière ici, que l' homo sacer ne s'oppose aucunement à la sphère de la sacralité, de la divinité, de la séparation; mais à la figure de la normalité (de l'équilibre entre présentation et représentation; d'équilibre en général). Seul celui qui est passé par la sphère divine, qui a été "canonisé" par le rite, peut, par l'opération de restitution profane, être, en termes soustractifs, l'a-normal absolu, l'anonyme dont le meurtre compte pour rien.
La religion païenne, mais aussi judéo-chrétienne, trouvent leur consécration dans la forme pure du capitalisme. Le capitalisme est la forme pure du religieux, débarrassée de tout contenu projectif : comme le signale Zizek : dans la phase pré-capitaliste, l'essentiel des forces de production est en harmonie, le plus souvent, avec la forme de l'échange, les rapports de production : qui manufacture un produit le vend lui-même. Exception faite du dur moment où des hommes en armure viennent prélever l'impôt, et où la disharmonie des rapports de production surgit avec violence, la séparation de ces dernières d'avec les forces productives est "réconciliée" dans la sphère théologico-politique et la nature divine du souverain. Les rapports de forces alors encore transférés dans la sphère du souverain médiéval, la séparation inscrite dans le religieux; le passage de l'ère religieuse à la "Mort de Dieu" capitaliste, ce n'est rien d'autre qu'une redistribution des termes où la division, désormais portée dans les rapports de production eux-mêmes , a de moins en moins lieu d'être sous le vieux couvert religieux et divin; et telle est la séquence historique complexe que nous traversons, où l'impossibilité de sortir de l'impasse capitaliste, que la pensée d'Agamben nous aide à élucider, parfois malgré; impossibilité de la faire avancer par un "saut" qualitatif-événementiel, se rabat aussi bien sur la répétition mortifère des formes religieuses évidées de leur substance.
Ces rappels sont utiles pour lire et suivre le raisonnement d'Agamben. Les religions trouvent nécessaire d'investir cet excès dans des objets, des choses, des corps fictifs et glorieux(qui peuvent, naturellement, coïncider avec les corps effectifs des souverains); et qui définissent en creux la profanation en se soustrayant à tout usage humain, sinon précisément sacrilège.
Donc : ce qui est passible de profanation, ce n'est jamais le normal; l' homo sacer ne tombe pas "de naissance" dans l'état non-étatique qui est le sien, mais il est celui qui a d'abord été consacré par la sphère de la séparation, quelle qu'elle soit : religieuse jadis, capitaliste avant-hier, disons spectaculaire-capitaliste aujourd'hui.
"Alors que consacrer ( sacrare ) désignait la sortie des choses de la sphère du droit humain, profaner signifiait au contraire leur restitution au libre usage des hommes". "Au sens propre est profane ce qui, de sacré ou de religieux qu'il était , se trouve restitué à l'usage et à la propriété des hommes."
C'est moi qui souligne, pour bien marquer la différence avec la lecture juste, mais trop simple, de Zizek : l' homo sacer n'est pas simplement celui qui, d'on ne sait quel coup de baguette, est tuable sans valeur sacrificielle ou même judiciaire, sans qu'on considère l'acte comme homicide(et les procès en révision du "crime contre l'humanité", dont raffole notre époque, n'y peuvent évidemment mais); il est celui qui par sa déchéance, porte, comme en négatif, la marque même de la consécration par la sphère de détention des rapports de production, donc la religion hier, le capitalisme aujourd'hui. Comme le rappelle Agamben avec force, l'ambiguïté "semble appartenir au vocabulaire du sacré comme tel : l'adjectif sacer , avec un contresens déjà souligné par Freud, signifierait tout à la fois "auguste, consacré aux dieux" et "maudit, exclu de la communauté". L'ambiguïté qui est en question n'est pas due seulement à une équivoque, mais elle est pour ainsi dire constitutive de l'opération de la profanation(ou, à l'inverse, de celle de la consécration.)"
Profaner veut donc dire : réapproprier . La similarité entre l'événement réappropriateur, et l'équivoque problématique que j'ai essayé d'élucider par rapport à une forme purement nihiliste de l'événement, provient sans doute des contresens en tous genre que nous continuons à nourrir quant à la jouissance. Là encore, peut-être malgré lui, Agamben nous sera d'un précieux secours. C'est-à-dire que le travail élaboré autour d' Evénement et Répétition visait à tirer au clair, en moi-même, la confusion qui pouvait exister entre "bon" événement et "mauvais", dont on peut dire que la notion agambénienne de profanation me rapproche à nouveau. "L'événement proprement dit se caractérise de ne délivrer aucune jouissance, mais la chaîne des conséquences", m'a dit quelqu'un, je laisse deviner qui. Il m'a fallu le temps d'un long travail pour m'aviser qu'il avait raison. Mais les affects événementiels de l'amour, de l'art, de la politique, de la science, de la philosophie, -sont bien ces "surjouissances"-, ces jouissances partageant avec la jouissance tous les traits de caractère interrupteurs, et pourtant distincts. Comme dans l'amour, la jouissance de l'événement est une jouissance qui ne se répète pas. Mais on en parlera ailleurs.
A première vue, la figure de l' homo sacer , trouverait aujourd'hui son illustration exemplaire dans la prostituée sous les lois de Sakozy, c'est-à-dire de quelqu'un que vous pouvez violer, taillader et tuer sans encourir la moindre punition réelle -, dissimule dans l'interprétation de Zizek ce qui est en réalité le plus important aujourd'hui : l'indice de sacralité que cette figure a, dans sa définition même, de toute nécessité dû traverser pour se trouver là où elle est.
En fait, il faut probablement distinguer deux figures fort différentes de l' homo sacer : celles que nous venons d'évoquer, les figures laissées en reste du tort absolu, anonymes, celles dont l'indice de sacralité est demeuré tout entier en dehors d'elles-mêmes : l' homo sacer d' exclusion ; et une autre figure, sans doute infiniment plus proche de nous et de notre immanence, l' homo sacer d' inclusion , où l'indice de sacralité, quoique suspendu, ne s'abolit pas et forme comme un "nimbe" négatif coprésent à la "profanabilité" de la figure en question; non seulement plus proche de nous, mais finalement plus proche de ce que Agamben recherche.
Il faut donc, pour découvrir cet indice avec la même lucidité que Marx la mystique de la marchandise, reprendre de beaucoup plus haut; et nous découvririons alors, sous nos yeux ébahis, une nouvelle figure, infiniment plus universelle et inquiétante, autant qu'actuelle et in-sue de notre conscience quotidienne, de l' homo sacer contemporain.
On reconnaît ici notre logique "nihiliste" de l'événement. L'enquête qu'il s'agissait de mener fut : puisque la représentation est toujours en excès sur le présenté(le religieux hier, la marchandise aujourd'hui); que l'événement est toujours interruption, apparence de réappropriation, de cet excès; enfin qu'il n'est pas douteux que cette forme d'interruption de l'excès soit aussi celle, subjective et pure, de la jouissance; comment distinguer l'événement d'un pur "répétable" nihiliste, d'une interruption compulsive? Et ici : quel "air de famille" entre cette équivoque possible entre "bon" événement et nihilisme, et la notion de profanation? C'est-à-dire, d'ores et déjà : de la parodie (ou la répétition -de l'événement-); et voilà pourquoi nous renvoyons par ailleurs au chapitre du livre consacré à la question de la parodie. Qu'il nous suffise d'indiquer que, par parodie, il nous faudra entendre la même chose que des termes comme ceux de répétition, de jeu, de forme pure et vide détachée du contenu qu'elle mettait originairement en forme.
Ne peut donc être profané que ce qui a été isolé dans la sphère, et aujourd'hui la forme pure, du sacré. Profaner veut dire : non pas s'approprier, et même jamais, mais se réapproprier l'expropriation. Est profané, strictement parlant, toujours ce qui a été con-sacré : sacré par la communauté des hommes comme cela qui incarne leur séparation; l'excès constitutif, étatique, de leur condition.
En nos termes : il y a la présentation structurée, qui génère intérieurement la nécessité de son propre excès; l'excès impose, onto-anthropologiquement, son primat nécessaire, qui est primat aussi de puissance ; l'événement -qui serait ici la profanation- est ce qui interrompt ponctuellement l'excès, par une réappropriation sauvage de, notamment, ceux qui auront pâti -tout est toujours au futur antérieur- des effets de cet excès.
En termes capitalistes, il faut rappeler la banalité de base : la profanation, étant ce qui est "restitué à l'usage"(expression qui revient le plus souvent sous la plume d'Agamben), n'est jamais un usage "pur", mais toujours ce qui est passé par la forme de l'échange, donc, dans la religion athéosophique capitaliste, et notamment moderne, c'est-à-dire le "spectacle", par la plus-value. On rejoint ici très exactement notre "logique" "nihiliste" de l'événement : l'événement n'est jamais un "acte", mais l'excès auquel il est préposé, l'excès de représentation, de symbolicité, à quoi il se prend; la profanation est donc un acte qui reste tout entier un acte de la liturgie religieuse-capitaliste elle-même . Y mettant fin, il en fait pourtant encore partie. La profanation risque ici d'être l'acte religieux-messianique suprême du capitalisme; il y a en tout cas une ambivalence centrale, centrale en tout cas au texte d'Agamben et à sa pensée tout entière, et c'est cette ambivalence qui ne sera jamais levée, bien au contraire. Jugeons plutôt.
Ce fut notre maille à partir avec Agamben : cette figure -l' homo sacer , indeedy- restait dans une large mesure trop obscure ou paradoxale pour être authentiquement pensée. Elle s'éclaircit par le contrecoup de l'objet : un objet ne peut être profané que d'avoir été sacré. Mais à ce compte, ontologiquement, pour nous, tout est ou aura été sacré, c'est-à-dire marqué par l'excès de représentation ou de symbolique. C'est-à-dire encore : prenant la forme entéléchique de la marchandise.
Quand la force productive elle-même devient marchandise, une prostituée, un sans-papier, un palestinien, un prisonnier de Guantanamo, etc., en sont l'illustration : revêtant leur statut exemplaire par le manque même qui les prépose à la sphère de la séparation, marqués négativement par elle. La torsion dialectique ne réside donc nulle part ailleurs, si on veut, que dans la logique du site : le site événementiel est ce reste, ce déchet non normé par la représentation, structurellement tout aussi nécessaire que l'excès lui-même. Il y a toujours, dans toute situation, dans toute configuration, dans tout monde, dans tout dispositif, "du" site, qui est par définition l'in-su de la situation; mais nécessaire. Et donc, l' homo sacer serait cet équivalent subjectif, incarné, du site comme exclu nécessaire-ontologique de la représentation en excès.
Mais en réalité, si on suit Agamben d'un peu plus près, autre que la "site pur" (le sans-papier, le palestinien, l'exclu absolu purement singulier de la représentation), il y aurait dans l'homo sacer la coexistence paradoxale de l'inclusion et de l'exclusion, à la fois la singularité profanable et l'indice fantômatique de sacralité qui la rend profanable. Ainsi, le paradoxe n'en est plus un; il y a l'homo sacer d'exclusion, qui peut être effectivement tué avec indifférence(le rwandais, le bosniaque), et celui d'inclusion, dont la passibilité à la Mort est quelque chose de plus retors. Et Agamben, "antiphilosophe" là-dessus, voudrait au fond penser l'immanence du site événementiel , c'est-à-dire : la présence permanente, comme parmi nous, de cette figure sacrée devenue profanable, violable, mas-sacrable à merci. Non seulement, donc, le sans-papiers, le palestinien, le prisonnier de Guantanamo, etc., mais toutes les figures de sacralité paradoxale où le capitalisme présent ouvre la possibilité profanatrice; non seulement l' homo sacer d'exclusion, mais d'inclusion. Le premier est la figure humaine purement et simplement exclu de toute symbolisation possible. Tandis que le second fait cohabiter en lui sacralité et profanabilité; et à vrai dire c'est celui-ci qui est sans doute le plus proche de ce que Agamben essaye de penser depuis longtemps.
