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Badiou et le nom juif
ou comment en finir avec l’Universel et les idées de progrès
« …le principal philosophe anti-juif en France, qui s’appelle (mais peu importe, on peut oublier son nom) Alain Badiou… » Benny Lévy, Le Livre et les livres, p.85
Nous allons exposer quelques erreurs relevées, ou quelques propos infamants, au fil des pages, et dans l'ordre, de l'article d'Eric Marty paru dans Les temps modernes (novembre-décembre 2005/janvier 2006) : « Alain Badiou, l'avenir d'une négation ». Nous pourrons nous faire ainsi une idée de l'absence d'intelligence et surtout d'honnêteté intellectuelle d'un pareil individu au service d'une grande cause : l'idéologie française, en plein réveil dans l'identité nationale. La nouvelle droite française est en marche, et ses idéologues qui vont avec.
Nous en profiterons également pour développer quelques points qui dévoileront ce que d'aucuns ont appelé « l'esprit du maoïsme et son destin ». C'est bien à une réfutation de quelques thèses maîtresse de l'idéologie française que nous nous livrerons, en appui sur la pensée philosophique de Badiou. Il ne s'agit donc ici nullement de répondre au nom ou à la place de Badiou, mais, d'une part, de relever de grossières erreurs calomnieuses de Marty, et d'autre part, de réfuter quelques thèses de Jean-Claude Milner et de Benny Lévy, qui, eux, contrairement à Marty, ont une pensée, ou une esquisse de pensée, manipulant sans vergogne le signifiant « juif » au profit de motifs obscurs, que nous allons ici élucider.
Mais d'abord, qu'appelons-nous « idéologie française » ? Karl Marx parlait de « l'idéologie allemande ». Il y a aujourd'hui, en France, une idéologie mise en place depuis le milieu des années 70, par quelques idéologues, beaucoup moins profonds et talentueux que ceux que critiquait Marx, dont quelques « livres » ont été l'appui et la caution d'une opération entièrement médiatique auprès de l'opinion publique. Le premier message était le suivant : le marxisme est intrinsèquement criminel, le second était : le gaullisme est un mythe mensonger. Bernard-Henri Lévy, chef de file du mouvement des « Nouveaux philosophes », pouvait ainsi nous expliquer tranquillement, sourcil levé et le profil de trois-quart, que les deux vainqueurs du nazisme, le communisme et le gaullisme, - dans deux gadgets marketing livresques respectifs, La barbarie à visage humain , et L'idéologie française -, étaient les deux composantes de l'idéologie française, dont l'antisémitisme ne serait par ailleurs pas absent. Le progressisme est aussi violemment dénoncé par l'idéologie des nouveaux philosophes, se voulant elle-même l'anti-idéologie.
Raymond Aron, à la lecture de L'idéologie française , eut ce mot cinglant et définitif : « Bernard-Henri Lévy est perdu pour la vérité ».
Aujourd'hui, trente ans plus tard, maintenant que les deux vainqueurs du nazisme, gaullisme et communisme, ont été fossoyés par BHL et le prêtre anglican pleurnichard André Glucksmann, que voyons-nous ? Qu'un national-populisme réapparaît, tout à fait compatible avec l'économie de marché, vivant de toutes les idées de l'extrême-droite, et contaminant le champ parlementaire et médiatique tout entier. Trente ans plus tard, il apparaît que le socialisme et les idées de justice sociale, sans le marxisme, n'ont plus aucun sens. Trente ans plus tard, il apparaît clairement aux yeux de tous que la dénonciation du progressisme et du communisme mène à un nouveau fascisme, sous une forme tout à fait nouvelle, une forme soft et démilitarisée, dans l'élimination du paradigme de la guerre. Car si l'Europe peut se payer le luxe d'être démilitarisée, c'est que d'autres le sont à leur place, comme les Etats-Unis et Israël.
Je propose de réfléchir à l'axiome suivant : toute idéologie pour être dominante nécessite l'appui d'un modèle étatique en guerre, et perdurant en tant qu'Etat par la guerre.
A partir de là, nous sommes fondés à dire que l'idéologie dominante en France est bien celle se réclamant du modèle des Etats-Unis et d'Israël, et nous sommes fondés à dire que l'idéologie française, c'est l'idéologie qui se réclame de manière inconditionnelle d'Israël et des Etats-Unis (entendons-nous bien : d'une certaine Amérique, et d'un certain Israël. Les pays en tant que tels ne sont pas en cause, évidemment). Mais nous sommes fondés aussi à nous demander : en quoi les Etats-Unis et Israël sont-ils un modèle pour la France ? Quels rapports ont-ils, par exemple, aux populations arabes ? Ce rapport-là est-il exemplaire et paradigmatique pour la France, et d'ailleurs, pour le monde ? Vastes questions, mais tout à fait cruciales.
On a beaucoup parlé de la french theory , il est temps de parler de la french ideology . Le paradoxe, bien-sûr, est que la french ideology soit celle de la conception impérialiste américaine, et c'est pour cela qu'on peut la prononcer en anglais, et non en russe, en arabe ou en chinois. Et à peine en français. Par french ideology , ou idéologie française, on entendra donc un ensemble de représentations formant un système théorique pour justifier l'état de fait d'une situation historique et politique favorables à quelques groupes dominants. Il ne s'agit nullement d'une « théorie du complot », mais bien d'un système de représentations devenu l'espace mental de toute une petite classe d'intellectuels depuis trente ans, depuis la « nouvelle philosophie ».
Examinons de près les énoncés de Marty, pour voir, par hasard, s'ils ne sont pas ceux de cette idéologie-là, au plus loin de l'innocence d'une belle âme qui voudrait nous alerter d'un nouveau danger antisémite, présent chez les penseurs d'extrême-gauche.
1) p.30 : « La Shoah valide l'élection juive ». Qui soutient une telle thèse ? Alain Badiou ? Non : Benny Lévy. On va y venir. Le discours que Badiou critique implicitement (celui de Benny Lévy), Marty l'attribue à Badiou. Ainsi qu'à Claudel et Mauriac. Bref les chrétiens sont clairement désignés comme l'ennemi par Marty. Voir aussi Jean-Claude Milner et ses propos sur Simone Weil.
Pourquoi s'en prendre aux chrétiens ?
2) p. 33 Le mot « youpin », mot ignoble, que Badiou ne prononce jamais, est prononcé par Marty. Il le répète même à de nombreuses reprises, comme exalté et jouissant de ce mot. Etrange, pour un « défenseur » du nom juif. Du reste, ce n'est pas du tout le nom juif qui est en cause, comme Badiou l' a lui-même répondu, mais le mot « juif », comme signifiant-maître, servant de caution à des politiques inacceptables. Pour notre part, nous l'avons dit, nous parlerons aussi du « nom juif », dans la même position de signifiant-maître, puisqu'il est nommé comme tel par ceux que nous réfuterons.
3) Les attaques ad hominem , les insinuations et insultes de Marty, contre Badiou et Cécile Winter, sont tout simplement abjectes. Badiou, lui, n'attaque personne, dans Circonstances 3 , n'insulte personne. Cela donne, en tout cas, une bonne idée de qui est notre délateur, et de ses pratiques de petit terroriste intellectuel. N'a-t-on pas lu aussi, dans un livre du sordide analytique Frédéric Nef ( Qu'est-ce que la métaphysique ? ), qu'il fallait faire le procès de tous les penseurs d'extrême-gauche, comme on le fait aujourd'hui pour ceux d'extrême-droite (Heidegger et Schmitt, en l'occurrence) ? Il faudra donc faire le procès de « la pensée 68 », comparable à celle des intellectuels ayant soutenu le régime nazi. Nef s'est rué ensuite vers Circonstances 3 , pour, soit-disant, « défendre » Israël « contre Badiou ». Seulement voilà : la prise de position en faveur d'Israël n'est-elle pas un simple moyen, un prétexte, pour en terminer avec tout ce qui reste encore du marxisme ? On serait bien inspiré de méditer le rapport entre les deux interventions de Nef.
