Réfutation de l'Archi-trace
 
Accueil
Contact
Textes
Entretiens
Critique
Mensuel
Vidéos
Nos ouvrages
Nouveautés
Liens

Réfutation de l'archi-trace
Taoufik Ben Barka

 

L'entreprise de Derrida s'est explicitement placée sous la perspective du "dépassement de la métaphysique" lancé par Heidegger(mais aussi bien Carnap); comme tout heideggerien conséquent(nous pensons notamment à Schürmann), au nom de l'impossibilité, désormais, de surplomber-subsumer l'existence, l'être, et notamment l'excès infini dans la différence, dans quelque capture conceptuelle que ce soit.

        L'abondante littérature derridéenne n'empêche donc pas de voir, pour qui l'a pratiquée dans le grain, que la méthode derridéenne, son copyright "conceptuel"(lui aurait dit quasi-conceptuel), est celui de la lecture de tous les grands textes métaphysiques, et de leur "déconstruction", par la dissolution des "fausses oppositions" de la métaphysique, au nom d'une différence conceptuelle "plus originaire", la différance, que toute capture conceptuelle simplement duale : présence-absence, masculin-féminin, droit-non-droit, démocratie-autoristarisme, etc. etc. D'où la lassitude, à nous derridéens de première heure(n'est-ce pas, Mehdi?), une fois qu'on a compris le "truc", inlassablement reconduit.

        "Truc" à vrai dire imparable à première vue. Nous nous fendons entre nous d'un Désir d'une "herméneutique dialectique", mais je me demande si, d'une certaine manière, ce n'est pas ainsi qu'on peut qualifier l'entreprise de Derrida, dont chaque séquence fait rendre l'âme à une distinction conceptuelle "posée", en montrant que la présence est déjà absence et donc qu'il n'y a ni présence ni absence, qu'entre le jaune et le bleu il y a une infinité de verts, mais aussi un jaune plus originaire que tout jaune et un bleu plus originaire que tout bleu, puis au final ni jaune ni bleu ni vert. Quiconque pense sortir de la métaphysique y reste d'autant plus, tandis que moi, Derrida ou derridéen, suis à la fois le discours le moins métaphysique qui soit, et en même temps le plus "métaphysique" possible, puisque l'opération du deuil de "la" métaphysique est l'opération métaphysique même, etc. etc.

       Mais c'est évidemment dans le point doctrinal lui-même de la différance que résidait, comme une lettre volée, la clé -et la faille-. C'est-à-dire : la doctrine de l'archi-trace, qui est à Derrida ce que l'objet a est à Lacan, ou l' aufhebung à Hegel.

       D'où il ressort que Derrida a tout compris à Heidegger, il fut le heideggerien le plus conséquent(enfin, Schürmann est souvent allé bien plus loin...). Tout, sauf l'essentiel : la pensée de l'être.

        L'entreprise derridéenne s'est dès le départ annoncée comme du "Heidegger sans être". La différence ontologique, sans la question ontologique. Les "ontologies" elles-mêmes doivent être déconstruites. Là où Deleuze a tenté(et, de notre point de vue, échoué) de penser une ontologie de la différence, la différence derridéenne est une contre-ontologie.

       Reste que la doctrine de l'archi-trace ne peut manquer d' être ontologique. D'où sa longue efficace. Elle est l'ontologie qui met en échec toute ontologie. Elle est l'infini de la surprise, de l'avènement du différent, qui met en échec à l'avance toute capture conceptuelle. Plus rigoureusement dit, l'archi-trace est l'infini de la différence ontique , et la question de l'être ne peut rester "que" métaphysique. C'est le règlement de compte infini de Derrida avec Heidegger. Au fond, Derrida ne "croit pas" en l'être.

        Peut-être est-ce donc après Badiou -et grâce à ton introduction, Mehdi-, que nous pouvons authentiquement comprendre Heidegger. La comparaison de Rémy est absolument juste : Heidegger est à Badiou ce que Parménide est à Heidegger. Soyons brutaux : Derrida est aux deux une sorte de Protagoras. Pour tout dire, Derrida n'est qu'une parenthèse entre Heidegger et Badiou. Pourquoi?

        On peut dire après Heidegger que la pensée de l'être, c'est de la métaphysique(reste à savoir, à partir du moment où "tout" est "métaphysique", le derridéisme compris, ce qu'on dit par là). Mais c'est du point du pas de Badiou que nous pouvons comprendre que c'est lui(Heidegger) qui a raison(contre Derrida) : c'est l'être qui est le différenciant de la différence.