Pour tout dire, notre question est la suivante : le capitalisme n'a-t-il pas intégré, toujours-déjà, l'intention profanatrice dans son dispositif même? Agamben n'élude pas la question, mais il semble perpétuellement éviter d'avoir à y répondre, qu'en termes vagues, trop vagues pour être honnête(et c'est ici, sans la moindre ironie, un compliment : plus que les autres ce livre affirme comme un euphorique désespoir, une singulière liberté, et une rare violence ).
Le religieux, c'est-à-dire aujourd'hui la pure forme nihiliste du Capital, "n'est pas ce qui unit les hommes et les dieux, mais ce qui veille à les maintenir séparés." Agamben nous dit ici que ce n'est pas l'incrédulité ou l'indifférence qui s'opposent au religieux, donc, aujourd'hui, au Capital, mais une sorte de "négligence active", -c'est moi qui forme le syntagme-, le bon vieil iconoclasme. C'est pourquoi, à l'ère du capitalisme, la question de la profanation se révèle autrement complexe qu'en regard des formes antérieures de religion, où l'acte sacrilège était dûment puni. La profanation est de plus en plus visiblement déjà inscrite dans le processus même de la consommation capitaliste. Pour reprendre Zizek, homo sacer est essentiellement homo sucker , c'est-à-dire celui dont la relation au produit, à la marchandise, -marchandise qui est aussi souvent un être "humain" qu'un objet, il suffit d'évoquer les "stars" et leur passibilité permanente au "people" c'est-à-dire à la démonstration citoyenne de la profanation de leur vie privée- est effectivement celle d'une parodie de profanation; mais parodie, selon la logique de la répétition que j'ai dégagée, qui ressemble à s'y méprendre à ce dont elle est la parodie .
Pour tout dire, l'espace mental du capitalisme est, bien sûr, celui du fascisme. Une analyse possible ici serait : la parodie, le "virtuel", le "simulacre" ou le Spectacle de l'iconoclasme capitaliste, et puis un pas en plus : son effectuation messianique, non plus médiée par la marchandise(ou les "dipositifs"). "Fausse" profanation : celui de la négligence de plus en plus affectée du consommateur capitaliste, de l' homo sucker, vis-à-vis de ses produits, l'iconoclasme du consommateur vis-à-vis de ce qu'il "adore", tout en montrant qu'il n'adore pas ce qu'il adore, son jeu vidéo, sa "star" préférée, etc.
C'est la structure lacanienne des non-dupes, et qui errent : le spectateur moderne, par quoi se caractérise-t-il, de Star Academy à Canal +, sinon précisément de n'être jamais dupe de ce qu'il adore? Il consomme et profane, semble-t-il, exactement par le même mouvement.
Agamben nous dira : "profaner l'improfanable est la tâche politique de la génération qui vient." Mais précisément nous sommes la première génération du Capital, éduquée en cela par le gauchisme vitaliste post-soixante-huit, à inscrire, au moins parodiquement, la profanation dans la consommation de ce que nous adorons; nous consommons tels journaux, magazines, chaînes télévisées, que ce soit TF1 ou Canal +, nous consommons les disques et les films qu'ils nous vendent, et en même temps nous sommes profondément "négligents", de cette négligence dont Agamben nous assure qu'elle est le stimmugen profanatrice par excellence, et qu'il compare à la concentration de l'enfant vis-à-vis de son jouet(et aussi à la cruauté inhumaine dont il témoigne à son égard).
Les deux grands paradigmes où Agamben trouve d'ailleurs à illustrer cette logique retorse, qui conduit à poser la seule question politique qui vaille à ses yeux : comment profaner ce qui est déjà, ce qui se présente déjà de soi comme profanable(et est donc, c'est tout l'impossible du capitalisme, improfanable : pour parler net : comment profaner une vedette dont la vie privée nous est accessible dans les moindres détails? Une star porno? Un mannequin?), -ces deux paradigmes vont se trouver être : le jeu, et la pornographie.
Qu'est-ce qu'un jeu, au sens d'Agamben? Déjà une répétition, déjà une parodie : la mémoire rituelle, répétée, d'une ancienne pratique "sacrée", d'une ancienne célébration religieuse de la séparation et de l'excès. "La ronde était à l'origine un rite matrimonial; le jeu de ballon reproduit la lutte des dieux pour la possession du soleil; les jeux de hasard dérivent des pratiques de l'oracle; la toupie et l'échiquier étaient des instruments de divination." Et "le jeu libère et détourne l'humanité de la sphère du sacré , sans pour autant l'abolir ." C'est moi qui souligne encore, pour mettre le relief sur une nouvelle ambiguité d'Agamben : le capitalisme lui-même n'est-il pas de part en part un jeu ? J'ai pour ma part mis du temps à m'apercevoir que ce que j'appelais jeu était au fond la phase enveloppant l'entièreté de la "démocratie" présente elle-même.
Il ne suffit donc pas de dire, avec Agamben que la profusion, dans le capitalisme, du jeu ou des jeux, est un trompe-l'oeil, le mauvais qualitatif dont un jeu révolutionnaire et messianique réaliserait la réappropriation événementielle, le bon infini qualitatif actuel, ou encore le bon infini quantitatif réel, contre le mauvais infini qualitatif du virtuel, dans le non moindrement mauvais quantitatif de la marchandise; c'est botter en touche plutôt que nous indiquer la voie de sortie du dilemme.
Car : "Tout comme la religio qui n'est plus observée mais jouée ouvre la porte de l'usage, ainsi, les puissances de l'économie, du droit et de la politique, désactivées dans le jeu, deviennent les portes d'un bonheur neuf." C'est moi qui souligne, pour aller au vif du sujet. En substance, il nous est donc dit que la profanation, avant d'être événement, se pourrait fort ressembler à la cassation de la passivité, hier religieuse, aujourd'hui debordienne du "spectateur", devant la sphère sacrée; sa réappropriation se fait d'abord sous la forme d'une répétition profane qui "trahit" ce qu'elle répète dans la forme que prend cette répétition même, et dont la parodie est la définition.
Que nous dit ici Agamben, qui prête à l'ambivalence? Trois choses.
1-La religion, originairement, est la sphère de la séparation.
2-Les jeux sont, originairement, des parodies des rituels religieux, qui permettent, par l'ironie qu'ils mettent en oeuvre, de se réapproprier l'usage de ce qui en était soustrait par l'aura sacrée.
3-Le religieux nous séparait de l'usage dans les ritualités de la souveraineté et de la piété; le capitalisme évide le religieux en portant la séparation dans la sphère de l'usage elle-même, au moment où apparaissent tous ceux qui sont séparés de l'usage par la forme de l'échange, les prolétaires. Ici la question qui se pose nécessairement à toute relève actuelle du marxisme, et qui pourtant demeure tabou, est le statut paradoxal des "classes moyennes" aujourd'hui, en regard d'une lecture marxiste "stricte". En effet, la majorité d'entre elles répond strictement, malgré ses confortables conditions de vie, à la définition marxiste du prolétariat(et celle-ci n'est donc plus simplement identique à la figure ouvrirère-paysanne) : c'est-à-dire que l'écrasante majorité de cette dite classe ne fait rien d'autre que vendre sa force de production sans rien en détenir; la grande peur politique actuelle est, c'est bien connu, de se "retrouver à la rue" du jour lendemain, et en effet il arrive souvent qu'un cadre moyen, voire supérieur, se retrouve clochard(et inversement on ne sait pas assez qu'un tiers des sans-domicile-fixe exerce une profession civile).
Cette immense classe moyenne se retrouverait alors, non plus simplement "le site" au sens du prolétariat, du sans-papier, du sans-nation palestinien, etc., mais : virtuellement(et seulement virtuellement dans la plupart des cas) dans cette position de l' homo sacer inclusif : une part de lui-même est "étatisée"(mais sans la sacralisation moderne authentique de la réussite sociale, seulement son ombre), et une autre part immergée dans la menace d'une déchéance hors-état sans appel. Les diverses apories contemporaines du post-marxisme, que ce soit "à droite", du côté des deleuziens, foucaldiens et autres négristes, ou "à gauche", du côté de Badiou, Lazarus ou Agamben, devront tout de même nous dire quelque chose d'un peu sensé sur ce point; ou nous devrons le faire, en naviguant à vue dans la confusion présente.
Le problème ici est donc qu'Agamben, sans le dire, nous dit que le capitalisme est déjà une parodie, un jeu, une répétition qui reprend la forme pure du religieux -de la séparation-, répétition qui comme toute répétition évide ce qu'elle répète de son contenu . Plus précisément, le contenu religieux de la religion, portait, dans la phase pré-capitaliste, les séparations réelles des rapports de production, là où ceux-ci pouvaient encore, dans de vastes périodes de temps, connaître un état proche de l'équilibre "naturel", dans cette sphère même de la sublimation pieuse, le Capital efface la spéaration souveraine et religieuse, pour la dénuder dans la pure forme des rapports de production eux-mêmes; mais qui, dès lors, ne sauraient plus jamais connaître -et c'est ce qu'a méconnu Marx lui-même, comme nous le montrerons- d'état d'équilibre, d'accalmie à la tension des rapports de production; et notamment l'extorsion de la force productive elle-même, dans la forme de la plus-value.
L'échec du "socialisme réel" n'a été, ainsi, rien d'autre que le suivant : en voulant "rééquilibrer", par la force de la dictature du prolétariat, les rapports de production, dans la forme socialiste de la révolution industrielle et post-industrielle, bref : en ayant voulu et réussi a abroger autant que possible la logique de la plus-value, c'est la fameuse "croissance", qui marche toujours au même pas que l'exploitation de la force productive(et son occultation : pour un vêtement de marque, combien d'ouvriers dans le monde pressurisés jusqu'à la lie...), qui a périclité et précipité l'effondrement du bloc de l'est. Dans le socialisme stalinien, l'effondrement de toute capacité de croissance a fini par exhiber son échec par rapport au capitalisme désinhibé des Etats-Unis. Pour celui-là, le jeu était clair, et ses règles aussi, discriminant du reste l'humanité en winners et en loosers : le monde cultuel capitaliste devait être une course effrénée et "bon enfant" à la main basse sur le maximum de plus-value; la course à la sacralité pure du capital ne devait tolérer aucune limite, et c'est ce qui a donné à sa mass-culture de dominer la seconde partie du vingtième siècle(où, aussi, densité de la plus-value "libre" et exponentielle, et éclat mystique du plus-de-jouir dans la star commençaient à poindre le bout de leur nez; tandis que l'URSS, après les décennies pré- et pos-octobre rouge qui produisit l'une des plus fabuleuses effervescences esthétiques que l'humanité eût jamais connu, et dont la prolongation eût valu preuve que le socialisme réel faisait le poids face à la culture américaine, a sombré corps et biens dans les axiomes de Staline et les navets du "réalisme socialiste").