Marty a aussi signé une pétition de soutien en faveur de Badiou. Marty a signé une pétition contre lui-même, pour expliquer, comme dans sa réponse à l'article du Nouvel Obs, qu'il ne traitait pas du tout Badiou d' « antisémite » (mais de « non-antisémite », cf son livre Une Querelle avec Alain Badiou, philosophe , on va y venir). Très peu de temps après, il se rend chez Stéphane Zagdanski, le Henri Guibet de la pseudo-littérature, auteur d'un livre expliquant que De Gaulle était antisémite ! Là, les Bouvard et Pécuchet se livrent à un entretien filmé, et diffusé sur Internet, où ils déversent tous deux un torrent d'insultes et de calomnies sur Badiou. On ne dira donc pas que Marty est un couard et un hypocrite, mais un non-couard et un non-hypocrite.
4) P. 37 . Pour Marty, il faut « purifier » le nom juif de ses prédicats. Il dit cela à propos du film de Lanzmann, Shoah . Propos étranges, là aussi, mais il sont bien prononcés de la sorte. On a du mal à y croire, mais Marty parle bien en ces termes. Certes, Marty dit qu'il faut « purifier » le nom juif du prédicat « nazi », mais enfin, c'est une étrange manière de parler. Et il ajoute même qu'il faut purifier le nom juif de tout prédicat. Pourquoi dire que « nazi » est un « prédicat » du nom juif ? Que veut dire « purifier le nom juif » ? Quel sens cela a-t-il de purifier un nom ? Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il faut « purifier » le nom juif d'éventuels prédicats, comme « yiddish », « palestinien », « arabe », ou « français » ? Et est-ce qu'il faut aussi « purifier » le nom juif du prédicat « israélien » ? Marty ne le dit pas. On lui laissera cette « logique », et ces propos plus qu'ambiguës, qui se détruisent eux-mêmes.
Alain Badiou, comme Etienne Balibar, n'ont, explicitement, écrit qu'une seule chose : que les Palestiniens et Israéliens, Juifs et Arabes, vivent en paix, et ensemble, avec les prédicats qu'ils voudront. Je ne sais pas si le souhait de Badiou, Palestiniens et Israéliens vivant dans un seul et même Etat, est réalisable. Seul l'avenir le dira. Mais c'est tout à l'honneur de Badiou de formuler une telle hypothèse, à contre-courant de l'actualité. En quoi ce projet équivaudrait-il à souhaiter la disparition du nom juif ? Il faudra que les tenants de l'idéologie française, se faisant les porte-paroles auto-proclamés du sionisme le plus extrémiste et le plus intégriste, nous expliquent cela plus en détail. Aujourd'hui, il y a déjà des Arabes qui vivent en Israël, qui sont israéliens, certains sont de confession chrétienne, d'ailleurs, et on est très loin de l'islamiste fanatique prêt à se faire exploser. La jeunesse israélienne, juive comme arabe, est fatiguée de la guerre, de ce monde ultra-tendu, et elle veut la paix.
L'islamisme, créé et encouragé pour détruire les mouvements laïcs de résistance, ne pourra pas indéfiniment servir de caution à toutes les politiques de guerre et de destructions. Et il ne faut quand même pas oublier que ce n'est pas un islamiste, mais un juif religieux fanatique – sans doute un qui voulait purifier le nom juif de ses « prédicats » - qui a assassiné Yitzak Rabin, au moment où un rapprochement historique entre Palestiniens et Israéliens s'opérait.
Badiou, comme Balibar, sont, eux, du côté de la paix (cf Circonstances 3, p.88-100, l'entretien avec le journal Haaretz . Citons ce passage, puisqu'il semble y avoir chez Marty une volonté de ne pas lire : « Israël doit revenir à sa vocation universelle : créer à la face du monde un Etat fondé sur des principes, et non sur de prétendues substances nationales, religieuses ou raciales […] Bien entendu, ce que je dis ici des Israéliens vaut pour les Palestiniens. Le terrorisme borné sous le mot « arabe », ou « musulman », est le symétrique du militarisme racial sous le mot « juif ». On connaît du reste les complicités historiques entre le Hamas et certains services secrets israéliens. Ces forces symétriques travaillent à une sorte de partage des pouvoirs, de découpage des influences et des existences. Contre cela, il faut assumer la communauté historique de destin entre Israéliens et Palestiniens, fondamentalement dans le même lieu (p. 90-91) »).
Mais Badiou et Balibar sont d'extrême-gauche, n'est-ce pas ? La France, dans sa nouvelle identité nationale, son identité pure, sans prédicats, ne va-t-elle pas devoir se purifier de ses prédicats « communistes », prédicats criminels ? Eric Marty, décidément, est le délateur professionnel du sionisme dur made in France. En Israël, les idéologues de cet acabit n'impressionnent personne. Mais la France, elle, culpabilisant (à juste titre) de sa collaboration active avec les nazis, se croit obligée de laisser dire n'importe quoi par ces idéologues s'arrogeant le droit de parler au nom d'Israël.
5) P.39 Marty est choqué que pour Badiou, l'extermination des Juifs ne soit pas un événement, mais un « simulacre ». Marty, ici comme ailleurs, raconte n'importe quoi. Mais « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », telle semble être la devise du sinistre personnage. Badiou a parlé de « simulacre » de révolution pour la prise de pouvoir des nazis (voir L'Ethique ), en référence à la révolution véritable des Bolcheviks en 1917 (par les armes, et non par le vote, comme les nazis l'ont fait, avec le soutien du capitalisme allemand. L'arrivée au pouvoir des nazis n'est donc pas une révolution, mais bien un simulacre national de révolution socialiste).
Badiou n' a jamais dit que la Shoah est un simulacre. Il parle de « désastre », et le « désastre », dans le lexique philosophique de Badiou, (mais pour savoir cela, il faut travailler, il faut lire les textes, y compris les plus difficiles, et ce pauvre Marty en a l'air incapable), c'est l' « événement » dans sa face noire, négative. Badiou emploie donc un terme particulièrement adéquat pour parler de la Shoah. Même si Badiou n'emploie pas le mot « Shoah ». Badiou, du reste, a peut-être tort, car cela paraît être un mot aussi adéquat. Mais on peut comprendre les raisons de Badiou : le mot « Shoah » désigne implicitement une religion dans la religion, une transcendance noire, une transcendance à l'envers. Badiou a raison de protester contre cela : la Shoah n'est pas la preuve, par le génocide, de l'Absolu. Elle ne prouve que le génocide, elle ne concerne que le génocide, et rien d'autre qui soit « au-delà », de façon transcendante. La Shoah prouve le génocide, et rien d'autre. Elle est le génocide, et nullement la manifestation, ou la non-manifestation, d'une quelconque transcendance. La Shoah ne prouve pas l'existence de Dieu, et elle-même n'est pas Dieu non plus. Elle ne prouve que la folie des hommes et les moyens techniques sans précédents qu'ils ont mis en œuvre pour accomplir cette folie. (Je dis « des hommes », car on ne devrait pas faire porter à l'Allemagne seule le poids d'un tel passé. Les Allemands ont fait, eux, un examen de conscience historique exemplaire. On ne peut pas en dire autant des Français et des Autrichiens. Chirac a reconnu la responsabilité de l'Etat français dans le génocide, et c'est une bonne chose, il était temps. Malheureusement, il semblerait que la France se soit repentie très vite de sa repentance, et refuse d'examiner les autres chapitres de son passé, certes d'une autre nature – mais jusqu'à quel point ?- , comme le colonialisme ou la guerre d'Algérie. A l'heure où j'écris ces lignes, si la France donne une nouvelle impulsion à l'Europe, on ne sait toujours pas si l'Allemagne va créer elle aussi un « ministère de l'immigration et de l'identité nationale »).