       Qui est capable de comprendre cet énoncé sur l'être, qui fait hausser les non-philosophes leurs épaules, est dans l'élément de la philosophie. Qui ne peut comprendre que, en philosophie, c'est de l'être qu'il retourne, n'est pas philosophe. Derrida n'est pas antiphilosophe, mais contre-philosophique, parce qu'il ne comprend pas la question de l'être. Il comprend tout à Heidegger(mais pas à Hegel, par exemple), sauf l'essentiel, par où Heidegger a dominé de son ombre immense le vingtième siècle : la question de l'être.

       L'archi-trace est donc réfutée dans les pages 57-59 de L'être et l'événement. Les quelques paragraphes que je vais rédiger sont brefs en regard de l'oeuvre derridéenne, mais concentrent cette réfutation sans retour.      

       Pourquoi? La trace, l'archi-trace derridéenne, anti-ontologique, c'est l'affirmation de l'infini déploiement de la différence ontique , comme démantelant toutes les différences qu'on croit fixer "métaphysiquement".

       Pourquoi? Parce que la structure de l'archi-trace est d'être toujours-déjà trace de trace. Toute trace(ou différance) existante est immédiatement trace de trace; il n'est aucune trace qui se pose immédiatement elle-même : on affirme directement l'archi-trace, comme étant toujours-déjà trace de trace, et déconstruisant donc toujours-déjà à l'avance toute trace qui se poserait elle-même soit dans une unicité ou une "primarité" divines, soit se poserait en priorité sur les autres. Détecter la trace qui se prétend soit première, soit dominante, vous la déconstruirez en démontrant qu'elle dépend, sans hiérarchie, d'une autre trace.

        Ce qui est donc la structure du multiple pur, qui est toujours multiple de multiple. Et c'est, tout particulièrement, la structure de l'axiome de Frege, dont la réfutation par Russel équivaut à notre réfutation de l'archi-trace, à quelques importantes nuances près.

        Dit axiomatiquement : la réfutation de l'archi-trace, c'est la réfutation de Frege par Russel, au sens où l'archi-trace s'applique bel et bien à toutes les traces, sauf à l'archi-trace elle-même , et c'est pourquoi il n'y a ni tout(des traces), ni archi-trace au sens derridéen.

       Car l'opération derridéenne n'est pas tout à fait celle de Frege. Que fait Frege? Il affirme, certes, directement l'archi-trace, comme Derrida. Pour poser l'existence d'une trace, il faut que cette trace soit définie par la formule de sa pré-appartenance, si j'ose dire, à une autre trace. La réfutation de Russel, puis la formule de Zermelo-Franekel, vaut aussi, donc, pour l'archi-trace derridéenne.

        Là est la seule nuance de l'opération de Derrida par rapport à Frege, qui est la plus proche de la sienne(tandis que l'axiome de Zermelo est celui de Heidegger, est surtout bien sûr de Badiou). Derrida n'affirme pas tout à fait comme Frege directement l'existence de la trace par son appartenance à une autre. Ce qu'il affirme directement -l'archi-trace-, c'est l'appartenance elle-même : c'est-à-dire une définition tout à fait correcte, ontiquement, du multiple lui-même, toujours multiple-de. Mais au nom de l'impossible affirmation directe d'une trace.

       Là est la pleine singularité de l'opération derridéenne. Il ne fait pas, comme Frege, de l'affirmation existentielle directe la croyance à une "solution" ontologique. Solution réfutée par le paradoxe de Russel, qui montre que la formule existentielle de Frege vaut "pour tout"(multiple particulier : une banane, comme dirait Mehdi, se définit par tout ce qui appartient à la banane...) multiple existant, sauf pour la multiple dans sa détermination la plus générale. L'archi-trace vaut pour toute trace, mais pas pour elle-même, quand bien même, comme Derrida, affirmerait-on de cette trace "archi" qu'elle est toujours-encore en extériorité, en supplément, à-venir, etc.

        Naturellement la réfutation russelienne ne peut réfuter Derrida "de la même façon" qu'elle réfute Frege, pour les raisons que j'ai dites. Frege affirme directement l'existence, que ruine le paradoxe de Frege : Derrida affirme la même archi-trace que Frege, mais pour déconstruire à l'avance toute affirmation existentielle "directe", toute affirmation du primat d'une trace, et c'est ça l'archi-trace.

        Il n'en demeure pas moins que c'est au nom de l'archi-trace elle-même, c'est-à-dire que tout multiple est multiple de multiple. Faute de cette définition, la déconstruction serait elle-même impossible, et pas une ligne de Derrida n'aurait existé.