Ce grand jeu -celui du capitalisme à l'américaine- ne devait pas regarder aux frais sociaux parés, quoi qu'on en dise, non seulement par le "socialisme réel", mais par les fascisme : chômage, misère noire, ghettos, psychose, lossers, obésité, exploitation impérialiste partout hors des frontières, soutien impérialiste aux dictatures anticommunistes les plus noires, etc. c'est ce type de raccords que nul ne fait plus aujourd'hui, et nous obscurcit la situation : on nous dénonce, à juste titre, l'atrocité des khmers rouges, mais on ne nous dit pas(et on n'avise pas à la suite imminente de l'invasion en Irak pour cette raison : ce qui n'est pas pensé, voilà ce qui se répète le mieux) que le fait eût été impensable sans l'invasion des américains au Vietnam et au Cambodge(la paranoïa extrémiste des méthodes khmer rouge, qui de plus firent leurs preuves dans la seule guerre contre l'impérialisme américain, est une conséquence directe de cette invasion); on montre du doigt la dictature de Pinochet, sans préciser que ce sont les américains qui ont permis son putsh contre Allende, etc. Le cas de ce dernier est particulièrement intéressant dans le débat avec la gauche "bien-pensante" de tous bords, voulant bien le meilleur des mondes et le maximum de justice sociale, mais "démocratiquement" : Allende fut le seul "marxiste" socialiste a être élu, de fait, "démocratiquement"; Fidel Castro eut beau l'avertir que, sans armée, il ne ferait pas long feu, il n'en tint pas compte, d'où l'issue sanglante. Si, dans la balance, l'option soviétique s'est avérée en effet un désastre incommensurablement plus grand que le cynisme capitaliste à l'américaine, un troisième terme n'a pas manqué de poindre, que le monde entier guette désormais avec fascination et crainte : la Chine post-maoïste de Deng-Xiao-Peng, qui résume le cap par l'axiome : "L'avenir du socialisme, c'est le capitalisme." Premièrement, personne d'instruit ne peut dire que les crimes commis le long de leur Histoire par la Chine communiste, encore massivement rurale(surtout ceux de la "révolution économique" de Mao dans les années cinquante, soldées par deux millions de Morts par famine) sont supérieurs à ceux des Etats-Unis; ils s'en distinguent notamment par l'éthique toute maoïste de non-intervention impérialiste dans d'autres pays, et donc de crimes qui restèrent "à la maison". Mais surtout, le modèle étatique qu'ils proposent et imposent, selon les seules règles du jeu économique libéral, est bien celui d'un mixte entre l'équilibre maximal des rapports de production, imposé par ce qui reste de dictature du prolétariat, et la bonde désormais ouverte au jeu de la plus-value maximale, qu'ils encaissent d'autant plus "silencieusement" qu'ils ne l'identifient pas encore clairement au plus-de-jouir hystérique de la culture américaine. On peut dire que, pour l'instant, ils n'abattent pas toutes leurs cartes, et c'est sans doute ce qui fait d'eux un portagoniste aussi décisif de l'avenir. Quand ils nous montreront aussi où ils jouissent , ils nous auront donné la clé de leur entrée dans la guerre libérale-"pacifique" du monde.
C'est ici que le ressort réel de ce qui advient sous nos yeux, et des apories qu'explore pour nous Agamben, a été entraperçu par quelqu'un : Jacques Lacan, dans son identification du plus-de-jouir et de la plus-value. Identité trouble, complexe, mais indubitable aujourd'hui, et sur laquelle, comme par hasard, Agamben va conclure. Zizek y revient de manière profonde dans son livre sur Hegel ; mais réellement, poussés encore par la méditation agambénienne, nous devons accomplir le pas définitif, et consacrer absolument l'identité, dans le capitalisme moderne, du plus-de-jouir et de la plus-value.
Qu'est-ce à dire? Agamben cite deux dispositifs de fabrication, par le Capital, de l'Improfanable : la mode, et la pornographie. De la première, il nous dira peu de choses. Il s'attarde sur la seconde. Mais immédiatement, on voit à l'oeuvre le paradoxe : la mode est clairement la sphère du capitalisme par excellence , si Improfanable que nul ne songe à la profaner. Agamben semble davantage songer à une très improbable "profanation de la pornographie", qu'à celle de la mode; alors qu'il semblerait, pour des raisons que nous allons dire, que c'est la première profanation qui assurerait d'en être vraiment une, tandis que la seconde semble court-circuitée d'avance. Pourquoi?
Comme le voit bien Agamben, on peut difficilement aller plus loin dans une inscription interne de la profanation que la pornographie. C'est par une remontée de ce point aveugle du capitalisme moderne, que toutes les apories que nous avons rencontrées s'éclaireront de leur vrai jour, et nous fourniront une grammaire complète de la profanation(la vocation de l'Antiscolastique étant bien celle-là).
Commençons donc, comme pour toute remontée qui se respecte, par la fin : "l'Improfanable de la pornographie -tout improfanable- se fonde sur l'arrêt et sur le détournement d'une intention authentiquement profanatrice. C'est pourquoi il faut arracher à chaque fois aux dispositifs(à tous les dispositifs) la possibilité d'usage qu'ils ont capturée. La profanation de l'improfanable est la tâche politique de la génération qui vient." Mais comment profaner un dispositif qui, tel que le porno, a porté à sa logique extrême l'inscription de la profanation même à l'intérieur de lui-même?
Ici, il faut louer Agamben de reconnaître les mérites potentiels du porno : "Le geste de défi de la star du porno(n'est pas) repréhensible en tant que tel." "Mais alors que ces comportements (du porno) s'offraient à un nouvel usage possible, qui relevait moins du plaisir du partenaire que d'un nouvel usage de la sexualité, la pornographie intervient comme pour bloquer et dévier l'intention authentiquement profanatrice. La consommation solitaire et désespérée de l'image pornographie se substitue ainsi à la promesse d'un nouvel usage." C'est moi qui souligne, car les tournures toutes allusives que donne Agamben à la plupart de ses phrases obligent à procéder par recoupements, déductions et hypothèses : l'une d'elles est peut-être qu'Agamben sans le savoir cherche malgré tout à rejoindre quelque chose de l'éthique protestante , et ses affinités bien connues avec le capitalisme.
Agamben insiste de plus beaucoup, comme à chaque fois qu'il touche à la chose, sur l'attitude de complicité qui affecte, c'est-à-dire qu'affecte, l'actrice porno(ou le top model) vis-à-vis de l'objectif, c'est-à-dire vis-àvis du spectateur. Mais justement il faut immédiatement voir ce qui, du porno et de la mode, diffère très profondément; et qu'Agamben n'évoque pas. Il évoque, justement, le porno, et sa façon d'intégrer-désactiver le potentiel de profanation, parce que de tous les produits du Capital moderne, le pornographique est sans doute celui qui se rapproche le plus de la promesse d'un usage, tout en s'y soustrayant par la même le plus, comme il le décrit cliniquement dans les passages que nous venons de citer.
Avant d'interdire un nouvel usage, il faut bien dire que le capitalisme, avec le porno, en a d'abord offert un nouveau : des millions d'hommes ont pu "jouir" d'un accès à un type de pratiques, de femmes, de fantasmes, etc., qui leur aurait été absolument inaccessible sans cela. Le capitalisme retire donc aussitôt, alétheiologique en diable, ce qu'il offre, certes! Mais surtout, la logique formelle même de l'échange, c'est de rendre accessible un nouvel usage, par ces chemins de traverse même. Le capitalisme n'est rien d'autre que cette logique implacable, saisie par Heidegger comme force aveugle de la technique, où la création perpétuelle de nouveaux usage est l'excroissance même de l'usage dans l'échange de plus en plus vaste. Ce n'est pas parce qu' un nouvel usage est créé que l'échange se constitue pour le conduire optimalement; c'est la même chose. La pornographie n'étant, à proprement parler, rien d'autre que la capacité technique existante à filmer des rapports sexuels réels, l'échange n'est rien d'autre que la forme pure de l' accomplissement inéluctable de cette possibilité. Rien, dans le capitalisme(la technique heideggerienne) ne reste à l'état de possible; il est anti-leibnizien par excellence; selon une remarque de Debord, tout ce qui peut être fait doit l'être.
Il donne pour exemple de la subversion de l'image pornographique de l'intérieur mon amie Chloé des Lysses : qui pour la première fois a créé un dispositif où le regard qu'elle tourne vers la caméra et l'objectif photographique, pendant qu'elle "fait ce qu'elle a à faire", pour reprendre une vieille expression d'Agamben déjà sur le porno, ne simule plus ni l'orgasme ni la moindre complicité avec le spectateur.
Ce qui fascine ici à juste titre Agamben est la réduction du dispositif sexuel-porno au "moyen pur". L'isolation du "moyen pur" détaché de sa fin est l'un des motifs les plus tenaces et endémiques de la pensée d'Agamben, au point qu'il a donné à l'un de ses livres le nom de "Moyens sans fins". Ca veut dire, une fois de plus : la désactivation de la fin, l'isolation de la forme pure, la répétition, le rite ou le jeu, absolument détachés de ce qu'ils jouent, commémorent, mettent en forme. Le problème ici, c'est sans aucun doute que la sexualité humaine est originairement un "moyen sans fin", une répétition détachée de ce qu'elle répète. Au point que l'homme ne peut pas (le voudrait-il) faire autrement. C'est du reste le contresens d'à la fois les intégrismes réactionnaires de toutes sortes, qui font comme si le couple hétérosexuel matrimonial était le seul modèle "conforme à la Nature" de sexualité humaine, et les minorités sexuelles qui entendent "subvertir" ce modèle dominant par une exception inouïe. La véritable subversion, comme toujours, devrait être ailleurs(et l'est, dans la littérature de Genet ou aujourd'hui Dustan par exemple) : dans une dialectique du singulier-universel, par où le soi-disant minoritaire "pervers" démontre au bien-pensant que le couple matrimonial hétérosexuel est déjà une perversion par rapport à la Nature, où nulle part la nécessité n'en est inscrite dans le règne animal mammifère. Que la cahsteté elle-même, qui serait à tout prendre le seul modèle humain approchant réellement d'une "conformité à la Nature"(l'essentiel de leurs existences, les mammifères font autre chose que se soucier d'accouplement), est aussi , nécessairement, pour l'animal parlant, une perversion(et peut-être la plus luxueuse et vicieuse que l'humain puisse s'offrir). Je me permets ici de renvoyer à mes travaux, et en particulier au texte Répétition et événement qui en est le condensé : le "moyen sans fin", en quoi se distingue-t-il du matérialisme démocratique même, de l'immense religion cultuelle qu'est le Capital moderne comme tel, selon Benjagamben? La sexualité humain tout entière, dont le porno est l'expressivité si on veut "factice", mais d'une facticité qui est celle de notre sexualité tout entière elle-même, n'est rien d'autre que la répétition, si on veut à vide, d'un événement à jamais inaccessible pour qui parle : le rut animal reproductif. D'où le ridicule fascinant de la pornographie de toujours, et notre honte à la consommer, le cas échéant, échéance qui est réflexe conditionné pour cette génération; et honte qui ne tombe sous le coup d'aucune morale, mais le labyrinthe de Gizeh où nous égarons cette bonne volonté à répéter, indéfiniment, l'impossible propre de l'homme. Nous y reconnaissons la comédie même que constitue la sexualité humaine comme telle , qui est sans doute, et c'est en tout cas ce dont un héritage contemporain de la psychanalyse devra instruire les nouvelles générations, la structure même de la vérité : nous répétons artificiellement un événement que nous n'expérimenterons jamais, mais c'est par là que nous délivrons le champ absolument entier de nos vérités subjectives.