Et disons également que l'on peut prendre pleinement conscience de l'horreur absolue qu'a été le génocide des nazis perpétré sur les Juifs, sans vouer un culte religieux au film de Lanzmann. La Shoah est l'horreur absolue, mais elle n'est pas l'Absolu.
Un qui a tiré les conséquences de la question du Mal absolu comme « l'Absolu », c'est Benny Lévy. Etre juif , son livre testamentaire, est tout à fait révélateur de cette question. Pour lui, le Mal absolu est intenable, à tel point qu'il faut non pas parler d'un Mal absolu, mais d'un Mal dont souffre l'Absolu à cause de moi, Juif renégat, Juif de négation. Autrement dit : la Shoah est la punition de Dieu envers les Juifs pour avoir été oublieux de leur élection. Cela implique nécessairement, et implicitement, remarquons-le, que les nazis aient été les envoyés de Dieu.
Fort heureusement, les Juifs d'Israël sont peu réceptifs à de tels arguments théologiques délirants, sinon l'Etat d'Israël serait depuis longtemps la plus obscure des théocraties.
Il semblerait, en revanche, qu'une petite poignée d'intellectuels français soit prêts à faire feu de tout bois pour imposer leur idéologie de droite-extrême, y compris à se mettre à l'abri de l'autorité du nom de Benny Lévy, même quand celui-ci leur explique que « le Mal absolu », c'est intenable, y compris et surtout pour un Juif.
Que la réponse de Benny Lévy à ce problème –la Shoah comme punition divine - soit délirante, c'est incontestable. Cela n'est d'ailleurs que la répétition d'un argument qui prévalait parmi les ultra-religieux orthodoxes du judaïsme avant la création de l'Etat d'Israël. Car il faut savoir que les plus farouches opposants au projet sioniste, les plus farouchement opposés à la création d'un Etat pour les Juifs, en Palestine ou ailleurs, étaient les ultra-religieux. Pourquoi ? Parce que pour eux la Diaspora était la punition de Dieu jetée sur les Juifs pour leurs péchés, et qu'ils devaient donc rester dans cet état sans Etat. Benny Lévy n'a fait que reprendre cet argument théologique – les Juifs punis par Dieu pour leurs péchés -, pour le déplacer de la Diaspora vers la Shoah.
Dans tous les cas, ce qui prévaut est, non pas la Shoah, mais la punition divine. Les Juifs sont et doivent rester punis. L'explication théologique que donne Benny Lévy n'est donc pas un moyen de donner un sens au non-sens radical qu'est la souffrance absolue de la Shoah, mais bien de continuer à placer les Juifs dans la position de « peuple puni », à travers le déplacement qu'ils ont effectués, de la Diaspora au site palestinien.
Tout cela relève d'un obscurantisme que l'on ne peut que déplorer. Toute religion, malheureusement, connaît ses sujets obscurs, et le judaïsme aussi. Amos Gitaï, peu suspect d'antisémitisme, dans son film Kadosch , nous en aura livré quelques portraits.
Et quant au rapport entre l'élection et le rôle du nazisme dans tout cela, - rapprochement que l'on reproche à Badiou, mais enfin, c'est justement, au contraire, ce qu'il dénonce-, si cela n'est en rien fondé, on se demande pourquoi Les bienveillantes de Jonathan Littell ont connu un tel succès. Car on peut dire qu'à la question que posait Badiou dans Le siècle : Que pensaient les nazis ?, Jonathan Littell y a parfaitement répondu, et admirablement décrit le transfert négatif des nazis sur les Juifs. Mais il faut avoir lu le livre, évidemment.
Du sujet obscur Benny Lévy, un Jean-Claude Milner aime à nous en vanter aujourd'hui les mérites. Profitons-en ici pour dire que puisque le sujet réactif Milner veut maintenant opposer l'étude au savoir, il peut toujours consacrer ses vieux jours à l'étude des textes sacrés, rien ni personne ne l'en empêche. Il peut aussi continuer à renier tout ce qui l' a constitué comme sujet pensant, à commencer par Lacan et le structuralisme. Car à vilipender les « Juifs de négation », il en oublierait presque que sans le « Juif de négation » Sigmund Freud, il n' y aurait pas eu de psychanalyse, et donc pas de Lacan, et donc pas de Jean-Claude Milner non plus. Mais il ne l'oublie pas, et pour résoudre la contradiction, Milner formule l'hypothèse audacieuse que la psychanalyse serait une « science juive » ( Les penchants criminels de l'Europe démocratique , p.121-122). Cela n'est qu'une hypothèse, bien sûr, mais elle semble avoir la préférence de Milner.
Ce syntagme, « science juive », que l'on croyait disparu à tout jamais, peut choquer (on sait le mot de Hitler à propos de la théorie de la relativité : "je ne veux pas d'une science juive !"), mais enfin, sans doute que Milner essaie de nous dire, comme le merveilleux Finkielkraut à la fin de ses entretiens avec Sloterdijk : « Ma judéité m'a réveillé du grand sommeil de l'antinazisme » ( Les battements du monde , dernière phrase du livre). Voilà une conclusion saisissante.
Milner, pourra, en tout cas, s'il est logique et conséquent, comme son ami feu-Benny Lévy (voyez ses entretiens avec Finkielkraut, encore lui), dire son plus profond désintérêt pour toutes les choses de l'esprit au profit de la lettre, son plus profond mépris pour les arts, les sciences, et tout ce qui constitue le savoir. Bref, ce que Badiou appelle des « procédures génériques de vérité », produisant du savoir nouveau . Que Milner continue donc à jouer son rôle d'apostat, dans lequel il se complaît, si tel est son souhait. On est triste pour lui, c'est tout.
Le judaïsme est une grande religion, et Jean-Claude Milner n'a rien à faire du judaïsme, dont il se moque bien. Il lui importe beaucoup plus de dénoncer les « Juifs de négation », les traîtres. Parce que le traître, ce n'est pas lui, ce sont les autres, figurez-vous. Comment ne pas reconnaître dans le portrait que fait Milner du "juif de négation" son autoportrait ?
Le Juif de négation est une « canaille », nous dit Benny Lévy. Il aurait dit sans doute aujourd'hui : une « racaille ». C'est d'autant plus regrettable que Benny Lévy est arrivé en France à l'âge de 11 ans, en provenance d'Egypte, avec un statut occulte de… sans-papiers. Inutile de dire que dans la France d'aujourd'hui, un Benny Lévy aurait pour seul avenir le charter de retour vers l'Afrique. « Juif de négation », pour Benny Lévy, signifie : Juif progressiste, laïc et socialiste, ou communiste. On peut difficilement aller plus loin dans la haine de soi et dans la haine de sa jeunesse. Badiou, lui, a aimé sa jeunesse, comme les belles pages nostalgiques de la fin de Logiques des mondes nous le montrent.