        C'est là où l'archi-trace est, du coup, réfutée dans sa propre puissance de réfutation par l'axiome de Zermelo. Derrida affirme malgré tout comme Frege directement l'existence de l'archi-trace. En fait, par rapport à l'axiome de Frege, Derrida inverse seulement les deux premiers termes de la formule : Frege dit : il existe une trace, telle que pour toute autre trace, il y a une formule sur cette dernière trace, telle que sa définition est d'appartenir à la première trace, celle dont on affirme "directement" l'existence.

       Derrida dit : pour toute trace , il existe une autre trace, telle que la formule de toute trace est d'appartenir à cette "autre" trace, et c'est cette toujours-autre trace qui est (sans "être", puisque pour Derrida il n'y a qu'existence en excès) l'archi-trace.

        L'axiome de Zermelo est un axiome de "séparation", ce qui veut dire, nous dit Badiou, que cet énoncé-qui-tient-le-coup n'est pas existentiel. On ne peut affirmer directement une existence.

        Ce que Derrida fait, singulièrement : ce qu'il nous dit, c'est il existe toujours une trace préexistante, dont l'existence affirmée directement de telle trace dépend, en fait, et c'est pourquoi une ne peut affirmer directement aucune trace particulière. Mais c'est quand même bien au nom d'une existence("opaque", cachée).

        L'axiome de Zermelo démontre qu'on ne peut affirmer directement une existence. Une existence supposée induit une existence impliquée. Ce qui veut dire : l'être précède le langage. Non seulement on ne peut pas poser la trace(avec Frege), mais l'archi-trace(avec Derrida). Si il y a une trace(mais on ne peut le décider), alors il y a une autre trace(mais on n'affirme pas son existence directement non plus).

       "Le langage ne peut induire de l'existence, seulement de la scission dans l'existence".

       Derrida ne comprend ni l'être chez Heidegger, ni rien à Hegel. L'archi-trace n'est pas que toute trace est trace de trace, ce qui est encore affirmer la pré- existence à l'infini d'une autre, perpétuellement Autre, trace.

       Il y a une archi-trace, qui n'est pas cette remontée à l'infini à la pré-existence des traces dans les traces. Cette archi-trace, c'est ce qui est la trace de rien. C'est la seule et authentique archi-trace, est donc ce n'est non seulement plus l'archi-trace au sens de Derrida, mais bel et bien sa réfutation. Idem pour l'archi-écriture, puisque la déconstruction au nom de la trace "archi" infère qu'on ne peut décider d'un point où l'écriture commencerait-et où elle serait, par exemple, séparée de la voix, mais aussi d'une supposée "nature", etc.).

        La déconstruction est un continuitisme qui veut s'ignorer sans du tout y arriver.

        Rien n'est séparé, telle est sa méthode, même si elle se garde bien d'affirmer que tout est lié. Son problème est de vouloir montrer que les "séparations", les divisions conceptuelles, n'en sont pas, qu'il n'y a pas "opposition" entre présence et absence, mais une infinité de nuances, à la fois coalescentes et "distinctes", qui mettent en ruine toute séparation conceptuelle. Il ne peut comprendre qu'on commence par une séparation radicale et absolue. Et comme, ontiquement, ça se tient, l'archi-trace, on a cru que la philosophie était finie dans l'archi-trace. C'est pourtant bien la philosophie qui est venue réfuter cette circum-philosophie, cette "marge" contre-philosophique de la trace "archi".

         Cette archi-trace, seule qu'on puise directement affirmer, -comme l'a remarquablement re-démontré Mehdi-, c'est précisément ce qui n'"est" "rien". "N'est" : au sens de l'existence, et non de l'être. l'archi-trace est la seule à ne pas exister. Et c'est cette non-existence qui est l'être. l'archi-trace est donc l'être, et Heidegger, enjoignant de penser l'être sans considération pour l'étant, est plus lucide que Derrida, mais aussi bien trouve son accomplissement dans Badiou.

       S'ensuit donc clairement qu'il n'y a pas non plus d'"archi-écriture" au sens derridéen, c'est-à-dire (archi-)ontique. L'archi-écriture est ontologique, c'est-à-dire mathématique, puisque seule à déployer l'écriture exhaustive de la seule archi-trace avérée. L'archi-trace, c'est l'être, et non pas l'étant constamment nouveau et surprenant qui avait échappé à "la" métaphysique.

        (A suivre).

© 2010 Antiscolastique