On se demande toujours, et depuis le temps on aurait pu répondre, pourquoi les situations pornographiques sont-elles toujours si ridiculement "fausses". Réponse : l'artifice des attitudes qu'ont les "comédiens" porno(on joue faux, parce qu'on va le faire "pour de vrai", mais justement tout est là ), c'est de tendre le miroir de la sexualité humaine en général , qui est tout entière, comme le porno lui-même, le simulacre nécessaire d'un état qu'aucun être parlant ne connaîtra "comme tel" jamais, le rut.
Ici comme ailleurs, la répétition cultuelle(qui fait que l'humain est infiniment plus "obsédé" que les autres mammifères : eux connaissent le rut, ce qui leur permet, l'essentiel de leur temps, de vaquer à d'autres occupations) évide cela qu'elle répète de son contenu , l'état de rut. Au point que même quand on baise "pour se reproduire", on n'est jamais en rut. L'être parlant ne connaîtra jamais le rut; voilà ce qu'au fond la psychanalyse a découvert. Rien du débat, par exemple, de Foucault avec la psychanalyse ne permet de trancher ce point; Foucault s'imaginait seulement que la psychanalyse demeurait encore trop entachée de "naturalisme" quant à la sexualité; il entendait rendre pleinement la sexualité humaine à sa vocation de "moyen sans fin" pur. Mais le problème est que même quand il ne le sait pas, l'humain le fait. Sa sexualité est l'immense simulation, l'immense jeu de commémoration rituelle d'un état qu'il n'atteindra jamais : non pas la reproduction(qu'il accommode comme le reste : même la procréation est, si on y pense bien, un moyen sans fin, -ou une fin sans moyen, comme le prouve l'insémination artificielle), mais le rut biologique lui-même. Et la fête(la parodie cultuelle) que constitue originairement la sexualité consiste précisément en cette désactivation originaire, car nécessaire , de l'état du rut biologique.
Et là est peut-être la clé du religieux cultuel, et du deuil infranchissable qui en nimbe tous les accomplissements : passer d'autant plus de temps à répéter quelque chose qu'en tant que tel on n'atteindra jamais . Si on pouvait l'atteindre, on ne le répéterait pas si compulsivement, cérémonieusement; par là, toute répétition créé quelque chose de neuf par rapport à ce dont elle évide le contenu en le répétant. En l'occurrence, rien de moins que l'entièreté de ce qu'on appelle la "sexualité" humaine. Et finalement toute la machinerie cultuelle humaine elle-même.
Autre remarque en passant : il est injuste de la part d'Agamben d'y aller de sa petite pique contre Chloé, des Lysses du nom, quand, en dépit de l'admiration qu'on sent aussitôt après poindre dans son texte pour son geste, de la présenter comme "une star du porno, qui fait passer ses prestations pour des performances artistiques". Qu'est-ce que l'art contemporain, sinon un jeu perpétuel de la passation et du déplacement de la frontière entre art et non-art? Aucun autre secteur n'a poussé l'assomption nihiliste du Capital aussi loin que celui-là. Agamben devrait savoir, et analyser, l'iconoclasme constitutif de l'art dit contemporain; l'art contemporain est celui qui porte à son paroxysme le devenir-topologique du monde.
Qu'est-ce que la topologie? La forme pure et vide de discrimination de l'intérieur et de l'extérieur. Ainsi, les rapprochements incestueux et les zones d'indiscernabilité de l'art contemporain avec la mode et la pornographie ne sont pas à prouver; d'où, du reste, l'audience qui est celle d'Agamben dans le monde de l'art contemporain. Mais ce dernier mériterait une critique aussi âpre de la part d'Agamben que celle qu'il réserve aux dispositifs de la mode et, au final, de la pornographie, qui est le dispositif le plus vulnérable. On ne peut ici se défendre tout à fait d'une impression de quasi-idéalisation de la sphère pornographique par Agamben; d'une part, c'est tout à son honneur, mais de l'autre, nous dirons pourquoi il faut en sortir. Et, en tout cas, l'art contemporain ne mérite pas moins une critique radicale de la manière dont il désactive, peut-être encore plus radicalement que la mode et le porno, les potentiels de profanation à l'intérieur de ses dispositifs, car avec un taux de talent pervers plus grand et plus initiatique. On a volontiers, et parfois à juste titre, attaqué les critiques de l'art contemporain (Baudrillard, Jean Clair, etc.) comme "fascistes"; mais il faudrait avoir une bonne fois pour toutes le courage, bien sûr, d'attaquer le devenir-fasciste de l'art contemporain lui-même : c'est-à-dire : l'imaginaire de plus en plus fasciste du matérialisme démocratique tout entier. L'iconoclasme a toujours été l'épiphanie des fascismes; et le nihilisme porno-gore-infantile-animalier de l'"esthétique délationnelle" contemporaine est un reflet du fascisme qui nous attend de manière imminente, du fait qu'il soit déjà là, intégré, dans les dispositifs médiatiques.
C'est toute la complexité de la pensée où Agamben nous engage de parvenir, ou pas, à discriminer une "bonne" profanation messianique à-venir, de la mauvaise, qui est déjà là partout. Parlons franc, et même lourd : que serait la profanation de cet Improfanable par excellence qu'est la pornographie? Un viol collectif? Une version universelle de la scène de partouze dans le grand Idioten de Lars von Triers? Est-on bien sûr qu'ici on ferait autre chose que s'en prendre, en même temps, au maillon le plus faible du capital? La cotation boursière de la plus grande star du porno n'est rien en regard du plus moyen des mannequins de mode. Je suis absolument convaincu, pour des raisons que je vais dire, que la profanation dont rêve Agamben s'appliquerait infiniment plus judicieusement à la mode qu'au porno.
Car c'est ici qu'est la pleine responsabilité de notre génération : la première apte à pleinement élucider l'identification lacanienne du plus-de-jouir et de la plus-value. L'industrie pornographique est massivement un prolétariat du capitalisme par rapport à la Mode, elle l'expression par contre la plus pure du Capital en son sens le plus lourdement marxiste. Et c'est ce qu'Agamben, moyennant -c'est le cas de le dire!- encore une fois des outils empruntés à Benjamin, est tout près de voir, mais n'en vient pas à clarifier entièrement.
Pour rendre raison de la phase porno-mode des dispositifs capitalistes, le concept de Benjamin est celui de "valeur d'exposition", qui vient doubler ceux de Marx : la scission entre valeur d'usage pré-capitaliste, et valeur d'échange, scission intersticielle où se glisse l'extorsion démesurée de la plus-value.
Cette "valeur d'exposition" qui "quantifie" l'actrice porno ou le top-model, comment Agamben ne voit-il pas, et n'analyse-t-il pas, le fait que dans un cas, la mode, la valeur d'exposition est maximale , et dans l'autre, le porno, la plupart du temps minimale ?
J'entends d'ici fuser les rires gras. Comment? La "valeur d'exposition" du porno, minimale? Vous vous moquez de nous? C'est une entourloupe d'intellectuel heideggerien? Une "alétheliologie"? Ce qui est le plus montré est le plus caché? Pas du tout. Il y a bien une dialectique, mais absolument pas heideggerienne. C'est précisément parce que l'exposition est maximale dans le porno, que sa valeur (d'échange, donc d'exposition) décroît d'autant , bien sûr! Tout ce qui se rapproche tendanciellement de l'usage, tout ce qui s'offre de très près à l'usage, est sujet à déflation. C'est précisément ce qui rapproche et même, affectuellement, identifie l'usage et la jouissance, comme nous allons voir.
Il en va ici exactement selon non seulement la dialectique marxiste, mais freudienne. Nous sommes les premiers, après Deleuze et Guattari, à être des freudo-marxiens conséquents. Tout se joue ici selon une grammaire stricte, implacable dans sa rigueur arithmétique, combinant l'usage, l'échange, et "l'exposition". Le top model n'exhibe aucun usage strict, ou le moins possible; tandis que l'actrice porno est aussi proche de "l'usage profanateur" que possible. La logique de la plus-value, qui est donc ici la logique du plus-de-jouir pur, est quasiment la même chose que la "valeur d'exposition".
Dans la mode, l'échange de la marchandise est (presque) entièrement détaché de l'usage; dans le porno, c'est l'usage qui est (presque) entièrement détaché de l'échange. La "promesse d'usage" que selon Agamben le porno finit par décevoir, c'est en fait un infime mais décisif défaut d' échange. La description doit donc ici être clinique.
On ne fera pas sur toutes ces analyses, à long terme, l'économie d'un spinozisme radical, c'est-à-dire d'une logique pure des affects qui s'ensuivent des dispositifs les plus divers, et en tout cas ceux propagés partout par le matérialisme capitalo-démocratique. La fameuse "valeur d'exposition" benjagambénienne, ce n'est rien d'autre que la plus-value, une fois qu'on a compris que plus-value et plus-de-jouir étaient une seule et même chose. Mais : dans le porno, la profanation (la jouissance aussi-proche-que-possible de ce qui s'offre et s'expose) est inscrite, ce qui réduit d'autant plus l'"aura" de l'actrice porno. La profanation -la jouissance- est incontestablement proportionnée à l'"aura" fabriquée, aura qui n'est rien d'autre qu'une promesse de plus-de-jouir où la plus-value se fétichise(ce que la mode parvient maximalement à atteindre, elle!!). Dans la mode, nous avons affaire à l'"aura" la plus pure de la plus-value la plus pure. L'usage possible (du top-model, du vêtement) se contente de nous narguer de très haut; ce qu'on ne peut certes pas dire du porno, qui nous confronte bien plutôt à l'impossible équilibre entre notre Désir et notre jouissance. La "satisfaction" de cette dernière, dans le porno comme ailleurs, n'arrive pas à nous tenir quittes, tout au plus un peu fourbus.
Agamben est d'une grande lucidité quand il écrit, dans le chapitre sur la parodie : "La pornographie, qui maintient son propre fantasme dans son intangibilité par le geste même avec lequel elle le rapproche en le rendant insupportable à regarder, est la forme eschatologique de la parodie." Ces remarques sont d'une très grande densité. Comme le sait le masochiste masculin ou l'amoureux courtois, c'est la perpétuelle mise-en-différé de la jouissance qui élève et maintient dense la consistance du Désir, recule l'impossible consommation eschatologique -et, bien sûr, eucharistique, comme on aura ample matière à le constater- de la jouissance elle-"même", l'usage coïncidant d'"aussi près que possible" avec lui-même.
C'est là où la logique de la plus-value rejoint l'impasse du Désir lui-même, dans son impossible équilibre avec la jouissance : soit l'exponentiation chaste et sublimée, la plénitude deleuzienne ou dantesque, qui est la démesure du Désir enlevé sur une jouissance qu'on renonce à satisfaire, soit l'insupportable "satisfaction" compulsive de la pornolepsie en tout genre.
Il n'y aura jamais d'équilibre avéré entre le Désir et la jouissance, pas plus qu'il ne peut y en avoir, dans le capitalisme, entre les rapports de production et les forces productives, entre l'usage présenté et immanent, immédiat à soi, et l'échange représenté, différé à l'infini dans l'excès démesuré de la monnaie et les spéculations "abstraites" de la Bourse.
Ainsi, dans la problématique d'Agamben, voit-on la "profanation", ou la quasi-profanation, ratée de justesse par l'interposition de la marchandise-écran, se retirer de toute sacralité possible -le porno-; de même voit-on la "sacralité" de la mode, sacralité cultuelle, évidée de tout contenu religieux, et atteignant par là à sa forme pure, se retirer de toute profanation possible. Les deux composent la trombine "Janus" de notre nihilisme.