Mais qu'est-ce qu'un Juif de négation ? N'est-ce pas quelqu'un qui nie l'événement originaire qu'a été le monothéisme, et donc le judaïsme, en tant que coupure ontologique dans tous les mythes de la Présence pleine, de l'étant et du sacré ? N'est-ce pas quelqu'un qui nie l'être au profit de la fétichisation d'un étant suprême ? Lisez Benny Lévy, cette négation est omniprésente. Le Juif de négation par excellence, c'est bien plutôt quelqu'un qui ressemblerait à un Benny Lévy, n'ayant jamais cessé, et de son propre aveu, dans son parcours, depuis le maoïsme, d'exalter la « Toute-puissance ». Là aussi, le judaïsme n'a été qu'un moyen pour lui d'accomplir cette Toute-puissance, cette Présence pleine, recherchée vainement à son époque politique marxiste-léniniste. Le judaïsme n'a été qu'un moyen de combler le vide de la coupure ontologique. « Le Nom, mon pasteur : Rien ne me manque ». Benny Lévy aimait citer ce célèbre passage des Psaumes (XXIII). Rien ne lui manque, sauf le manque. Nier le vide à ce point-là, la coupure entre être et étant, qui est l'être lui-même, est-ce vraiment une fidélité à l'événement originaire du monothéisme ? On en doute fortement. N'est-ce pas plutôt nier la béance de l'angoisse, pour affirmer une Toute-Puissance ? L'angoisse est manque du manque, disait Lacan, et ce n'est pas un hasard si Lacan parle autant du nom juif dans le séminaire X, consacré à l'angoisse. A moins que Lacan ne fut lui aussi antisémite ? Car il faut être conséquent : cette pensée du vide, de la béance et de la coupure, seul Badiou, et lui seul, l'a formalisée, avec la théorie des ensembles, dans une fidélité stricte à Lacan.
Lacan antisémite ? Cela commence à se dire, déjà, et à se lire, ça et là. Et vous allez voir, ce n'est pas terminé. L'héritage de mai 68 doit être entièrement liquidé, et il le sera. Pour ce faire, l'accusation d'antisémitisme sera une arme redoutable. Mais ce n'est pas grave. Il vous restera Doc Gynéco et Luc Ferry, pour vos longues soirées devant la télévision, après vos 12 heures de travail salarié par jour.
Concernant la différence être/étant à l'intérieur même du judaïsme, je ne peux ici que renvoyer au très beau et très profond livre de Marlène Zarader, La dette impensée- Heidegger et l'héritage hébraïque (Le seuil, 1990), un livre capital, démontrant à quel point la différence ontologique n'est pas grecque en son origine, comme le croyait Heidegger, pour les raisons politiques que l'on sait (Heidegger ne le croyait pas lui-même, en fait), mais juive. Lévinas, bizarrement, n'a pas su reconnaître dans Heidegger la trace de l'événement originaire juif, nié et raturé par Heidegger. Le thème de l'éthique fut alors la trace de la non-reconnaissance de cette trace. Mais alors, si l'être, ou le Nom, est le nom du vide, ou si vide est le nom de l'être, comme le pense Badiou, ce qui n'est pas la même chose, mais les deux thèses reposent sur la même hypothèse commune, alors la théologie de Benny Lévy est vaine et inutile. Et fausse.
L'esprit du maoïsme et son destin métaphysique, ici, se dévoilent.
Mais il n'y a pas de dévoilement sans voilement. Quel est le voilement de cette affaire ? C'est que Benny Lévy, néanmoins, est conséquent sur un point : on ne peut identifier l'Absolu au Mal (mais évidemment, pas du tout pour les raisons délirantes et inacceptables qu'il invoque). Les deux peuvent éventuellement entrer en conjonction et auquel cas, il faut penser cette conjonction. Mais les deux ne s'identifient pas. Le vide-infini (l'Absolu) n'est pas le mal : il n'est ni le bien, ni le mal.
La question n'est donc pas seulement politique. Elle est aussi métaphysique, éminemment métaphysique.
Ce n'est pas le lieu, ici, de nous lancer dans de telles spéculations. Mais puisque Marty aime les chicanes langagières, qu'il commence déjà par méditer, concernant la Shoah, le glissement de l'adjectif « absolu », au substantif, « l'Absolu ».
Marty opère de manière très malhonnête et très significative un glissement de signifiants, de « désastre » à « simulacre ». Le passage de Badiou qu'il cite (p.39, toujours) concerne le nazisme comme politique, et non directement la Shoah. La politique nazie est simulacre (de révolution), la Shoah est désastre . C'est ce que Marty n'a pas compris, mais il ne faut pas trop lui en demander. Et puis, que voulez-vous, monter des dossiers à charge, ça prend du temps, et l'on n'a plus le temps de lire les textes.
6) p. 40-41. Marty renverse, ou croit renverser, les choses, en renversant les mots. Ce sont les révolutions, russe et française, qui sont des simulacres, pour lui. C'est aller très loin dans le révisionnisme de l'Histoire. On voit ici où se situe politiquement le personnage. Cela est important, puisque cela explique toute sa motivation pour écrire un tel article. Marty a en horreur toute révolution, tout mouvement d'émancipation. Visiblement, « Liberté, égalité, fraternité », c'est pas trop son truc. Et pour cause !
Voyez aussi comment Marty tourne en dérision, avec un vrai mépris, le slogan des manifestants « Tous ensemble, ouais ! », que Badiou salue amicalement dans Le siècle. Nous trouvons ici, dans ce mépris pour les manifestations populaires, la marque signifiante du petit marquis tremblant à l'idée de se faire décapiter par la foule. Heureusement, comme disait l'autre, que la rue ne gouverne pas ! Chassez-moi ces pouilleux que je ne saurais voir ! Mais au fait, ne seraient-ils pas, tous, ces gauchistes, ces grévistes, ces syndiqués, des antisémites ? Le soupçon pèse lourd. Une bonne raison de plus, s'il en fallait une, pour restreindre le droit de grève de tous ces fainéants, rustres et incultes.
7) P. 41-42. Marty croit que pour Badiou, l'universel est un déjà-là , qu'il faudrait rejoindre. Marty ne comprend rien à Badiou. On lui expliquera ça une autre fois. Ou plutôt, qu'il demande à Milner, qui a de « grandes théories » sur ce sujet. Ce dernier pourra lui apprendre aussi les finesses de la rhétorique, qui sont grandes. Milner et Marty semblent d'ailleurs toujours de bon conseil l'un pour l'autre, et notamment sur l'homosexualité de Jean Genet, qui serait, selon eux, « à l'origine » de son « antisémitisme » (cf Les penchants criminels de l'Europe démocratique , p. 155), comme « refus de continuer le monde » (ibid.). Autrement dit, la « pureté » du nom juif (selon eux, bien sûr) ne peut être compatible avec l'homosexualité. La quadriplicité de la sexuation et de la génération l'exige ! Mais attention, Milner est subtil dans la rhétorique. Milner nous explique qu'en fait il y a un danger dans l'universel à venir, ou déjà-là , qui est aussi l'universel marchand : la volonté d'égalité que seule la technique pourra satisfaire. Ainsi, pour les couples d'homosexuel(le)s qui voudraient, dans leur volonté d'égalité avec les « hétéros », avoir un enfant, seule la technique, et par exemple le clonage, pourra répondre à la demande. Face au danger terrifiant de l'universel du clonage, seul le nom juif, par la quadriplicité de la sexuation et de la génération (hommes/femmes, parents/enfants), est en position de résistance à cet universel horrible d'égalité technique. Ici, par « égalité », il faut entendre bien sûr « Badiou » (car Milner poursuit une vengeance illimitée contre Badiou), et quant au clonage, référence est faîte aux raëliens (p.122).
Si Milner parle des raëliens, ce n'est pas par hasard : on sait qu'ils ont pris pour emblème une croix gammée à l'intérieur de l'étoile de David. Quelle conception du Tout limité et de l'Etat se fait donc Milner ? N'est-il pas étrange que Carl Schmitt, selon Milner (p.146-147), aurait cru voir à tort dans l'Etat nazi un Tout limité, alors que le nazisme était en réalité un Tout illimité, en choisissant la guerre totale ? Supposons que Milner ait raison : est-ce suffisant pour défendre le Tout limité, la totalité ? Finalement, Milner semble donner raison à Schmitt, même en ce qu'il a eu tort, et c'est cela qui est triste, profondément triste. Milner se rêve-t-il en Carl Schmitt ? Il est vrai qu'il partage cette fascination pour cet auteur avec son ami Finkielkraut. Comment Milner peut-il s'égarer à ce point ? Comment peut-il projeter autant de fantasmes sur Israël, qui ne peuvent être que désastreux ?
L'universel à venir d'égalité de Badiou d'une part, et celui de la technique et de la marchandise déjà-là d'autre part, seraient donc un seul et même universel, selon Milner.
On voit ici d'où vient la confusion de Marty dans son texte des Temps modernes.
La rhétorique de Milner doit avoir aussi d'autres adeptes, puisqu'un article sur Badiou, dans un grand quotidien, est paru en janvier dernier, dans lequel il était comparé au gourou de Raël. On mesure la malveillance extraordinaire qui pèse sur la pensée de Badiou en France, sans que personne ne l'ait lu sérieusement. Ici, on imagine Milner, Marty et Sollers, le missel heideggerien en poche, en train de fomenter leurs petits coups d'éclats éditoriaux contre l'horrible Badiou qui veut nous imposer l'égalité et le clonage par les mathématiques, et donc, par la technique. Badiou, donc, veut la destruction de ce qui s'oppose à cet universel : le nom juif.
Je ne prendrai ici même pas la peine de réfuter la confusion entre l'universel déjà-là , celui de la marchandise, et l'universel à venir , celui de l'égalité et des sujets de vérité. Ni de réfuter la confusion entre le nombre mathématique, l'Idée et le mathème, et le calcul technique. Ceux qui ont lu sérieusement Badiou ne peuvent que rire de telles inepties. Je ne dirai ici qu'une chose : le fait que le premier à nous informer très sérieusement de la possibilité technique d'un utérus artificiel soit le très respectable professeur Henri Atlan, professeur émérite (entre autres) de biophysique à Paris et à Jérusalem, semble mal inaugurer de la solidité de ce montage. Car Henri Atlan est aussi connu pour être un grand connaisseur de la bible et du talmud (ce que n'est pas Milner, d'ailleurs). Non seulement on est loin, ici, de l'épouvantail raëlien de Milner (faisant bizarrement écho aux délires de Houellebecq), mais on doit sérieusement penser la rencontre de la bible avec la technique, qui arrivera tôt ou tard. Là-dessus, l'avenir risque de nous réserver d'immenses surprises.
Le nom juif servira à tout. Il servira à ceux qui refusent la manipulation du vivant, comme à ceux qui la souhaitent. Badiou, lui, a dit son rejet de ce qu'il appelle le « matérialisme démocratique », soumettant l'être humain à la réification et à la réduction au vivant. Le seul moyen pour l'humain d'échapper à cette réification est de se constituer en tant que sujet dans la fidélité à la trace d'un événement. Et si cet événement n'est pas universel, s'il n'ouvre pas la topologie d'un universel adressé à tous, comment pourrons-nous nous défaire de l'emprise du matérialisme démocratique sur les corps, qui a aussi un autre nom (c'est moi qui ajoute cela) : le biopouvoir ? Le biopouvoir, dit sommairement, est la connexion du capitalisme et de la technique, soumettant l'être humain au contrôle génétique, sécuritaire et marchand. A cela, seules les procédures génériques de vérité peuvent s'opposer. Le générique contre le génétique. Et le générique, ce n'est pas autre chose que ce que Lacan appelle le symbolique. Le symbolique générique contre le réel génétique et son imaginaire fascisant dans l'eugénisme. Mais la science, nous dit Badiou, est aussi une procédure générique. C'est rationnellement que nous devons penser les moyens de combattre le biopouvoir (le matérialisme démocratique), et non dans le refuge vers la religion et ses avatars heideggeroïdes. L'Idée mathématique contre le biopouvoir.
Cela implique donc aussi une ouverture aux progrès possibles de la science. Mais toujours selon un critère : que cette ouverture ne soit pas une réduction de l'humain à l'animalité, mais au contraire la constitution d'un sujet qui fait que la vie, pour lui, puisse être autre chose que la simple survie animale. Une ouverture qui fait qu'un sujet puisse se constituer dans le symbolique dans un lien de fidélité à une vérité générique. Pour cela, une seule solution : désuturer la science de son emprise par la finance et le marché. Ne voit-on pas aujourd'hui les entreprises demander aux laboratoires de recherche des résultats à court termes, par souci de rentabilité économique ? Or, nous savons que le temps de la science n'est pas celui du marché. Cette connexion ne pourra pas durer longtemps. Le capitalisme comme loi pure de l'offre et de la demande est ce qui détruit le symbolique, et sur ce point, les pages terribles du Manifeste de Marx et Engels restent plus que jamais d'actualité. Vouloir faire croire, comme le fait Milner, que c'est la société, dans une volonté d'égalité et une demande illimitée de droits, qui détruit le symbolique, et qui détruit donc le paradigme du symbolique qui est, ou qui serait, le nom juif, cela est tout à fait faux. La demande illimitée de droits est la conséquence de l'offre du marché mondial, et non l'inverse. Cela ne signifie pas que cette demande illimitée soit justifiable dans tous les cas, mais elle ne peut certainement pas être mise, comme le fait Milner, dans la position d' archè ou de principe.
Il est tout de même étrange, par ailleurs, que Milner réduise le noyau de l'être-juif à la cellule familiale. C'est que pour Milner, si jamais l'Etat d'Israël venait à disparaître (malgré Tsahal , l'armée la plus efficace et la plus déterminée du monde, malgré la bombe atomique, malgré l'alliance indéfectible des Etats-Unis d'Amérique, qui ont un budget militaire plus élevé que tous les autres pays du monde réunis, la Chine et la Russie compris), il resterait la famille. On reconnaîtra ici les trois figures de la Sittlichkeit de Hegel, de la vie éthique : la famille, la société, l'Etat. Nous venons de dire ce que Milner pense de la société, d'un point de vue aristocratique, au sens de l'Ancien régime, qui n' a d'ailleurs rien de très original. On n'y revient pas. Si l'Etat venait à disparaître (sans que l'on sache trop comment), il resterait donc la famille. Soit, mais en quoi la famille pourrait être autre chose que le lieu de la reproduction de l'espèce, si la quadriplicité ne se dispose pas dans l'élément du religieux ? Certes, le symbolique joue dans la filiation, mais c'est le cas pour toutes les familles, juives ou non. Et ce sont toutes les familles qui souffrent d'un déficit de symbolique, en Occident, comme lien générationnel. Alors, si Milner nous expliquait que la quadriplicité se disposait dans l'élément du religieux, on pourrait comprendre sa position. Mais comme Milner se dit radicalement athée, sa position ne tient plus. De ce point de vue-là, la position de Benny Lévy est beaucoup plus cohérente. Ou bien vous êtes dans l'affirmation de l'Un, et l'expression « de génération en génération » prend un sens très précis, - c'est une position qui se soutient dans une sorte de logique interne - ou bien vous affirmez les dispositions immanentes du multiple, sans Un, et dans ce cas, seule la position de Badiou est alternative à celle de Benny Lévy, parce que si l'Un n'est pas, on ne peut qu'affirmer l'aléatoire et la contingence de vérités multiples, dont le symbolique se déploie uniquement dans un site événementiel errant, et non fixe, comme l'Etat, ou la famille. En vérité, la quadriplicité de Milner comme noyau de l'être-juif, dégagée du cadre religieux, c'est-à-dire du judaïsme, ni plus ni moins, peut facilement et très dangereusement se retourner en son envers, celui de l'animalisation pure et simple. Car, à partir du moment où nous sommes dans un contexte d'effondrement du symbolique comme lien social, familial, ou générationnel, en occident (et Israël fait partie de « l'occident », ce qui explique d'ailleurs beaucoup de choses), si vous n'avez, en excès, ni la religion, ni la philosophie, il ne vous reste plus que la « vie nue », celle de l'animal humain exposée au Biopouvoir et à la biopolitique. La vie sans idée, sans Idéal.