Il faut donc mettre à jour l'impasse d'où part Agamben, celui du double impossible entre un équilibre avéré de la jouissance et du Désir, et celui entre forces productives et rapports de production, pour saisir aussi l'impossible qu'il appelle de ses voeux : la "violence messianique" de Benjamin, dont dans un autre livre Agamben nous disait à peu près qu'elle mettait fin au "nihilisme imparfait" de la médiation par la Loi en accomplissant le "nihilisme parfait" de la Loi messianique : quand il appert clairement que la Loi est une seule et même chose que la non-Loi. Entre la mauvaise profanation, que grimace le Capital à l'intérieur de ses dispositifs, et la bonne, il n'y aurait alors qu'un pas, mais lequel? La sortie de l'aporie, comme d'habitude, ne réside pas dans quelque tiers terme étranger aux deux premiers, mais, comme une lettre volée, dans la forme pure de l'aporie elle-même.
Qu'est-ce qu'une plus-value pure ? Un objet-sujet(un vêtement sur des corps) qui occulte absolument l'usage dont il procède : l'ouvrier qui manufacture les vêtements; la consommation sexuelle -l'usage possible- du corps du mannequin, miraculeusement éloigné; enfin le résultat de la magie, du maléfice de la marchandise, c'est-à-dire l'"aura" dont vous enveloppera le vêtement de mode quand vous le porterez, et qui résulte de ces multiples opérations d'occultation.
Le messianisme d'Agamben est au fond, consciemment ou pas, franciscain . On sent dans ces lignes vibrantes, finalement, une bien plus grande proximité à la promesse pornographique, qu'à l'esbroufe de la Mode. Un usage nu, aussi transparent et sans échange que possible, une "revendication de la "pauvreté la plus haute"", voilà l'idéal politique d'Agamben, qui nous guide sur les pistes de ce que serait une "authentique profanation", contre les dispositifs du Capital, qui les détournent.
Agamben évoque, fort à propos, la dispute qu'opposa aux franciscains historiques le pape Jean 23, dont l'argumentation fait songer furieusement à la sophistique déconstructionniste contemporaine, où l'impossible-présence-à-soi et le chantage à la différence-en-plus finit par tout indifférencier. Les franciscains, activistes messianiques de l'usage profane au sens d'Agamben, -profanation permanente, qui est leur "insurrection permanente", et où le sacré devient le plus profane et inversement-, le pape de l'époque, capitaliste émérite et déconstructionniste avant l'heure, leur opposait l'argument fort, mais sophistique, selon lequel "pour les choses qui sont objet de consommation, comme la nourriture, les vêtements, etc., il ne saurait y avoir d'usage distinct de la propriété parce que ce dernier se résout tout autant dans l'acte de consommation de ces choses, c'est-à-dire dans leur destruction." Donc, selon cet argument de la sophistique éternelle du pouvoir, il est inutile de rêver à quelque réappropriation de l'usage qui soit, et donc d'abolir la propriété(comme vol ontologico-capitaliste), parce qu'il n'y au fond ni usage, ni propriété. Si je possède une nourriture, il n'y a pas de possession, puisque j'en fais usage; si je la mange, il n'y a pas d'usage, puisque l'objet de l'usage disparaît dans cet usage. Et on a alors l'exercice de phénoménologie déconstructionniste exemplaire : "L'acte même de l'usage n'existe pas en nature, ni avant qu'on l'exerce, ni pendant qu'on l'exerce, ni après qu'on l'a exercé. La consommation, en effet, dans l'acte même de son exercice, est toujours déjà passée, ou future, et comme telle, on ne saurait dire qu'elle existe en nature, mais seulement dans la mémoire et l'expectative. C'est pourquoi elle ne saurait être possédée sinon dans l'instant de sa disparition."
Comme nous ne saurions soupçonner Agamben de se rendre complice de cette sophistique, volons au secours de la bonne pulsion profanatrice, en reconstituant la topologie réelle des usages : un matérialisme authentique .
Je répéterai ici mon axiome : la limite de la consommation, c'est la jouissance. C'est une limite purement intérieure, affectuelle, qui irradie en retour de son point aveugle toute l'économie politique présente et passée et future des usages, et donc des profanations possibles .
Tout d'abord, il tombe sous le sens qu'on ne peut mettre sur le même plan vêtements et nourriture. Un vêtement est inassimilable, une nourriture assimilable; la destruction de l'une n'est pas du même ordre que l'autre. La mode irradie le vêtement de l'aura de la plus-value, où joue l'occultation du travail manufacturé réel, puis le dévoiement du top-model qui attise l'envie et fait exploser les échanges, par sa "valeur d'exposition"; qui n'est pas simplement, là non plus, un troisième terme extérieur aux deux autres, ni même leur "synthèse", mais très exactement leur écart.
La double parodie eschatologique-eucharistique du porno et de la mode, en étant la parodie évidée du religieux, en restitue pourtant l'essence pure, et notamment les comptes que la religion monothéiste dût régler tôt avec les impasses du Désir et de la chair : "libérez" absolument la sexualité, livrez-là à une consommation inconditionnée, mettez en vente tous les usages possibles, comme cela fut fait il y a plus d'une trentaine d'années, vous remarquez aussitôt que l'être humain du matérialisme démocratique, le nihiliste à l'état pur, l' homo sucker que nous sommes tous, au moins jusqu'à un certain point, attribue automatiquement une valeur d'exposition infiniment plus grande à cela qui se retire presque entièrement de tout usage possible(la mode) qu'à se qui s'y offre presque inconditionnellement(le porno). Je ne parle évidemment pas des goûts subjectifs échéants, mais du résultat dans la subjectivité humain prise en son entièreté, qui est toujours celle qui révèle le singulier à lui-même(quand bien même, donc, son affinité élective le porterait plutôt vers l'"icône" pornographique, comme l'écrasante majorité des hommes sous le manteau).
Tout simplement parce que la valeur d'exposition n'est rien que la forme pure de l'écart entre la forme-échange et la matière-usage. La forme évidée et parodique de la "vertu" triomphe de celle de la chair.
Là est l'arithmétique en apparence paradoxale, mais absolument fixe et infaillible : jouir plus , c'est d'autant moins de plus-de-jouir; moins de jouir offert à l'usage possible, c'est d'autant plus de plus-de-jouir! Et là aussi est l'exact équivalent, clarifiable seulement à notre époque d'assomption nihiliste du nihilisme du Capital, entre la logique de l'échange-usage-plus-value et la logique du Désir et de la jouissance.
Deuxièmement, il faut se souvenir que des deux paradigmes que les anciens reconnaissaient à la jouissance, la nourriture était alors, du fait que la chasse manufacturée était proche, et non industrialisée, le paradigme par excellence de la jouissance; non la jouissance sexuelle, qui est un paradigme des modernes(le mérite en revient à Jean-Claude Milner de l'avoir mis en évidence). Le paradigme originaire de la consommation, et de la jouissance qui la sanctionne, n'est donc pas le coït, mais l'alimentation. Le cannibalisme impossible, voilà le paradigme ultime de la jouissance.
Que nous dirait un déconstructionniste ici, par rapport au porno? Il détournerait Lacan, et nous démontrerait que le coït, n'étant un rapport qu'illusoire(il n'y a pas de rapport sexuel), l'interdit ultime de l'usage qui pèse sur la marchandise pornographique n'est en soi "pas différent" de l'interdit qui pèse sur le coït lui-même; la limite des deux, c'est la jouissance elle-même qui sanctionne le non-rapport. Post-coïtum animal fourbu, et macache pour l'usage dans les deux cas.
C'est exactement en ce point perpétuellement fuyant que réside la sophistique : de même que Derrida, sur le tard, nous explique qu'en nature", la différence travail-manuel/travail-intellectuel ne vaut rien, puisqu'un paysan doit utiliser des ordinateurs, du textuel, des machines, etc., tandis qu'un intellectuel doit... du coup, la différence entre intellectuel et paysan s'estompe, au nom de la différence elle-même.
Le pape Jean 23 désactiva la subversion franciscaine, qui voulait restituer au peuple profane-messianique le libre usage de ce qui était confisqué par les possessions monarchiques et cléricales, que précisément il était dans la nature même de la consommation d'être impossible : le monarque, le clérical, le chef armé, ne peuvent pas posséder ce qu'ils possèdent, justement parce qu'ils en font usage. Et que l'usage -la consommation- fait qu'on ne possède pas "ce qu'on possède", les richesses effectivement extorquées au peuple profane et séparées dans la sphère sacrée. Je suis un pape plein aux as, habitant palais et cathédrales somptueuses, l'église à mes ordres et des centaines de domestiques à mon service, faisant parvenir à ma table les mets les plus raffinés du monde, cuisinés par les meilleurs cuistots, recouvert de vêtements onéreux et nécessitant la plus grande main-d'oeuvre, couvert de bijoux, etc., mais peu importe! Tout ce que je possède, je ne peux à proprement parler en faire usage, donc je ne possède rien de tout ça! Et, dans ce que je "possède" sans réellement le posséder, tout ce dont je fais réellement usage, comme la nourriture, je n'en fais pas vraiment usage, puisque l'objet de l'usage disparaît dans l'acte! Il retourne donc l'argument des franciscains contre eux-mêmes : en effet, la propriété n'existe pas, seul l'usage existe, mais "instantanément", dans l'acte de consommation, et donc au final il n'y a pas d'usage "comme tel" non plus, et surtout pas, cite Agamben de notre Pape pré-derridéen, de propriété de l'usage. "L'usage est toujours une relation avec ce qu'on ne saurait s'approprier, il se réfère aux choses en ce qu'elles ne peuvent pas devenir un objet de possession." Mais c'est ce point qui démantèle à son tour la déconstruction papale : l'appropriation impossible, voilà la structure de l'événement messianique que nous quêtons tous, des franciscains aux benjaminiens. L'impossible dont l'effectivité immanente et répétable(puisque toute "appropriation", assimilation effective, se solde en anéantissement de ce dont on fait usage, dont l'identité est jouissance, de même qu'elle est la sanction du non-rapport sexuel : toujours-la-jouissance-qu'il-ne-faudrait-pas).
Ce qui reste ici insoupçonné, c'est que cette "impossible instantanéité" de l'usage, a pourtant une identité conceptuelle : la jouissance elle- même , qui est cette existence de la non-existence en nature de l'usage, pas plus "avant" qu'on l'exerce, que pendant, qu'après". L'instantanéité de l'usage étant son évanouissement même, telle est la jouissance. L'impossible coïncidence à soi, c'est la jouissance : voilà ce qu'aura inaperçu Derrida le long de son oeuvre. Car, parfois, selon des modes divers, ça jouit. Et quand ça ne jouit pas, ça n'empêche absolument cette impossible coïncidence de faire des siennes, et d'opérer. Que cette impossible tire les ficelles et déjoue les pronostics de la métaphysique, nous l'accordons sans peine! Mais dans une perspective qui renverse Derrida et remet la déconstruction sur ses pieds.
Dans l'argumentation fortiche de ce Pape, Agamben reconnaît la matrice de notre société, à point nommée, de consommation, -dont le porno est l'emblème ultime-. Que serait une profanation néo-franciscaine du porno? Baiser les actrices? Faire comme dans les films? Le sophiste est ici à son aise : l'impossible de l'acte est le même dans le "réel" du coït que dans le dispositif marchand qui me fait acheter le film ou la revue. Il se frotte les mains.
Le Capital présent doit fonctionner au plus-de-jouir accolé, décalqué à même la plus-value. Que la pornographie soit "plus proche" d'un potentiel de profanation que la mode, et que, pour cette raison même, il en soit plus éloigné(plus improfanable), il y a là de quoi désepérer, et pour d'excellentes raisons le Billancourt profanateur. Inversement, c'est le dispositif de la mode lui-même qui est davantage passible d'une profanation authentique, au sens même où l'entend Agamben, à raison même de son identification quasi pure à la logique fétichiste de la marchandise. Car dans la mode, tout est à profaner, puisque ne l'est jamais, ni même n'en fait la promesse(pas même chez Martin Margielia). Dans le porno, la proximité extrême de la profanation qui nous est aussitôt retirée est celle qui fait les délices du sophiste lacano-déconstructionniste; celui qui sait qu'il n'y a pas de rapport sexuel, que la castration est la sanction légitime de tout pousse-à-jouir, tandis que la sacralité de la mode, où le nihilisme cultuel évidé de contenu est, là, réellement porté à son paroxysme(il ne s'agit nullement de jouir, mais de "seulement observer"; non seulement feindre de s'extasier, mais faire en sorte que cette feinte se confonde avec l'extase elle-même : poésie nihiliste et mystique du snobisme que la poésie de Jean-Jacques Schuhl aura éternisée), est quant à elle absolument soustraite à tout usage profane. Le nihilisme de la marchandise est absolument séparé de la masse des consommateurs; le corps glacial et sublime du mannequin se soustrait à tout usage. La ponrographie, dirait le sophiste déconstructionniste(mais c'est en cela même qu'il faut ici lui donner en partie raison), ne fait que rédupliquer, répéter la répétition qu'est la sexualité humaine comme telle. Non seulement il n'y a pas de rapport sexuel(et la pornographie serait presque un dispositif euphorique d'assomption de cet impossible comme tel, adressé massivement aux hommes : enfin, on peut se débarrasser consciemment de l'impératif de jouir), mais l'exhibition du non-rapport comme tel(comme le savent tous ceux qui pratiquent le SM, l'amour courtois...) est davantage un rapport que ce le supposé rapport.
Agamben crédite Benjamin d'avoir donc dégagé que le capitalisme était le culte le plus extrême ayant jamais existé, et qu'il "ne représente pas seulement, comme chez Weber, une sécularisation de la foi protestante". Il convient pourtant de s'arrêter aussi au protestantisme(et conseiller la lecture du décisif livre de Weber). L'accommodement protestant, on le sait bien, est accommodement pragmatique à l'usage, à la jouissance, à la chair, au péché. Après un millénaire et demi de régulation anti-péché, par une distorsion incessante du message du Christ et de Paul(l'événement qui délivre de la Loi devenant la Loi, les règles la plus stricte : le Loi est l'événement, les règles sa répétition cultuelle), Calvin et Luther comprennent qu'il est temps de lâcher du lest, et nécessaire non seulement d'objectiver comme il fut fait la sphère du péché, mais d'accepter qu'elle est constitutive à la fois de la Loi, et de la grâce : l'événement qui interrompt la Loi et tient quitte pour cette riason même du péché, est pourtant cela même qui ramène le péché, puisque cette abrogation événementielle devant de toute force, poursuivant la chaîne de ses conséquences, devenir règle et répétition, elle recompose le péché dont elle avait délivre. Nietzsche lui-lmême, anti-paulinien s'il en fut, avait compris, très proche en cela de Saint Paul, qu'après s'être émancipé, il fallait toujours s'émanciper de l'émancipation. Le protestantisme a donné encore une nouvelle torsion : puisque, dans l'événement, ce n'est pas seulement les conséquences qui se poursuivent, mais aussi ce que l'événement avait aboli, il faut répéter la répétition, rédupliquer dans une forme évidée le règne des règles par cela que les règles, en l'interdisant, avaient ramené, en l'occurrence le péché : qui doit entrer, cette fois, dans la forme pure de la règle, qui répète la répétition ancienne en l'épurant.
Je me défendrai ici de m'expliquer de l'immense question(qui engagerait celle du "musulman" en tous les sens du terme) de la forme d'accomplissement islamique du monothéisme, ou la séparation entre sacré et profane(et ceci expliquant cela...) n'existe tout simplement pas, ou plus; dont tout l'effort héroïque fut d'aviser aux moyens d'éterniser enfin effectivement l'événement dans la répétition, au point de les indiscerner; en particulier dans le messianisme chi'îte . Qu'il nous suffise ici de dire qu'à bien des égards, l'islam accomplit de manière immanente les formes les plus extrêmes de messianisme authentique; par rapport à la ligne du parti Jésus-Saint Paul, le christianisme réel est une immense "déviation de droit", et l'islam une immense déviation "de gauche".
Mais je soupçonne fortement, par contre, Agamben de concéder de nombreux points à l'idéal protestant; l'assomption de l'usage promis par la pornographie, c'est le portestantisme et lui seul qui l'a mis en acte, notamment en Hollande, où la légalisation de la prostitution n'est qu'un arbre cachant une forêt appelée à croître partout, et où la promesse d'usage du porno est toute prête de s'accomplir bien plus radicalement : la frustration sexuelle, les fantasmes inassouvis, etc., y deviennent un péché aussi grand que le péché lui-même, et c'est désormais une assistance "médicale" à domicile, c'est-à-dire la forme de prostitution de sa phase la plus extrême, qui est désormais offerte aux citoyens. La "promesse de l'usage" qui n'est pas tenue, selon Agamben, dans le porno, le protestantisme est en passe de le consacrer absolument et légalement, à domicile et à la demande : un nouvel usage, "monnayé" par la sécurité sociale.
Au point que les autres esclaves du capitalisme ont pris les devants, non seulement de plus en plus d'hommes s'accommodent fort bien de cette ironique façon de se débarrasser du devoir conjugal, par la masturbation solitaire; mais au surplus Zizek fait ses choux gras de l'"interpassivité" montante de tous ceux qui, désormais, "regardent" des films pornos sans même consommer d'acte onaniste. Ici la profanation est : soustraction de la nécessité surmoïque de jouer le jeu de la profanation! On verra où cette intuition nous conduit : peut-être au dépassement même de l'intention profanatrice; peut-être à l'entente d'un événement qui ferait aussi son sort à la pulsion profanatrice.
C'est-à-dire qu'après tout, l'événement authentique, pour l'homme, n'est pas du tout l'impossible rapport sexuel, impossible structurel de la jouissance antique absolue, qui est l'assimilation cannibale; mais impossible encore, ultra-rousseauiste, de recouvrer l'état de nature bienheureux du rut. Il n'y a pas de "pulsion profanatrice", c'est-à-dire qu'il n'y a pas de pulsion du tout, sans cet impossible.
En sorte que l'événement authentique, pour l'être parlant, n'est pas cet impossible recouvrement de l'origine impossible du rut; ce recouvrement, c'est la compulsion dite "sexuelle" qui s'en assure, c'est-à-dire la répétition détachée de ce qu'elle répète, et consciemment; la répétition formelle pure, ironique, et consciente qu'elle est un simulacre voulu , un "moyen sans fin", sans fin autre que la répétition compulsive de la jouissance elle- même .
A l'extrême, la pornographie ne fait qu'accomplir dans l'échange marchand ce libre usage de son propre corps dans la répétition, ce "jeu" originaire qu'est la sexualité pour l'animal parlant, où, bien sûr, la sexualité est détachée de sa "fin" reproductrice, mais pour l'ajuster à une autre fin : "jouir sans entraves". L'événement authentique, pour l'homme, ne se peut préparer, qu'éventuellement par une éthique "dantesque" ou courtoise, de l'attente infinie, attente qui doit s'attendre aussi à être déçue. Cet événement qui seul mérite le nom d'événement pour l'homme, c'est l'amour.
C'est sur tous ces points que, au fond, Agamben aimerait que nous perdions nos petits. Le capitalisme c'est, au final, qu'une "profanation absolue et sans le moindre résidu coïncide désormais avec une consécration tout aussi vide et intégrale." Loft Story, Star Academy, paris Hilton, le porno, la "branchitude" sarcastico-nihiliste...
Il faut avoir donc le courage de dire ceci : d'une part, le capitalisme est ce qui a séparé de l'usage les prolétaires de tout bord; mais, dans sa phase la plus avancée, après la mort du "socialisme réel", il est déjà tout entier un jeu par rapport au religieux : une parodie, une répétition mimétique qui vide le religieux de son contenu pour restituer l'usage . Voilà le capitalisme moderne : le messianisme le plus accompli qu'on puisse rêvé, où toute les usages peuvent être exacués, un règne où "les Temps sont venus". Le capitalisme ne cesse d'offrir et de promettre toujours plus d'usages différents, tout en dissimulant la forme d'échange où il les promet et "donne". C'est à cette forme, qu'aujourd'hui (comme hier Marx) Agamben nous appelle à nous prendre. Il est donc tout entier, par rapport à la religiosité pré-capitaliste, un dispositif de profanation : à l'image de ces sacer anciens, non seulement des objets-marchandises, mais des humains sans nombre, une "partie de la victime est réservée aux dieux(foie, coeur, vésicule biliaire, poumons) alors que tout ce qui reste peut être consommé par les hommes. "(c'est moi qui souligne).
Et nous avons là le fin mot, l'aporie du début nous délivre de toutes les impasses du parcours. La figure de l' homo sacer , exception faite, bien entendu, des figures politiques réelles, justement les HS d'exception(sans-papiers, prostituées, "jeunes-de-banlieue" en France), nous devons pour finir chercher la figure authentique du corps glorieux de la profanation ailleurs que dans les dispositifs, parfaitement réglés et complémentaires, de la mode et du porno, où ici rien n'est vraiment sacré parce que rien n'est vraiment profanable, et là la "profanation absolue et sans le moindre résidu" interdit aussi la profanation comme telle.
La sacralité isolée comme forme vide, la profanation isolée comme forme vide, ne mènent nulle part. C'est dans des figures mixtes que nous devons chercher l'issue, et cette figure est celle de la star : Kurt Kobain et sa chanson Rape me. Malgré ma petite dent contre Derrida, force est de constater que son livre sur Nancy, Le toucher , peut nous aider à démêler les fils du dispositif, et accéder aux rares, emblématiques, christiques, eschatologiques, eucharistiques et glorieuses figures d' homo sacer , dont on sait bien qu'ils ne sont ni des mannequins, ni des acteurs-actrices porno, ni des homo suckers , ni des rwandais. Seule la star joue pleinement le jeu de la profanation. Et c'est sans doute en cela qu'en redoublant la division constitutive du Capital en se concentrant sur le mannequin de mode d'un côté, et l'actrice porno de l'autre, Agamben laisse échapper cette figure inclusive. Penser en quelque sorte ensemble la mode et la pornographie, finit par abolir les deux, dans la figure paradoxale de la star.
Ce dispositif a, d'une part, profané le religieux au sens le plus pur(l'acte de "toucher", dans les rites antiques, suffisait par exemple à rendre profane ce qui était sacré); d'autre part, il réinvestit la division dans son dispositif tout entier, dans la forme de la marchandise, l'os sur lequel nous butons : une forme à la fois "profanable à merci" et, pour cela même, improfanable, nous verrons comment.
Agamben a donc beau... jeu de dire que "les jeux télévisés de masse font bien partie d'une nouvelle liturgie; ils sécularisent une intention religieuse qui s'ignore." D'accord, bien sûr. Nous fûmes les premiers à dire que la prolifération exponentielle des jeux était la nouvelle liturgie; mais exactement parce que le capitalisme répète le religieux sans son contenu, en le réduisant à sa forme. Ce qui est plus problématique, c'est où Agamben veut nous conduire : le "grand jeu", ce serait la profanation en grand, -et singulièrement de tous les "jeux", télévisés et autres, existants. "Restituer le jeu à sa vocation profane est une tâche politique." Mais le problème là-dedans, qui est peut-être un petit peu le problème général de la pensée d'Agamben, est précisément ce qu'on feint d'avoir oublié aussitôt après qu'on l'ait formulé : que le dispositif de profanation est parfaitement intégré au Capital moderne, et à son consommateur. Agamben le sait, mais c'est comme s'il feignait, quand ça arrange son appel messianique, à l'oublier; et quand il s'en souvient et que tous ses voeux en appellent à "profaner l'improfanable", il ne nous dit pas comment nous y prendre, parce qu'il sait qu'il y a là une aporie insoluble, qui le fait reculer devant l'ultime assomption de sa pensée.