Milner dit «le nom juif », et il s‘agit bien du nom, du symbolique, et non du réel animal. Mais comment Milner peut-il faire confiance aux seules ressources de la langue pour maintenir un dispositif qui ne se tient, dans le symbolique, que par le texte sacré, ou le rite ? Parler de « nom » dans une simple axiomatique langagière sans faire référence au Nom (celui du Très-Haut) est soit une plaisanterie, soit une grave erreur. Une erreur que Lacan, lui, n'a jamais commise. Décidément, il n'y a que des corps et des langages. Le matérialisme de Milner, nonobstant le grand style aristocratique, est un matérialisme démocratique. Sans que Milner soit démocrate pour autant.
Toujours concernant la quadriplicité, j'accorde moi-même une certaine importance au nombre Quatre, mais pas du tout pour les mêmes raisons que Milner. Je ne dirais pas, par exemple, comme Milner, que la théologie chrétienne a désarticulé le Quatre, dans le Trois de la sainte Trinité et le Un de la Vierge ( Les penchants criminels , dernière page). C'est aller très loin dans l'anti-christianisme, et surtout dans la séparation entre tradition juive et tradition chrétienne. Au fond, Milner est d'accord avec Marcion, là où saint Paul dit son attachement à sa judéité. Et il oublie que les religions universelles, le christianisme et l'islam, ont permis la transmission du savoir, de la science et des arts, de la civilisation, non pas seulement « de génération en génération », mais aussi de peuples en peuples, de mondes en mondes. Que Milner fasse donc, après-coup, pour se rattraper, une distinction entre « universel facile » et « universel difficile » paraît assez spécieux. La distinction entre universel à venir et universel déjà-là est plus fondamentale.
Que cherche, au fond, Milner ? Ne veut-il pas la ruine de tous les idéaux progressistes et post-marxistes, d'abord et surtout en France ? Et quand cette ruine définitive aura lieu, que fera donc Milner ? Contre qui tournera-t-il son chantage à l'antisémitisme, lui qui affirme aujourd'hui que toute critique de la politique de l'Etat d'Israël est l'expression d'un antisémitisme caché ? Pour ma part, je pense que Milner, Marty et leurs amis ne pourront que se dézinguer les uns les autres, comme dans toute période de Terreur qui se respecte.
Je ne peux pas ici tout relever chez Milner, ce serait beaucoup trop long. Il est quand même frappant de voir qu'il parle des doctrines des « Juifs de négation » illustres - Marx, Spinoza, Trotsky, Freud – dont le suffixe en -isme, ajouté au nom juif, serait la « réparation de la circoncision » ( Les penchants criminels , p.114) : marxisme , spinozisme, trotskisme, freudisme (Milner ne cite que Freud et Trotsky). Milner, incontestablement, voit le judaïsme, ou la judéité, comme une mutilation. Il est un peu dans la position inverse, mais complémentaire, de Benny Lévy. Ce dernier était du côté de le Toute-puissance et de l'excès. Milner est du côté du vide, de la coupure sans relève. A moins que la « relève » du judaïsme ne soit le sionisme ? Mais le sionisme historique, majoritairement laïc et progressiste, n'existe plus. Parce qu'en plus, rappelons-le, ce sont des juifs « de négation » qui ont fondé Israël (Ben Gourion voulait même que les autorités religieuses d'Israël lèvent le herem sur Spinoza !) Sauf que le suffixe en –isme, dans « sion-isme », n'est le suffixe d'aucun nom juif singulier. Selon la propre logique de Milner, c'est donc le sionisme qui aurait fait disparaître le nom juif, là où les Juifs dits de « négation » le font vivre pleinement. Les propos de Milner sur cette question du suffixe en –isme au rajout du nom propre sont en contradiction avec sa décision de parler de l'être-juif en terme de « nom juif ». Dira-t-on que le « nom juif » désigne, dans l'immédiateté à soi, le substrat substantiel d'une communauté ? Mais dans ce cas-là, à quoi bon l'étude, puisque le nom porte en lui-même son référent ? A la limite, que le nom, le signifiant, puisse porter son référent, on pourrait même l'accepter. Mais qu'il porte son signifié, c'est une mystification. Il est vrai, cependant, que Benny Lévy lui a dit ce que signifiait « être juif », et le sens en est fixé à tout jamais. Benny Lévy l'a dit, donc c'est vrai.
Terminons quand même sur le dernier livre de Milner, Le juif de savoir . Milner y déploie là son montage historial. Je dis « montage » parce que qu'il y a construction. Je dis « historial », plutôt qu' « historique », parce que l'historial relève toujours d'une construction philosophique, antiphilosophique ou idéologique. Le montage historial de Milner, déployé dans Le Juif de savoir , en prolongement aux Penchants criminels de l'Europe démocratique , contient quatre thèses principales, en succession chronologique quant à l'énoncé :
a) Il y a eu le déploiement d'un savoir immense en Europe, déploiement fixé sur un site repérable : l'Allemagne. Ce savoir, visant l'absolu en tant que savoir absolu, de Hegel à Max Weber, est celui de la Wissenschaft , s'appuyant sur le dévoilement philologique de deux mystifications religieuses, l'une grecque, et l'autre chrétienne : Homère n' a jamais existé, et il n'est que le nom générique de différents auteurs anonymes connectés à la trace de ce nom générique ; le Christ n' a jamais ressuscité, et le tombeau vide n'est que la conséquence du « vol d'un cadavre » (je cite, Le Juif de savoir , p.82). Le juif, entre le grec et le chrétien, est absent, et le savoir, pour les Juifs, est ce qui se substitue à l'étude. Il y a un oubli de l'être-juif dans la Wissenschaft allemande.
b) Le savoir absolu, la Wissenschaft , a échoué catastrophiquement dans le nazisme. L'oubli de l'être-juif est en incontestablement une des causes principales. Auschwitz est un désastre absolu, détruisant à jamais, non seulement les Juifs d'Europe, mais aussi l'Allemagne en tant que site historial du savoir, auquel les Juifs, dans l'oubli de leur être et de l'étude, avaient pourtant abondamment participé.
c) De cette catastrophe, il y a eu malgré tout une relève (au sens hégélien ou non) de ce savoir absolu, ou le semblant d'une relève, en Europe, dans l'après-guerre, dans les années 50-60, et dont le structuralisme a été un des points principaux, avec d'autres. Mais l'oubli de l'être-juif et de l'étude perdure.
d) Cette relève du savoir a elle-même échoué, finalement. Principalement en accompagnement de l'échec du marxisme et de la Révolution qu'il était censé opérer après 1968.
J'accorde sans aucune réserve la justesse des trois premiers points à Milner. Mais le désaccord porte sur le quatrième point, du reste à peine évoqué dans son livre, et qui peut aussi s'énoncer de la manière suivante : « La philosophie d'Alain Badiou n'existe pas ». On pourra dire que cela n'est qu'une conséquence du montage de Milner. Mais cela serait inverser les choses, et prendre la cause pour la conséquence.