Comment nous en tirer? Lisons Agamben, qui résume ici toutes les ambivalences que je viens d'épeler, en ce que ce paragraphe, qui en appelle à ce qu'on pourrait appeler la Grande Profanation Messianique, ressemble à s'y méprendre au capitalisme lui-même , et au rapport qu'entretient à l'état pur notre génération à ses marchandises -celle à qui Agamben veut éveiller à sa tâche- : "La profanation (...) implique une neutralisation de ce qu'elle profane."
N'est-ce pas le rapport même qu'entretiennent, ironiquement, sarcastiquement, les gens de notre génération aux produits qu'on leur vend, en particulier culturels? "Une fois profané, ce qui n'était pas disponible et restait séparé perd son aura pour être restitué à l'usage. Il s'agit dans les deux cas d'opérations politiques : mais tandis que la première concerne l'exercice du pouvoir qu'elle garantit en le reportant à un modèle sacré, la seconde désactive les dispositifs du pouvoir et restitue à l'usage commun les espaces qu'il avait confisquées." Donc, ce n'est qu'à la fin qu'une issue au capitalisme se laisse entrevoir : une sorte de Profanation Généralisée, où la forme-marchandise dans laquelle se donne la séparation, et où se donne aussi la possibilité profanatrice, possibilité que réalise déjà mimétiquement notre génération par son nihilisme sarcastique envers toute valeur culturelle faisant l'aura de la marchandise, où cette forme, donc, s'abolit à son tour et ne laisse plus qu'un usage enfin "séparé de toute séparation".
Une exception miraculeuse qui, dans un monde de non-rapport(ou de rapport fondé sur la coupure, que les coupures et les divisions anthropologiques ne font que redoubler) on aura bien sûr reconnu notre définition de l'événement. Si on saisit, avec Badiou, la structure de la séparation à son niveau le plus radical, c'est-à-dire l'ontologie, l'événement appert comme le seul point de non-séparation à advenir dans l'existence. C'est-à-dire que la déliaison, que la métastructure étatique, capitaliste, et probablement désirante, ne fait que redoubler, est une loi de l'être et de l'existence; seul l'événement est liaison absolu; interdit de l'ontologie, c'est à cette raison même que, dans les situations non-ontologiques, donc toutes les situations existantes autres, il peut advenir, il peut y avoir des événements; ou encore, que c'est cette tension entre déliaison inerte de ce qui est existe et toutes les phénoménalités de mise-en-liaison qui donne la logique générale de l'événement, de venue événementielle.
C'est le point miraculeux où, au dire d'Agamben, "la sphère divine est toujours sur le point de s'effondrer dans la sphère humaine et où l'homme est toujours déjà sur le pas du divin." Ce qui voudrait cependant dire : la profanation n'est pas (encore) un événement. Mais peut-être peut-elle le préparer...
Agamben est un lecteur magique de Walter Benjamin, dont il a su restituer comme tout grand disciple(Bergson-Deleuze, Heidegger-Derrida, Hegel-Badiou, etc.), la puissance intacte de pensée, l'éternité, dans une constellation historique particulièrement éprouvante. Il nous rappelle du coup où il a puisé certaines de ses idées les plus pénétrantes, que nous venons d'épeler :
1-le capitalisme comme religion absolue, puisque forme cultuelle pure, débarrassée de tout contenu. En nos termes : le capitalisme comme forme pure du religieux, c'est la répétition non seulement clivée de l'événement qu'elle commémore(clivage qui est de structure), mais bien plus : répétition qui se présente comme absolument séparée de cela qu'elle commémore, au point qu'elle en efface les traces.
Idéologiquement, c'est, comme nous le rapellons : la "démocratie" comme répétition pleinière des révolutions qui l'ont imposée(c'est-à-dire sans plus aucune nécessité d'autres événements, miracles -à défaut desquels pourraient alors s'installer les seules profanations. La profanation serait la passion triste de l'événement; mais peut-être qu'en effet une profanation totale, une démultiplication violente de profanations, par surprise, par miracle, ouvrirait le champ d'un authentique événement. La profanation comme "répétition générale" et encore imparfaite de l'authentique événement, voilà qui me paraît enfin absolument viable : la preuve un peu plus bas).)
La sexualité est la répétition radieuse du rut originel, pragmatique extrémiste(où nous verrons qu'est inscrite, dans le capitalisme même, la possibilité endogénétique de la profanation), et qui dispense de se soucier plus avant d'une rupture événementielle telle que l'amour.
La technique est la répétition radieuse et plénière de la science, et en livre sans reste l'essence; dont le consommateur consomme sans reste l'excellence, dans la démultiplication de ses possibilités. La culture est la répétition plénière de tous les événements artistiques(plus exactement, la forme cultuelle qu'analyse Benjagamben de la répétition, par la Capital, de la trace effacée qu'elle commémore). 2-"Ce culte est permanent" : il n'est pas un lambeau de la quotidienneté de la subjectivité humaine qui y échappe, puisque le sujet contemporain n'a plus de rapport qu'à la marchandise(c'est le bon vieux messianisme négatif de tous les héritages marxistes).
Ajoutons pour la bonne mesure la philosophie. Déconstruction et postmodernisme ont finalement aligné la pratique philosophante sur l'époque de la Restauration et du décret de l'impossibilité de quelque événement que ce soit; quitte à répéter parodiquement le texte métaphysique sous prétexte de le déconstruire.
3-Dans un accent prophétique où la voix d'Agamben, comme si souvent(songeons encore à la mimétologie souvent criante de Deleuze par rapport à Bergson), se fond purement et simplement à celle de Benjamin, ce culte capitaliste, que Badiou appelle matérialisme démocratique, et que j'ai pour ma part isolé dans la forme anthropologique pure de la répétition, est vécu comme l'enfer sur terre, pour le dire simplement. Benjamin : "Le capitalisme est peut-être le seul cas d'un culte non expiatoire mais culpabilisant... une monstrueuse conscience coupable qui ignore la rédemption se transforme en culte, non pas pour expier sa faute, mais pour la rendre universelle... et pour finir par prendre Dieu lui-même dans la faute.... Dieu n'est pas mort, mais il a été incorporé dans le destin de l'homme." (Soit dit en passant : voilà encore un exemple parmi mille de la méconnaissance de la raison pour laquelle l'islam, poussant à son terme la ligne d'indiscernement entre profane et sacré, événement et répétition, a été le dernier monothéisme, fait ressembler une grande part de la philosophie contemporaine à une guerre à retardement. Car l'essentiel de ce qu'il y a à "déconstruire" dans le christianisme, dont le culte capitaliste est l'accomplissement évidé, mais encore sous le signe d'un protestantisme fondamental et objectivant, où on est obligé de mener à terme le processus d'assomption des régions divisées(la grâce-le péché, le sacré-le profane, l'événement-la répétition), tout cela a été déjà accompli théologiquement dans l'islam. c'est ce qui me paraît par exemple limiter l'admirable travail actuel de Jean-Luc Nancy. Ce qu'assourdis par la propagande actuelle nous ne parvenons pas à penser, c'est le double mouvement d'assomption de la Mort de Dieu, dont le signe positif demeure et demeurera la Révolution Française, c'est-à-dire la pointe de l'avancée historique de l'occident, et le fait que l'islam soit théologiquement en avance sur les deux autres monothéismes : elle a épuisé les ressources de la Religion Révélée, et a été le dernier des trois grands monothéismes fatalement. Là où le protestantisme fut le dernier sursaut du christinaisme, préparant le règne du Capital en organisant la devenue nécessaire réconciliation des sphères que le Dogme, l'inscription répétitive de la foi paulinienne, avait divorcées implacablement.) C'est-à-dire (le capitalisme eschatologique décrit par Benjamin) une damnation absolue, un monde de la faute ou du péchés purs( appelons ici les choses par leur nom!), c'est-à-dire si purs qu'ils sont détachés même de ce qui leur donnait signification de péché. Ce qui est de bonne conséquence paulienienne : le péché n'a de sens que par rapport à la Loi; enlevez la Loi, il n'y a plus de péché, et telle est bien la promesse messianique exaucée par le capitalisme lui-même. Dans le capital et sa consommation, la Non-Loi apparaît enfin à l'état pur comme la Loi absolue; l'impératif illimité et éternisé de la répétition cultuelle.
"Il est donc une contagion profane, un toucher qui désenchante et restitue à l'usage ce que le sacré avait séparé et comme pétrifié." Et telle est bien, finalement, la description des rites antiques la mieux ajustée à la figure paradoxale du sacer pour notre époque -une part du corps sacrifié, intouchable, pour les dieux, une autre, que le seul fait d'être touchée rend profane : droit inconditionné à la profanation que revêt la forme-marchandise, sous sa figure ultime qui est la vedette elle-même, -"au plus près" avec la pornographie-, "de très loin" avec la mode, et l'art contemporain comme point de rencontre des deux-.
Comment alors ne pas finir par reconnaître que l' homo sacer agambénien coïncide beaucoup moins, au final, avec les figures du sans-papier, de la prostituée(ou même de l'actrice porno), du bosniaque, du rwandais, du palestinien... qu'avec la figure de la star? En celle-ci, et de plus en plus, la double appartenance à la sphère du sacré et l'offrande inconditionnelle et sans reste à la profanation se donne à saisir dans toute sa pureté. La profanation, au fond, ne saurait s'adresser qu'à elle; par une forme de situationnisme beaucoup plus extrémiste que celui des origines, la star restituée à l'usage serait, enfin, l' homo sacer à l'état brut et vingt-quatre carats. Nous tiendrions enfin la profanation rêvée, que risque fort de décevoir et la profanation pornographique, et la celle de la Mode.
Le 9 mai 2005, le magazine Technikart organise un raout en l'honneur du livre d'entretien que j'ai réalisé avec Philippe Nassif. Sans trop réfléchir et par amitié, j'accepte : bien m'en a pris, puisqu'enfin j'allais trouver une illustration et une concentration "événementeille" de toute une séquence de ma réflexion et de mon aventure, celle qui s'étend d' Esthétique du Chaos à Evidenz, de Society à Théorie du Trickster. C'est-à-dire qu'on avait ici en or massif les deux faces d'exactement la même médaille nihiliste, et la concrétisation de l'impasse profanatrice. D'un côté, le nihilisme capitaliste "tel quel" : cette génération ontologiquement parodique, ironique, qui ne cesse de montrer qu'elle fait semblant de jouir de la marchandise, suraffecte ce semblant et cette non-duperie : adoptant les attitudes des comiques Edouard Baer et Ariel Wizman, ils ne cessent pas de n'être pas dupe des marchandises qu'ils ne cessent de consommer. Mais justement, montrer qu'on fait semblant, ce n'est pas du tout faire semblant; c'est là la profonde structure dialectique de l'ironie, qui renvoie aussi bien à la négativité hégélienne qu'au message "propre" qui, aussitôt émis, vous revient sous sa forme inversée, Lacan dixit. Faire semblant, c'est montrer qu'on a ce qu'on n'a pas, ou qu'on n'a pas ce qu'on a; c'est ou bien simuler, ou bien dissimuler. L'ironie, elle, en montrant qu'elle fait semblant, ne renvoie plus seulement à sa forme propre, mais bien au contenu qu'elle désacralise, "profane", par là; j'ai réellement un amour et un usage de la marchandise, sacré pour une part, profane ("négligeant", non-dupe, désublimé)pour l'autre. C'est-à-dire qu'ils jouent, au sens exact d'Agamben; et donc qu'ils profanent. Ils se libèrent du sacré -de la marchandise- sans pour autant l'abolir. D'un autre côté, les nouveaux membres de Tiqqun , venus ici pour accomplir le messianisme nihiliste("vive le nihilisme!", a spontanément proclamé l'un de ceux qui avaient l'air un peu intelligents, et comme illuminé sur place par la révélation... le problème est qu'il ne me semble pas que le nihilisme ait besoin de nos prières pour vivre. Il est un Dieu qui ne nécessite aucune pistis ) d'un profanation effective, d'un accomplissement un-peu-plus-effectif du jeu.