Il faut lire Les cahiers pour l'Analyse , revue des jeunes normaliens althussero-lacaniens des années 60, pour prendre vraiment conscience que L'être et l'événement est l'aboutissement d'un programme, exactement comme La phénoménologie de l'esprit est quelque chose comme l'aboutissement du programme (revisité) de l'idéalisme allemand de Tübingen. La différence est que L'être et l'événement s'est aussi constitué en réponse à la « nouvelle philosophie » de 1976, tournant de cet échec de la nouvelle Wissenschaft d'après-guerre, dont l'échec de la praxis a été le déclencheur. Que la politique marxiste ait échoué, cela est incontestable, ce n'est pas cela que nous contestons. Ce que nous contestons, ce que je conteste, c'est que le savoir se soit effondré sans relève, dans aucune œuvre. Si c'est le cas, pourquoi est-ce que Milner, dans Constat , en 1992, soit presque 20 ans après la dissolution de la Gauche prolétarienne (20 ans !), salue Badiou comme un des « esprits majeurs de notre temps », « ami des Idées », « fidèle de la politique », faisant de la politique « un agalma précieux » (p.59, folio essais) ? Nous laisserons de côté les raisons personnelles, qui ne nous intéressent pas ici. Nous nous contenterons de remarquer que Les cahiers pour l'Analyse se sont interrompus justement au moment de l'effervescence militant post-insurrectionnelle, et que le moment politique (maoïste) a été l'interruption, plus que la praxis, du moment théorique . Si Théorie du sujet , de Badiou, n'en prenait pas tout à fait acte, L'être et l'événement , en revanche, en tire toutes les leçons. Exactement comme Logiques des mondes tirera toutes les leçons de la disparition du communisme d'Etat et du triomphe du marché mondial.
Les conséquences du montage historial milnerien, quant à lui, et notamment pour le nom juif, s'en infèrent vite. Si la culture grecque et la culture chrétienne, autrement dit le savoir, reposent toutes deux sur deux mensonges respectifs, le nom d' Homère et la résurrection du Christ, en revanche, le nom juif, et ce qui le constituent, l'étude et le rite dans la communauté, reposent sur une vérité historique : Auschwitz et la solution finale. De cela, il faut entendre que la « relève » de la catastrophe est, non pas le savoir d'après-guerre, mais l'Etat d'Israël. L'Etat est la forme concrète du savoir, ou plutôt, de l'étude, dont le savoir a été la forclusion. Exactement comme pour Hegel l'Etat est la forme concrète de….l'universel.
(Ce n'est sans doute pas un hasard si Franz Rosenzweig, l'auteur de L'étoile de la rédemption (paru en 1921), a fait sa thèse de doctorat sur « Hegel et l'Etat »).
Nous terminons ici notre longue incise sur les thèses de Milner, et revenons au compte des erreurs de Marty, qu'il serait, d'ailleurs, trop fastidieux de rendre exhaustif.
8) Marty affirme que Badiou n'accorde aucune importance à la langue, et aux signifiants, et que cela est en soi, déjà, criminel. Là aussi, on a de la peine pour Marty. Quiconque a jeté ne serait-ce qu'un coup d'œil à L'être et l'événement sait très bien le rôle crucial de la langue et de la nomination. Aussi bien au niveau de l'événement, par la nomination événementielle, qu'au niveau de la vérité, comme forçage des énoncés de la langue-sujet. Marty est un imposteur, qui ne lit pas les textes, et quand il les lit, il les déforme outrageusement, en insultant au passage ses auteurs. Quel sympathique personnage !
9) p. 43. En théologie, Marty semble aussi nul qu'en philosophie. Pour cet universitaire incompétent et malhonnête, c'est le sacrifice du Christ qui rend possible l'universel paulinien. Saint Paul, ça les obsède, alors que le système philosophique de Badiou s'en passe très bien. Relevons malgré tout l'erreur. Une telle assertion est tout simplement fausse. C'est la résurrection, et non la mort du Christ, qui assure l'universel paulinien. C'est quand même triste, d'être mauvais à ce point, pour un universitaire se targuant de savoir lire les textes. Décidément, l'idéologie française va devoir se trouver un nouveau « tireur d'élite ». Celui-ci est nul, virez-le !
10) p.44. Badiou n' a jamais écrit que Paul était « non-juif » ! Bien au contraire ! Eric Marty peut-il, comme cela, lancer encore longtemps des contre-vérités et des attaques aussi scandaleuses ?
Voilà dix points qui méritaient d'être relevés. Et nous sommes maintenant en droit de nous demander : tous ceux qui opposent le signifiant « juif », pur de tout prédicat, aux « Juifs de négation », aux « Juifs progressistes », ne le font-ils pas pour une seule raison : en finir avec le progressisme et tous les idéaux de justice sociale ? Ne faut-il pas refuser d'opposer , contrairement à Marty et aux autres, le nom juif à ces idéaux ?
Le mot « juif » ne désigne pas, contrairement à ce que voudrait faire croire l'idéologie française, une catégorie politique. Des juifs de gauche, soucieux de la question de l'universalité, ça existe, et heureusement.
Et quand je dis « gauche », je pense à autre chose qu'à une simple sociale-démocratie accompagnant un capitalisme financier dévastateur.
Et nous savons à qui nous devons cette propagande ultra-réactionnaire. Il faut voir à ce sujet la propagande de l'ex-pro-situ qui prétend avoir « bien connu » Debord, dont le nom ne mérite même pas d'être cité ici. Il faut voir comment s'y prend Jean-Claude Milner. Il faut voir comment Benny Lévy, dans les dernières pages de La cérémonie de la naissance , identifie le progressisme à l'antisémitisme. Il faut voir comment Bernard-Henri Lévy, à la grande époque de la « Nouvelle philosophie », dénonce le progressisme, le marxisme et la philosophie de Deleuze, soit-disant fasciste (quel maoïsme virulent de BHL !). Il est vrai que Bernard-Henri Lévy utilise le mot « fascisme », dans ses interventions écrites ou télévisées, de façon extrêmement large, et quelque peu flottante, historiquement très légère. Si jamais on découvrait que c'est l'anti-progressisme qui mène aujourd'hui à un nouveau fascisme, il ne pourrait pas l'accepter, bien sûr. Puisqu'il est perdu pour la vérité.
Un se divise en deux. Et l'anti-progressisme a gardé le côté obscur du maoïsme.
Ajoutons enfin que les « arguments nouveaux » que donnent Marty dans l'avant-propos du recueil Une querelle avec Alain Badiou, philosophe , L'infini, Gallimard, 2007 (avec, en annexe, des documents à charge contre Agamben, Deleuze, Balibar) sont tellement faibles qu'ils ne méritent même pas d'être réfutés. Ils sont à peu près du même niveau que ceux de son éditeur Sollers, dans son livre de 1974 : Sur le matérialisme – de l'atomisme à la dialectique révolutionnaire , où Sollers joue au philosophe en recopiant les thèses d'Althusser. Seules les traductions des poèmes de Mao, le despote oriental, méritent quelque intérêt. Ce qu'il y a de troublant, dans ce texte de Marty, d'ailleurs, est que bon nombre d'invectives jetées injustement à Badiou sont particulièrement applicables à Sollers : « De quel Arlequin Badiou a-t-il volé l'habit et s'en costume avec une telle prestesse ? Quel Alceste, repensé par le Rousseau de la Lettre à d'Alembert , faudrait-il faire respirer à Badiou, vieux petit marquis de la philosophie, le parfum de la vérité ? (p.112-113). « Mais il n'est pas de Molière ni de Jean-Jacques Rousseau parmi nous », se lamente la précieuse ridicule, effrayée par le spectre de la Révolution. Ah, les vieux petits marquis ! ça sent le moisi, tout ça, le grand automne, la fin de règne.