Profaner l'improfanable? toute une part de ma démarche depuis quelques années, justement après l'expérience partagée avec les ex-membres de Tiqqun (dont aucun ne compose la mouture actuelle, à part le chef, commanditaire de cet acting-out -aspersion de personnes par dix litres de peinture blanche et fraîche, bagarres, virtrines cassées- à l'érotisme d'autant plus manifeste qu'on est au courant de sa libinalité), visait à conduire à ce point : le trickster , sorte d'"entriste" situationniste, c'est exactement celui qui traverse (encore doit-il en avoir le talent) les sphères de la sacralité capitaliste actuelle et effective, pour produire cette improfanable-porfanable absolu, ce paradoxe typique de notre temps.
Mais on ne pouvait le faire qu'en ayant été aussi bien "sacralisé" dans les lieux de la philosophie réelle, de la politique réelle(le 21 avril : les seules réactions à mon texte là-dessus quantifient un taux de danger et de subversion sans commune mesure avec celui de ces gens; d'où aussi la vendetta. Comme je l'ai mis en évidence depuis longtemps, ce n'est pas le taux mystique de radicalité, assez facilement accessible, qui fera désormais la différence, mais bel et bien son efficacité; anti-agambénien sur ce point, la fin justifie les moyens , là où tout est de toute façon devenu profanable. Le moindre fait d'évoquer son appartenance, ou simplement que quelqu'un d'autre l'évoque à votre sujet, à un groupuscule parsituationniste, vous fait passer pour le "profanateur" ayant trahi l'allégeance sacrée au refus du spectacle; la profanation en répare une autre par la loi sauvage du Talion. Le fallacieux de tout ça est évidemment que la "lutte contre le spectacle" sous toutes ses formes aura été un long trompe-l'oeil pour notre génération, permettant de discriminer de manière simpliste deux "camps" mijotant entre ombre et lumière une guerre dont on attend le déclenchement. Mais tout là-dedans est faux; le marxisme révolutionnaire dont le situationnisme n'est qu'une sous-secte n'est pas particulièrement une "lutte contre le spectacle", comme ses réflexions l'ont amené à jour; ce qui est prouvé ici, une énième fois selon mon expérience, que rien n'est autant obsédé par le dit spectacle que les contempteurs du spectacle. La différence n'est qu'en nature", comme dirait l'autre : nihilisme "flottant" et ironique contre nihilisme accompli, mais nihilisme quand même.).
En somme, ils avaient quoi, ce jour-là? Un qui fut parmi eux (donc sacré, sans déchéance profane, en ce sens) et ne l'était plus; mais bien davantage, un qui s'était immiscé dans les sphères, précisément, de sacralité où Agamben reconnaît les cibles potentiellement maximales de la profanation, à savoir les médias, la mode, la pornographie, passons-en et des meilleurs : bref, l'horreur du "spectacle" forme unique selon d'aucuns du capitalisme aujourd'hui, dont il serait possible de venir("messianiquement") à bout. Que c'en fût trop, je le savais dès le début, et l'avais précisément décrit dans mes textes théoriques d'il y a quatre ou cinq ans : annonçant ce qui viendrait, et qui ne manqua pas de se réaliser, à mon soulagement surpris, ce soir-là. Ils avaient, en somme, devant eux(le point mystérieux étant qu'il n'y avait que moi qui pouvait l'incarner à leurs yeux) : "Un homme sacré, propriété des dieux, (qui) a survécu au rite qui l'a séparé des hommes et continue à mener une existence apparemment profane parmi eux." C'est-à-dire qu'en clair, il est littéralement profanable à merci. "Dans le monde profane, un résidu irréductible de sacralité reste attaché à son corps, le soustrait au commerce normal de ses semblables et l'expose à la possibilité de la mort violente pour le restituer aux dieux auxquels il appartient en vérité. Si on le considère en revanche dans la sphère divine, il ne peut être sacrifié et se voit exclu du culte parce que sa vie est déjà la propriété des dieux, et pourtant, parce qu'elle survit, pour ainsi dire, à elle-même, elle introduit un reste incongru de profane dans la sphère du sacré." Etc. etc., inutile d'insister; la logique entière de la profanation, -et ses impasses-, fut ce soir-là entièrement tirée au clair. C'est-à-dire : non plus sous le vernis de la parodie, de l'attitude ironique et perpétuellement non-dupe de l' homo sucker contemporain. Technikart étant fasciné par Tiqqun et Tiqqun obsédé par Technikart , j'étais le point de capiton permettant leur rencontre; rencontre où s'était accomplie sans reste toute une séquence de ma démarche et de ma théorie; impossible rencontre explosive(ce qui est une excellente définition de l'événement en tout genre), qui n'aurait pas eu lieu sans cette démarche, qui recoupe cette fois mon entente du jeu et pas celle d'Agamben. dans la première version de mon séminaire sur L'être et l'événement, je délirai à un moment sur la figure du vampire : après que Derrida m'eût complimenté sur le fait que "vous prouvez qu'il y a des événements"(ce que la date récente ne semble pas laisser de confirmer...), j'en conclus que je n'étais pas au monde, comme l'événement lui-même. Un vide qui s'interpose , voilà une définition possible de l'événement; en l'occurrence, j'étais le vide vampirique qui s'interposait entre Derrida et Badiou, pour provoquer le choc de leur rencontre. L'événement étant le "mirage", dirais-je par provocation, d'une réappropriation du vide ontologique("anéantir le néant", annoncèrent d'aucuns), ce vide qui se glisse entre vos pattes produit le choc brutale de la rencontre, et chacun en a pour ses frais : les uns avec leur cumshot symbolique sur l'objet obsessionnel de leur Désir, les autres avec leurs fantasmes sur Fight-Club et leur fascination situationniste. "Communiquer ses désirs imaginés et ses images désirées est la tâche la plus ardue. Et c'est pourquoi nous la renvoyons à plus tard. Justqu'au moment où nous commençons à comprendre qu'elle restera à jamais inachevée. Et que ce Désir inavoué c'est nous-mêmes, pour toujours prisonniers dans la crypte. (...) Le messie vient pour nos désirs. Il les sépare des images pour les assouvir. Ou plutôt, pour les faire voir déjà exaucés. Ce que nous avons imaginé, nous l'avons déjà eu."
Je me contente ici de renvoyer au noir-sur-blanc d' eXistenZ et De l'ontologie du lieu à l'appropriation du lieu, pour tous les détails. Le Trickster n'est ni le "bloom" toujours-déjà sacrifié par la Capital, ou l'homo sucker surjouant par l'ironie sa déchéance consumériste. Mais celui qui traverse tous les lieux; car le passage, la transgression d'un lieu à un autre, voilà la véritable profanation. Les autres ne font que s'ensuivre(puisque sept ou huit années d'activisme ont trouvé là leur accomplissement); le "fascisme" de l'action opérée ce soir-là -insultes, parfois presque racistes à mon habitude-, n'est, à mes yeux, rien à côté du fascisme mental, de la permanente profanation imaginaire, du Capital lui-même, dans l'écrasante majorité du contenu médiatique contemporain.
Ce que Agamben ne va pas jusqu'à nous dire, mais qu'il sait mieux que quiconque, et c'est ce que sa pensée a de secrètement scandaleuse, c'est aussi que, désormais, seule la profanation sacre authentiquement.
La démonstration est alors faite : il n'y a pas de possibilité profanatrice sans installation dans le dispositif. Quand Agamben dit que "ce qu'il y a de réprouvable éventuellement(quand il n'y a pas été contraint par la force ou par les circonstances), c'est que le comportement se laisse capturer à l'intérieur du dispositif", c'est l'évidence, mais comment se délivrer du dispositif sans y être capturé, sans en jouer sciemment? Là est la véritable "négligence". Les contempteurs du dispositif l'adorent dans la mesure exacte où ils viennent le profaner; encore leur faut-il un prétexte. C'est l'obscure complicité qui liait tous les participants de la soirée, et les "profanateurs" ne se sont pas trompés d'objet de leur Désir : ni une vedette, ni le journal qui les obsédait, mais le corps dont une moitié leur appartenait et l'autre était consacrée aux "dieux parodiques". Ce que Agamben réprouve est bien plutôt la condition paradoxale de la profanation elle-même paradoxale. La stratégie du trickster était expressément d'en arriver à cette installation dans le dispositif; et les actes du 9 mai étaient l'illustration par excellence de la nécessité, pour que la profanation puisse simplement advenir(mais encore un effort...), de son incarnation même , de l'incarnation du paradoxe même : à la fois dans la sphère sacrée(les médias, etc.) et du profane(la vie nue exposée comme telle). C'est-à-dire aussi bien : il est ou fut des nôtres, consacré par les Dieux(de la philosophie, de la littérature, de la radicalité, etc.) et il est tombé de cette sphère, étant désormais livré au libre usage profanateur, dépravateur. Et en effet, la profanation était l'illustration parfaite du "nihilisme messianique" de Benjamin; au nihilisme imparfait de la profanation imaginaire, diffuse, quantitative que me firent subir de très nombreux "démocrates" en raison de mes positions sur le 21 avril, se substitua le nihilisme parfait d'un acte profanateur, qui boucle la boucle de cette période, et nous fait passer à l'ordre du jour : sortir, pas à pas, du nihilisme par une redélimitation des puissances propres à la politique, la philosophie, la littérature, aux arts, désormais prémunies contre toute atteinte de ce type. Pour ce qui est de la capacité de nuisance, la social-démocratie en place est infiniment plus nihiliste et violente dans ses procédures de profanation que ne peuvent l'être les franciscains modernes. Mais c'est un authentique hommage que je rends ici. L'accomplissement du nihilisme messianique est en effet infiniment plus sain que l'imaginaire ressentimental et haineux de la social-démocratie.
Les dix litres de peinture fraîche sont ici l'exact équivalent paradoxal de la profanation inscrite dans la pornographie, et les torrents de sperme dont l'actrice porno, dans une mystique pour le coup on ne peut plus benjamino-agambenienne, est recouverte à l'issue du gang-bang. A tous égards, la profanation du dispositif fait partie du dispositf(on le voit par excellence dans l'art contemporain).
"Il suffit que ceux qui participent au rite touchent ces chairs pour qu'elles deviennent profanes et qu'on puisse simplement les manger."
Le plus sublime des hystériques, Hegel passe, Point hors ligne, 1988.
Benny Lévy, à propos du chi'îsme ismaélien, ne s'y trompe pas : " En fait, chez les ismaéliens, l'incorporation de l'essence divine semble ne pas connaître d'arrêt, de là leur symptôme propre : la loi de la répétition de l'événement messianique. "
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