Marty est tellement à court d'arguments qu'il est obligé d'aller fouiller dans les archives des tracts de la période maoïste, plutôt que d'essayer de comprendre le système philosophique de Badiou, tout en faisant semblant de l'avoir lu. Le summum de la confusion est atteint quand Marty se laisse aller, se lâche carrément, quand il parle d' « Ahmadinejad », du « couscous maternel » ( ? ), et du Soudan criminel. Il est vrai que les Chinois arrivent au Soudan. Quel rapport avec le signifiant « juif » ? (outre les propos du président iranien imbécile. Et à propos de la Bavière, Marty essaie ici de nous faire oublier que la création d'un Etat en Palestine, pour les Juifs, avant la guerre, n'allait pas du tout de soi. La Palestine n' a jamais été un site « naturel » et évident pour les sionistes eux-mêmes. Un site historique, oui, mais pas un site naturel. Les propos de Marty ne peuvent impressionner, une fois de plus, que ceux qui ignorent tout de l'histoire du sionisme. Et si Marty avait lu L'être et l'événement , ce qui n'est pas le cas, il aurait pu méditer cette différence entre site naturel et situation historique, et donc, entre site naturel et site événementiel. Marty, lui, voudrait réduire, sans qu'il sache ce qu'il dit, faute de comprendre quoi que ce soit à la pensée de Badiou, le site événementiel à un site naturel). Badiou parle-t-il de cela dans Circonstances 3 ? Nullement. Marty met ici en rapports des choses que Badiou, justement, tient à séparer.
On a là, en tout cas, en plus de la mise en rapport conflictuel inter-communautaire, à laquelle Marty contribue, l'alignement de clichés dignes d'un gros beauf de comptoir nourri au coca-cola maternel de TF1 et de ses temps de cerveaux disponibles. L'analyse politique est du même niveau, aussi bien renseignée et éclairante.
Voilà donc les connaissances profondes de Marty sur les mondes arabes et musulmans : Ahmadinejad, le « couscous maternel », le Soudan criminel, et le voile, bien sûr. Il est vrai que Marty se « réjouit » du sort qui est réservé aux détenus de Guantanamo (voyez son texte, d'une méchanceté et d'une agressivité démesurée, sur Agamben, p.141). Il doit donc se réjouir aussi que les Etats-Unis viennent de légaliser la pratique de la torture.
Je rappelle qu'Eric Marty est professeur de littérature à l'Université de Paris 7.
La littérature n'en peut mais.
Pour Marty, comme pour monsieur Trucmuche, il semble évident que l'islamisme est le plus grand des dangers. L'islamisme est sans doute un danger pour le monde, sauf qu'il doit bien servir les intérêts de l'Empire américain, lui permettant d'imposer un peu plus son modèle de société et d'économie, qui est surtout un contre-modèle. L'islamisme est dangereux dans sa violence de masse et immédiate, mais il est surtout dangereux parce qu'il est train de faire muter les pays occidentaux vers tout autre chose que la démocratie. Et qu'arrivera-t-il si les Etats-Unis, le pays le plus puissant du monde, sombre dans l'Etat d'exception permanente, à l'image de son « moi idéal » Israël ?
C'est vrai qu'il y a un très fort antisémitisme dans le monde arabo-musulman, et c'est très regrettable, il faut condamner cela. Cela ne doit pas pour autant nous aveugler sur les motivations des idéologues stalino-israéliens français. Pour les lacaniens maoïstes, devenus stalino-israéliens, et à commencer par Milner, l'Etat d'Israël serait la métonymie du « monde libre » (comme dit George W. Bush), exactement comme le prolétariat était censé naguère être la métonymie du monde communiste et de l'Etat. On peut se demander si l'Etat d'Israël pour eux n'est pas plutôt la métonymie de l'Etat d'exception général que l'occident serait tenté de décréter face à un danger terroriste imminent. Et si l'erreur du communisme historique a été de croire à la disparition ( du moins immédiate) de l'Etat, n' y a t-il pas dans le « stalino-israélisme français», la french ideology , la même erreur, inversée, de croire qu'un é/E/tat d'exception puisse être l'exception, en tant qu'Etat en guerre, de l'universel d'un monde « libre » ?
Pour ma part, et je tiens à le dire ici avec force, j'aime Israël et il est inacceptable, à mes yeux, que l'on puisse remettre en cause le droit des Juifs à avoir une terre, une nation et un Etat. Mais il semble que ce pays se soit, depuis de nombreuses années, laissé enivrer par sa « Toute-puissance », et il doit sans aucun doute repenser son rapport aux Palestiniens. Car ce rapport d'exclusion n'est pas tenable, et Israël le sait. L'islamisation des mouvements de résistance palestiniens, encouragés par certains, ne pourra, à terme, qu'avoir des conséquences extrêmement néfastes, aussi bien pour Israël que pour les palestiniens. N'en déplaise aux tenants de la « pureté » du nom juif, et à tous ceux qui voudrait faire croire que l'extrême-droite religieuse et/ou politique est métonymique de toute politique israélienne possible, le sort des Palestiniens et des Israéliens, frères ennemis, est lié.
Conclusion ?
Alain Badiou, le « principal philosophe anti-juif en France » ? On peut « oublier son nom », comme nous le recommandait Benny Lévy ? Le problème est que Badiou est en train de devenir le principal philosophe contemporain, le plus lu et le plus traduit, dans le monde entier, et même si la France arrivait, par son auto-négation forcenée, à liquider tout ce qui a fait d'elle un site pour la pensée, dont mai 68 a été l'événement, le nom de Badiou subsisterait encore. Le site disparu, resterait le nom. De l'énoncé de Benny Lévy, il ne suffit pas de rayer le terme « anti-juif », il faut aussi rayer le terme « en France ». Car Badiou est bien « le principal philosophe anti-juif en France ». Dans le monde, il est le principal philosophe tout court . Et si Badiou ouvre Logiques des mondes par une citation de Malraux (et quelle citation !), ce n'est pas un hasard.
Ne croyez jamais ceux qui prétendent défendre le nom juif alors qu'ils défendent en même temps les idées de la droite-extrême, ou de l'extrême-droite : contre les chrétiens, contre les communistes, contre les immigrés, contre les musulmans « mangeurs de couscous », contre les pauvres, suspects de ne pas travailler, ou de ne pas travailler assez, ou tout simplement d'être pauvres, contre la jeunesse perdue des banlieues et sa révolte désespérée, contre les gitans et les gens du voyage, à qui l'on fait de plus en plus comprendre qu'ils ne sont pas désirables en France et en Europe. Ceux qui parlent ainsi ne parlent pas en faveur du nom juif.
Petite bibliographie conseillée :
• Ilan Greilsammer, Le sionisme , Que sais-je ?, PUF, 2005
• Daniel Lindenberg, Destins marranes – L'identité juive en question , Hachette, « pluriel », 1997
• Gershom Scholem, Le messianisme juif–Essais sur la spiritualité du judaïsme , Calmann-Lévy, 1974
• Marc-Alain Ouaknin, Tsimtsoum, introduction à la méditation hébraïque , Albin Michel, « spiritualités vivantes », 1992.
• Théodore Herzl, L'Etat juif , L'Herne, Carnets, (1897), 2007
• Domenico Losurdo, Le péché originel du XX°siècle , Aden, (1998),2007
• Spinoza, Traité théologico-politique
• Alain Badiou, Saint Paul –La fondation de l'universalisme , PUF, 1997
Circonstances 3 , Lignes, 2005
L'éthique, Nous, (1993), 2003
• Marlène Zarader, La dette impensée, Heidegger et l'héritage hébraïque , Seuil, 1990
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